Je ne m’attendais pas à cette douloureuse surprise, notre traversée si
courte a été affreuse!
Nous avons d’abord voyagé en chemin de fer, aperçu rapidement plusieurs
comtés, les uns aux campagnes riches, bien cultivées, vraiment superbes;
les autres, steppes de landes, de bruyères, de sapins, qui m’ont rappelé
certaines parties de la Bretagne.
Au demeurant, l’Angleterre est un pays étrange. En général, la campagne
est belle et paraît triste, les villes sont très peuplées et manquent
d’animation.
Vive! Vive, notre gaie France!
A neuf heures du soir, nous montons à bord, à minuit, nous démarrons. La
mer est calme. Il y a beaucoup de passagers, et moins de passagères,
sept dames frisées comme des chérubins sont mes compagnes de voyage.
Au fur et à mesure que nous gagnons la pleine mer, le vent se lève et
souffle avec furie. Le bateau danse effrayamment, et un sourd grondement
se fait entendre sous les flots. Vers une heure, la tempête est à son
apogée. Tantôt le bateau s’élève sur la crête des lames immenses, tantôt
il pique une pointe terrible dans l’abîme, où il semble prêt à
disparaître, sous les vagues démesurément hautes, qui l’accablent.
Le mal de mer fait des ravages, les dames gémissent, les toilettes sont
en désordre et les beaux cheveux défrisés. Je pense que je suis trop
impressionnée, trop effrayée pour être malade. Madame garde son
sang-froid, mais je vois qu’elle est inquiète. A une heure et demie, la
mer de plus en plus irritée entre en démence. Je fais mon acte de
contrition, persuadée que c’est fini, la mer sera mon tombeau...
L’orage illumine l’air, les lames se dorent de lueurs phosphorescentes,
bientôt la pluie tombe à torrents, le vent va faiblir. Le ciel a pitié
de nous.
Vers deux heures, l’accalmie se produit. Je reprends courage.
Nous sommes maintenant bien près de nos côtes. On aperçoit leurs feux
qui éclairent la nuit. Nous sommes sauvées! On jette l’ancre, le navire
accoste, les passagers débarquent. Salut, France! noble terre, douce
patrie...
Ce soir, jour béni, je serai de retour en Bretagne, mon cher pays, ma
vraie patrie, puisque c’est là qu’habitent tous ceux que j’aime. Mon
Dieu, je vous rends grâce!