Au milieu du détroit semé d’écueils qui sépare Jersey de Guernesey, un
haut plateau rocheux dresse ses parois abruptes de granit, tombant
perpendiculairement dans la mer: cette petite terre, formidable
d’aspect, est l'île de Sercq.
Percée, pour ainsi dire, de part en part de grottes, de gouffres,
d’excavations plus ou moins profondes, ses falaises s’élèvent en murs
verticaux de soixante mètres de hauteur au-dessus des flots qui
affouillent le rivage et se brisent en moutons blancs sur les
innombrables rochers du large. L’accès de Sercq est si peu commode qu’il
y a quarante ans l’escadre anglaise, relevant l’archipel, fit le tour de
l'île sans apercevoir de communication du rivage avec l’intérieur, et
n’y débarqua point.
En effet, c’est par un tunnel qu’on aborde cette île enchantée. Le
vapeur qui franchit en moins d’une heure la distance entre Guernesey et
Sercq dépose ses passagers dans une crique étroite, hémicycle de sable
et de galets que dominent de toutes parts de grandes parois grises
couvertes d’une herbe maigre, et continuées au large par des roches
dénudées aux formes fantastiques, sur lesquelles s’ébattent des nuées de
goëlands.
On regarde autour de soi et l’on ne voit rien, si ce n’est la jetée de
pierres, les barques entre le quai et la roche âpre et nue, l’eau
clapotante, au loin la confusion de la mer et du ciel. Une sensation de
vertige et de terreur vous prend: si le navire allait s’éloigner et vous
abandonner sur cette rive solitaire et stérile!...
Rassurez-vous: l'île n’est pas aussi inabordable qu’elle le paraît. Au
bout du quai, dans ce mur rocheux, d’apparence inaccessible et
impénétrable un trou béant s’ouvre, un tunnel noir, presque sinistre; on
s’y engage, et cette porte digne de la plume de Dante et du crayon de
Doré aboutit soudain à un décor d’une idyllique fraîcheur: le tunnel
débouche dans un vallon vert, boisé, charmant, avec des prairies semées
de primevères, des ruisselets murmurants, des bosquets touffus, des
ramures pleines d’oiseaux, d’où s’échappent des notes mélodieuses. Une
belle route monte au centre de l'île où se trouvent l’église anglicane
et le presbytère, les écoles et la seigneurie, avec son magnifique parc
planté de conifères.
De toutes parts, au-delà des champs entourés de haies et de maisons
proprettes dont plusieurs ont conservé l’antique toit de chaume,
s’aperçoit la mer bleue, avec son chapelet d'îles: Brechou ou l’Isle des
Marchands, dépendance et satellite de Sercq; Herm, séparé de Sercq par
le passage ou chenal du Grand-Ruau; Guernesey, la «Grande Terre» des
Sercquais; Jersey, dont la côte septentrionale très découpée, s’estompe
dans la brume et là-bas, par delà le funèbre passage de la Déroute, se
dresse une blanche muraille: c’est la côte de Normandie, mère patrie de
toutes ces îles devenues anglaises, c’est le cap de Flamanville, la baie
de Diélette, notre Cotentin français.
Paysage admirable, panorama idéal et si bien composé qu’il faut aller
jusqu’en Grèce pour trouver un spectacle de mer digne de lui être
comparé: telle est Sercq la belle, Sercq la charmante, aimée des
peintres et des poètes, Sercq que les Anglais ont justement appelée _the
gem of the channel islands_, la perle des îles du Canal.
Longue de cinq mille cent mètres du Nord au Sud, sur une largeur maxima
de deux mille cinq cent mètres, avec une superficie de cinq cent dix
hectares, dont deux cents en culture, l'île se divise en deux parties,
le _Grand Sercq_ et le _Petit Sercq_, reliées par l’isthme de la Coupée,
chaussée large de deux mètres à peine et longue de cent quatre-vingts
mètres, élevée de quatre-vingt-dix mètres au-dessus de la mer et des
deux côtés de laquelle s’ouvre des abîmes. Ce passage est terrifiant;
par les grandes tempêtes il est dangereux de s’y aventurer et les deux
parties de Sercq sont alors privées de toute communication.
Dans ce plateau de granit se creusent d’adorables dépressions, des plis
de terrains profonds, de courtes et belles vallées boisées qui, toutes,
aboutissent à quelque baie retraitée; là, dans des nids de verdure, au
bord du ruisseau qui jacasse sur les cailloux, protégées des vents, à
l’ombre sous les grands arbres, se blottissent de ravissantes et
coquettes chaumières, asile en été des amoureux et des peintres.
