CHAPITRE V

Le tunnel sous la Tamise, La chapelle Saint-Louis de France.

Je tenais beaucoup à voir le tunnel de la Tamise, dont j’avais souvent

entendu parler par un de mes oncles, qui l’avait traversé en 1844. Je

tenais à voir cette chose curieuse; une route passant, non sous la

terre, mais sous l’eau. C’est une œuvre, d’une scientifique originalité.

De mon wagon de 1re classe, car ce tunnel est maintenant ligne de

chemin de fer, je l’ai admiré sans jalousie, et même avec un certain

orgueil, en pensant que c’est à un français que revient l’honneur

d’avoir exécuté ce travail, d’avoir eu cette idée géniale, de réunir les

deux rives de la Tamise, en passant dessous. Il s’appelait Brunel. Son

entreprise, protégée par Wellington, subit cependant de grandes

difficultés. On y travailla dix-huit ans, de 1825 à 1843, la dépense

fut de douze millions et demi de francs. Cinq fois les travaux furent

interrompus à la suite d’accidents. Ce tunnel a trois cent soixante-huit

mètres de long, il est à cinq mètres, sous le lit du fleuve.

Cette œuvre si remarquable, n’eut aucun succès, au point de vue

financier, et ne rapporta jamais un penny à ses actionnaires. Elle était

même dans un complet état de délabrement, lorsqu’en 1865, le tunnel fut

acheté cinq millions, par l’East-London-Railway.

La route de voitures fut transformée en voie de chemin de fer et, par ce

moyen, les lignes du Nord et celles du Sud de Londres furent mises en

communication en aval de London-Bridge, ce qui permit de gagner deux

heures pour se rendre directement de Douvres ou de Folkestone à

Liverpool ou en Ecosse.

J’ai aussi traversé le _Tower-Subway_ vulgairement appelé le _Tuyau de

Pipe_, qui date de 1870. Ce n’est qu’un simple tuyau de fer, n’ayant

guère plus de deux mètres de diamètre. Deux personnes seulement peuvent

y marcher de front. On accède au tuyau, par un vilain escalier en

colimaçon. En bas, on trouve un tourniquet et un gardien auquel on donne

un sou, l’on passe, et l’on se trouve dans le tuyau, dont le parquet est

formé de trois planches. On y étouffe, on en sort baigné de sueur, tant

la chaleur que dégagent les becs de gaz est forte et insupportable.

Cependant, on estime à trois mille le nombre des personnes, qui

traversent chaque jour la Tamise, dans le _Tuyau de Pipe_.

Saint-Louis de France, dans Little George Street Portman square, l’un

des plus humbles sanctuaires de Londres, m’attirait invinciblement. J’y

suis allée faire un pèlerinage. Ah! cette modeste chapelle rappelle de

pieux et tristes souvenirs. Hélas! toutes les dynasties qui ont régné

sur la France depuis près d’un siècle, sont venues prier là, dans l’exil

et la douleur.

L’érection de cette chapelle remonte aux plus mauvais jours de la

Révolution française. Elle fut fondée en 1793 par des prêtres, que la

Terreur avait chassés de leur patrie. C’était le rendez-vous de tous les

émigrés, qui venaient en grand nombre le dimanche, y entendre la messe.

On y voyait les princes de la maison de Bourbon et la fleur de

l’aristocratie française. Un jour, il fut donné à ces fidèles d’élite,

de compter dans le chœur de l’humble chapelle, seize archevêques et

évêques. «Lorsqu’arrivait le moment de la prière pour le roi,

l’assistance se levait comme un seul homme et chantait le _Domine

salvum_, avec un enthousiasme impossible à décrire.» On espérait alors

contre toute espérance...

«Ce fut dans cette chapelle, que les obsèques de la reine, femme de

Louis XVIII, furent célébrées sans pompe, mais avec une grande piété.

Plus tard, après que la Révolution de 1848 eut envoyé la branche cadette

en exil à son tour, ce fut dans la chapelle de Little George Street que

le comte de Paris, le duc de Chartres, leurs cousins et leurs cousines

firent leur Première Communion. Tous les princes et les princesses de la

maison d’Orléans s’y rendaient chaque année pour les exercices de la

Semaine Sainte et édifiaient les fidèles par leur recueillement.»

«Puis le vent des révolutions qui souffle périodiquement sur la France,

comme le mistral sur les côtes de Provence, renversa l’Empire qui

paraissait si fort, et Napoléon III vint avec sa famille demander une

seconde fois asile à l’Angleterre. La veille de son départ pour le

Zoulouland, d’où il ne devait pas revenir vivant, le prince impérial

vint se confesser à la chapelle française de Little George Street. En

sortant du Tribunal de la pénitence, il demeura longtemps en prière. On

remarqua qu’il était agenouillé devant un tableau, don du roi

Louis-Philippe, représentant la mise au tombeau de Notre-Seigneur. Le

prince qui semblait animé d’une grande ferveur, ne pouvait détacher les

yeux de cette toile. Etait-ce un pressentiment?»

Pauvre jeune prince! il dort maintenant du dernier sommeil à Windsor.

Dans cette petite chapelle, se sont fait entendre, tour à tour, les

maîtres de l’éloquence sacrée.

L’abbé Combalot, le P. Milanta, le P. de Ravignan, l’abbé Deplace, le P.

Félix, le P. Reculon, le P. Monsabré, le P. Didon, et d’autres encore.

Le consulat et l’ambassade de France y ont des bancs réservés.

Cette chapelle, tout en rappelant l’instabilité des choses de la terre,

est pour les cœurs français, comme un reliquaire sacré du passé. Elle

évoque les générations évanouies, les couronnes détachées du front

royal, les empires disparus. Les trônes sont tombés, mais l’autel est

resté debout!

La Religion demeure, avec ses sublimes espérances, et elle plane

immortelle sur les ruines accumulées par les hommes et le temps.

Voyages loin de ma chambre t.1 · 第 101 / 161 题