Covent-Garden

Il y avait beaucoup de monde, des hommes graves et des femmes fardées

qui n’arrivaient pas à les dérider; tout cela n’était pas une foule de

premier choix. Miss Smith m’a glissé à l’oreille que la bonne classe, en

Angleterre, ne va pas au théâtre.

La salle est très grande, éclairée par deux énormes lustres et des

lampes à la lumière électrique. Les stalles sont blanches et or, mais

les tentures sont fanées, aussi bien que les robes des chanteuses. Elles

vocalisent délicieusement, mais quelle friperie que leur toilette; ce

sont des rossignols que le costumier du théâtre affuble de ses vieux

_rossignols_.

On applaudissait beaucoup, il y avait des nègres habillés en dandys, qui

gesticulaient, une canne à pomme d’or en main, et se bouffissaient comme

des paons, ils avaient autant de bijoux qu’un homme peut en porter, de

grosses bagues aux doigts, une épingle de cravate large comme une broche

de dame et une montre d’or avec chaîne et breloques, qui faisaient

autant de bruit que d’effet. L’un d’eux, même, avait des boucles

d’oreilles. L’attraction irréfléchie pour tout ce qui reluit est,

paraît-il, un goût donné aux races noires: les nègres adorent les bijoux

d’or et d’argent, le métal qui brille. Eh bien! c’est la même chose chez

les corbeaux et les pies, qui sont la race noire des oiseaux.

A dix heures, nous avons été obligées de partir, pour ne pas rentrer

trop tard. Il me semblait que nous venions seulement d’arriver.

L’air était doux et le ciel plein d’étoiles; en les regardant, j’ai

senti soudain mes yeux se remplir de larmes. Je pensais que sous notre

beau ciel de France, ces mêmes étoiles éclairaient ma vieille mère et

mes sœurs.

Notre dernière journée avant l’arrivée de Madame a été aussi bien

remplie: visite à l’Aquarium, à la Tour de Londres et à Greenwich.

On paie un schelling par personne, à l’entrée de l’aquarium. Je n’y ai

pas vu grand chose, des phoques et des plantes vertes très belles. Mais

l’aquarium a une autre attraction que je préfère. Au centre se trouve un

cirque où l’on fait de la haute école à cheval et des exercices

vélocipédiques très remarquables. On voit encore des lions en cage,

stylés par un nègre et sautant des barrières; ce spectacle dure deux

heures, on en a vraiment pour son argent. Miss Smith m’a fait remarquer

l’aiguille de Cléopâtre; dame! celle-là ne se perdrait pas dans une

botte de foin: c’est un magnifique monolithe apporté d’Egypte. J’ai

croisé un Ecossais, mais trop rapidement, j’aurais voulu voir son

costume plus en détail: jupon court plissé vert et noir, jambes nues,

écharpe prenant de l’épaule droite rattachée sous le bras gauche et

descendant presque jusqu’aux pieds, grand chapeau avec plumes

retombantes, sabre au côté, fusil sur l’épaule, l’ensemble est charmant.

La Tour de Londres se compose de bien des tours, mais on n’en visite que

deux. Celle qui contient les joyaux de la couronne ne m’a pas

émerveillée: il y a peu de bijoux, mais beaucoup de vaisselle d’or, des

sallières particulièrement. Les joyaux se composent de trois couronnes

dont la plus belle, celle de la reine, est couverte de diamants; la

couronne du Prince de Galles m’a paru fort modeste. On nous a montré la

chambre très étroite au pied d’un escalier où les enfants d’Edouard ont

été tués. Nous parcourons plusieurs salles garnies d’armes et

d’armures. On nous fait aussi remarquer une statue de la reine Elisabeth

à cheval et le plan en relief du monument que nous visitons, cette

fameuse tour de Londres où les souvenirs ne sont pas gais. Nous entrons

ensuite dans la tour des personnages célèbres; les murs sont couverts

des initiales, noms, et armoiries des malheureux qui ont passé par là.

Dans la cour on montre la pierre où furent décapitées Anne de Boleyn,

Jeanne Seymour et Catherine Howard, cela donne le frisson; autrefois les

favorites des rois payaient bien cher leur triomphe.

Les gardiens ont un costume moyen-âge très chic, le voici: chapeau de

velours noir tout froncé et entouré de faveurs rouges, bleues et

blanches, pantalon noir et rouge, tunique noire avec plastron de

flanelle rouge représentant des fleurs de lys et les lettres V. R.,

Victoria Reine; cette tunique est serrée à la taille par une ceinture de

cuir fermée avec une grosse boucle en cuivre.

Nous avons pris le bateau pour aller à Greenwich, une grande ville sur

la Tamise, à deux lieues de Londres; pendant tout ce parcours, les bords

de la Tamise sont entièrement livrés au commerce, et la rivière aux

bateaux, elle en est littéralement encombrée, c’est un mouvement

extraordinaire.

On va voir à Greenwich, 1º le magnifique hôpital des Invalides de la

marine, bâti en 1696, sur l’emplacement d’un ancien palais des rois

d’Angleterre. 2º l’Observatoire, qui est célèbre; il fut fondé en 1775,

par le roi Charles II. Une fabrique d’instruments d’optique et de

navigation y est attachée. L’observatoire est très haut perché, dans un

parc superbe, dessiné par un Français, Le Nôtre. Nous sommes grimpées

jusqu’au haut, bien résolues à tout voir... hélas! on ne peut pénétrer à

l’intérieur. Nous avons dû nous contenter de la vue qui de cette hauteur

embrasse un vaste horizon. De petites marchandes établies dans le parc

nous ont vendu des gâteaux et de la bière. Après nous être restaurées,

nous avons visité une salle de peinture, dont Nelson est le héros; on le

voit à différents âges et dans toutes les positions, assis et debout, de

profil, de trois quarts et de face. Nous avons aussi donné un coup d'œil

à la station des yachts royaux. En face, de l’autre côté de la Tamise,

se trouvent les docks et chantiers de la Compagnie des Indes.

Après avoir parcouru quelques rues, comme je ne voulais pas m’attarder,

à cause de l’arrivée de Madame, nous avons repris la route de Londres.

Voyages loin de ma chambre t.1 · 第 103 / 161 题