L'île de Sercq n’est pas seulement curieuse comme paysage, elle est
intéressante à étudier pour son organisation féodale qui constitue à
notre époque un véritable anachronisme. Bien que judiciairement
rattachée au baillage de Guernesey, Sercq en est complètement
indépendante au point de vue politique et administratif. Elle forme un
petit Etat féodal à part, gouverné sous la suzeraineté de l’Angleterre
par son seigneur, qui est censé propriétaire de l'île en vertu de la
charte de la reine Elisabeth (1563) concédant Sercq en fief de haubert
(fief qui ne pouvait être possédé que par un chevalier) à Hélier de
Carteret pour être divisé en quarante tenanciers dont chacun devait
fournir un homme armé pour la défense de l'île. A cette occasion, la
grande Elisabeth fit don au seigneur de six canons, cinquante boulets et
deux cents livres de poudre; dans la cour de la seigneurie, on voit
encore un de ces canons, portant l’inscription suivante: _Don de la
royne Elisabeth au seigneur de Sercq, 1578_.
Les quarante domaines ainsi créés, légalement indivisibles,
transmissibles en entier seulement par vente ou par héritage, avec
l’assentiment du seigneur sont encore aujourd’hui possédés par quarante
tenanciers qui paient la dîme au seigneur. En cas de décès sans
héritiers de l’un des quarante tenanciers, le seigneur entre en
possession de ses biens. Le droit d’aînesse le plus absolu règne dans
l'île.
Les «chefs-plaids», tenus trois fois par an, le premier lundi après
Pâques, après la Saint-Michel, après Noël, forment à Sercq l’unique
pouvoir législatif. Ces chefs-plaids qui en sont autre chose que
l'«assemblée des leudes et barons» des anciens rois normands, sont
composés du sénéchal, président, et du prévôt de l'île, nommés à vie par
le seigneur, du greffier, du député du seigneur, et des quarante
tenanciers.
Les lois ou ordonnance sont votées par ces derniers seulement; mais
elles doivent être soumises à la sanction du seigneur.
L’organisation judiciaire de Sercq est tout aussi curieuse. Un sénéchal,
nommé par le seigneur, statue comme juge unique; il juge en première
instance tous les procès civils, sauf appel devant la cour royale de
Guernesey. Au correctionnel, il peut infliger des amendes jusqu’à trois
livres tournois (cinq francs quinze), et, au plus, trois jours
d’emprisonnement. Les délits graves sont directement portés devant la
cour de Guernesey.
Hâtons-nous de dire que, quoique Normands, les Sercquais ne sont pas
d’humeur bien processive. Quant à la prison, elle est généralement vide.
Il y a quelques années, une femme de Sercq ayant été condamnée à un jour
de prison pour un infime larcin demanda à purger sa peine toutes portes
ouvertes, tant l’effrayait la perspective d'être enfermée. Le prévôt y
consentit de fort bonne grâce; et, on vit successivement, après
l’internement de la coupable, on vit pénétrer dans le farouche édifice
toutes les femmes de Sercq, munies de tabourets, de vivres et de leur
tricot; elles se relayèrent pour tenir compagnie à la prisonnière, qui
ne fut pas un instant seule.
Sercq est la seule des îles de la Manche où l’instruction soit
obligatoire au premier degré; elle est la seule aussi, et c’est par ce
côté que cette petite île mérite de nous intéresser, la seule où
l’enseignement soit donné en français.
Notre langue est l’idiome de tout l’archipel normand; mais, tandis
qu’elle tend à disparaître de Jersey, de Guernesey ou d’Aurigny, où les
campagnards mêmes ne lui restent pas tous fidèles, elle est demeurée à
Sercq le langage du foyer, à ce point que deux familles de pêcheurs
anglais, établies dans l'île depuis quelques années, parlent aujourd’hui
couramment le français ou plutôt un patois normand qui rappelle de très
près celui des environs de Cherbourg.
Il est à craindre malheureusement que cela ne dure pas toujours.
Beaucoup de Sercquais, mus par l’intérêt, apprennent l’anglais, le font
apprendre à leurs enfants.
Et ce ne sera peut-être l’affaire que d’une ou deux générations pour que
l’anglais devienne la base de l’enseignement.
On le voit, la petite sœur est maintenant l’égale de ses aînées, sinon
comme étendue, du moins comme richesse de culture, intelligence et
activité.