Madame est aux courses. La longue miss m’a procuré une matrone d'âge
respectable, quarante-cinq ans (moi je lui accorde le demi-siècle),
parlant bien l’anglais et pas mal le français. Fanny Smith, c’est son
nom, consent à me piloter moyennant cinq francs par jour, les frais de
voiture à ma charge, et la voilà déjà me traitant comme une dame. Je
deviens sa maîtresse, c’est moi qui donnerai des ordres. Je vais trouver
cela charmant, hein! Deux jours de commandement dans une absolue
liberté.
J’ai commencé par Saint-Paul que je voulais voir plus en détail, car
pendant les trois jours que Madame m’a fait rouler du matin au soir, je
n’ai fait qu’entrevoir Londres. Les rues et monuments, tout cela
apparaissait et disparaissait comme dans une lanterne magique.
L’église Saint-Paul est immense, c’est une masse imposante, grandiose,
mais encaissée dans un cercle de maisons, elle ne fait aucun effet; il
faudrait la contempler de loin et on est arrivé devant elle presqu’avant
de l’avoir vue. Je pense qu’elle a bien cent cinquante mètres de long et
les piliers de la nef n’ont pas moins de vingt à vingt-cinq mètres de
tour. Elle peut contenir treize mille personnes à l’aise. L’intérieur
est sévère et nu, j’y ai cependant remarqué quelques statues un peu
décolletées pour un lieu de piété, même protestant. La statue de
Wellington est, paraît-il, un marbre de grande valeur. Six bas-reliefs
en marbre représentant des scènes de la Bible sont également fort beaux.
A mon avis Regents-park est plus agréable que Hyde-park, il a d’aussi
beaux arbres, de jolis parterres dans le goût français, des fontaines,
où tout le monde peut boire, et d’élégants pavillons où l’on trouve
autre chose que de l’eau, des glaces, des pâtisseries et tous les
rafraîchissements possibles.
La cité est le quartier qui me plaît le plus--c’est le commerce, le
mouvement, l’animation comme à Paris.
La Tamise est bien large et bien sale.
En passant devant la caserne des Horse-guards miss Smith m’a fait entrer
dans la cour pour admirer les plus beaux hommes du monde. Ils sont en
effet d’une taille gigantesque et leur costume est superbe, culotte
blanche, jaquette rouge chamarrée de blanc et or, bottes noires, shako
couvert d’un immense panache blanc, avec cela six pieds, bien faits,
l’air de le savoir, raides comme des piquets, et pas étonnés du tout
qu’on les regarde, ils y sont habitués; à cheval, avec leur cuirasse
d’acier et leur casque de même métal, ils ressemblent aux statues
équestres de l’antiquité.
L’ambassade française n’est pas une belle demeure, c’est bien petit et
il est honteux pour les Anglais de ne pas mieux loger notre ambassadeur.
Le Consulat très éloigné de l’ambassade est aussi peu de chose.
Quand la reine est à Londres, ce qui est rare, elle habite le palais de
Buckingham, assez grand, mais pas remarquable. Saint-James-park qui se
trouve devant est très joli; les horse-guards donnent aussi dans ce
park. Saint-James-palace, résidence de la cour, a l’air gai d’une
prison. Malborough-palace où demeure le prince de Galles ressemble à une
simple maison de particulier. Trafalgar-square est plus ornementé, une
belle statue de Nelson en bronze s’élève au milieu, et aux quatre coins
quatre lions en bronze plus gros que des éléphants complètent cet
ensemble splendide. Là est la galerie nationale renfermant seulement
quelques peintures de maîtres, mais je n’y suis pas entrée, il fallait
encore payer.
Le British-muséum, est un beau monument, contenant d’intéressants
manuscrits enluminés; des lettres d’Henry IV roi de France, d’Elisabeth
d’Angleterre, de Marie Stuart, d’Henry VIII, d’Anne de Boleyn, de Marie
de Médicis, etc. Les cachets et sceaux des rois anciens, ceux de la
reine Victoria. Quelques bronzes, beaucoup de momies égyptiennes, des
statues grecques, les têtes en plâtre de Néron, de Caïus-Caligula, de
Jupiter, de Junon, de Vénus et une foule d’autres curiosités que l’on
voit heureusement pour rien. J’ai repassé devant les ministères qui sont
vraiment d’énormes maisons.
En rentrant nous avons rencontré un pauvre garçon qui vendait de la
lavande, mais personne ne lui en achetait, par charité, je lui en ai
pris deux paquets, il avait l’air si malheureux, sa vue m’a gonflé le
cœur. Je voudrais être riche pour pouvoir donner. Un peu plus loin, une
jeune fille pleurait de désespoir de ne pouvoir vendre ses fleurs.
Achetons-lui un bouquet, m’a dit Miss Smith, cette pauvre fille paraît
honnête, elle n’appartient certes pas au cercle des _Street-Girls_, ces
pâles et cyniques pauvresses dont les albums conservent le type si
particulier. Ah! les Street-Girls, a continué mon interlocutrice, ce
sont elles qui, loqueteuses et malpropres offrent en passant, au coin
des rues, les bouquets de violettes salies, ce sont elles aussi que l’on
rencontre au crépuscule, dansant la gigue dans les sombres carrefours,
au son d’un vieux clavier discord; et la nuit on les heurte parfois du
pied sur le pavé, anéanties par les orgies du gin.
Que de misères à Londres; Miss Smith m’assure qu’il y a des maîtresses
de piano qui donnent des leçons à quatorze sous l’heure, et quatorze
sous en Angleterre ne représentent pas sept sous chez nous. Ce soir nous
allons à Covent-Garden, à bon marché, pour vingt-quatre sous. Ah! En
voilà une chance! Miss Smith est une débrouillarde, elle a le truc pour
dénicher les bonnes occasions. Lorsque la saison théâtrale est finie, on
donne, l’été, pendant un ou deux mois des concerts dans cette salle. Je
ne verrai pas de représentation, mais je suis bien aise de connaître un
des plus beaux théâtres de Londres.