L'île de Sercq[8]

Au milieu du détroit semé d’écueils qui sépare Jersey de Guernesey, un

haut plateau rocheux dresse ses parois abruptes de granit, tombant

perpendiculairement dans la mer: cette petite terre, formidable

d’aspect, est l'île de Sercq.

Percée, pour ainsi dire, de part en part de grottes, de gouffres,

d’excavations plus ou moins profondes, ses falaises s’élèvent en murs

verticaux de soixante mètres de hauteur au-dessus des flots qui

affouillent le rivage et se brisent en moutons blancs sur les

innombrables rochers du large. L’accès de Sercq est si peu commode qu’il

y a quarante ans l’escadre anglaise, relevant l’archipel, fit le tour de

l'île sans apercevoir de communication du rivage avec l’intérieur, et

n’y débarqua point.

En effet, c’est par un tunnel qu’on aborde cette île enchantée. Le

vapeur qui franchit en moins d’une heure la distance entre Guernesey et

Sercq dépose ses passagers dans une crique étroite, hémicycle de sable

et de galets que dominent de toutes parts de grandes parois grises

couvertes d’une herbe maigre, et continuées au large par des roches

dénudées aux formes fantastiques, sur lesquelles s’ébattent des nuées de

goëlands.

On regarde autour de soi et l’on ne voit rien, si ce n’est la jetée de

pierres, les barques entre le quai et la roche âpre et nue, l’eau

clapotante, au loin la confusion de la mer et du ciel. Une sensation de

vertige et de terreur vous prend: si le navire allait s’éloigner et vous

abandonner sur cette rive solitaire et stérile!...

Rassurez-vous: l'île n’est pas aussi inabordable qu’elle le paraît. Au

bout du quai, dans ce mur rocheux, d’apparence inaccessible et

impénétrable un trou béant s’ouvre, un tunnel noir, presque sinistre; on

s’y engage, et cette porte digne de la plume de Dante et du crayon de

Doré aboutit soudain à un décor d’une idyllique fraîcheur: le tunnel

débouche dans un vallon vert, boisé, charmant, avec des prairies semées

de primevères, des ruisselets murmurants, des bosquets touffus, des

ramures pleines d’oiseaux, d’où s’échappent des notes mélodieuses. Une

belle route monte au centre de l'île où se trouvent l’église anglicane

et le presbytère, les écoles et la seigneurie, avec son magnifique parc

planté de conifères.

De toutes parts, au-delà des champs entourés de haies et de maisons

proprettes dont plusieurs ont conservé l’antique toit de chaume,

s’aperçoit la mer bleue, avec son chapelet d'îles: Brechou ou l’Isle des

Marchands, dépendance et satellite de Sercq; Herm, séparé de Sercq par

le passage ou chenal du Grand-Ruau; Guernesey, la «Grande Terre» des

Sercquais; Jersey, dont la côte septentrionale très découpée, s’estompe

dans la brume et là-bas, par delà le funèbre passage de la Déroute, se

dresse une blanche muraille: c’est la côte de Normandie, mère patrie de

toutes ces îles devenues anglaises, c’est le cap de Flamanville, la baie

de Diélette, notre Cotentin français.

Paysage admirable, panorama idéal et si bien composé qu’il faut aller

jusqu’en Grèce pour trouver un spectacle de mer digne de lui être

comparé: telle est Sercq la belle, Sercq la charmante, aimée des

peintres et des poètes, Sercq que les Anglais ont justement appelée _the

gem of the channel islands_, la perle des îles du Canal.

Longue de cinq mille cent mètres du Nord au Sud, sur une largeur maxima

de deux mille cinq cent mètres, avec une superficie de cinq cent dix

hectares, dont deux cents en culture, l'île se divise en deux parties,

le _Grand Sercq_ et le _Petit Sercq_, reliées par l’isthme de la Coupée,

chaussée large de deux mètres à peine et longue de cent quatre-vingts

mètres, élevée de quatre-vingt-dix mètres au-dessus de la mer et des

deux côtés de laquelle s’ouvre des abîmes. Ce passage est terrifiant;

par les grandes tempêtes il est dangereux de s’y aventurer et les deux

parties de Sercq sont alors privées de toute communication.

Dans ce plateau de granit se creusent d’adorables dépressions, des plis

de terrains profonds, de courtes et belles vallées boisées qui, toutes,

aboutissent à quelque baie retraitée; là, dans des nids de verdure, au

bord du ruisseau qui jacasse sur les cailloux, protégées des vents, à

l’ombre sous les grands arbres, se blottissent de ravissantes et

coquettes chaumières, asile en été des amoureux et des peintres.

L'île de Sercq n’est pas seulement curieuse comme paysage, elle est

intéressante à étudier pour son organisation féodale qui constitue à

notre époque un véritable anachronisme. Bien que judiciairement

rattachée au baillage de Guernesey, Sercq en est complètement

indépendante au point de vue politique et administratif. Elle forme un

petit Etat féodal à part, gouverné sous la suzeraineté de l’Angleterre

par son seigneur, qui est censé propriétaire de l'île en vertu de la

charte de la reine Elisabeth (1563) concédant Sercq en fief de haubert

(fief qui ne pouvait être possédé que par un chevalier) à Hélier de

Carteret pour être divisé en quarante tenanciers dont chacun devait

fournir un homme armé pour la défense de l'île. A cette occasion, la

grande Elisabeth fit don au seigneur de six canons, cinquante boulets et

deux cents livres de poudre; dans la cour de la seigneurie, on voit

encore un de ces canons, portant l’inscription suivante: _Don de la

royne Elisabeth au seigneur de Sercq, 1578_.

Les quarante domaines ainsi créés, légalement indivisibles,

transmissibles en entier seulement par vente ou par héritage, avec

l’assentiment du seigneur sont encore aujourd’hui possédés par quarante

tenanciers qui paient la dîme au seigneur. En cas de décès sans

héritiers de l’un des quarante tenanciers, le seigneur entre en

possession de ses biens. Le droit d’aînesse le plus absolu règne dans

l'île.

Les «chefs-plaids», tenus trois fois par an, le premier lundi après

Pâques, après la Saint-Michel, après Noël, forment à Sercq l’unique

pouvoir législatif. Ces chefs-plaids qui en sont autre chose que

l'«assemblée des leudes et barons» des anciens rois normands, sont

composés du sénéchal, président, et du prévôt de l'île, nommés à vie par

le seigneur, du greffier, du député du seigneur, et des quarante

tenanciers.

Les lois ou ordonnance sont votées par ces derniers seulement; mais

elles doivent être soumises à la sanction du seigneur.

L’organisation judiciaire de Sercq est tout aussi curieuse. Un sénéchal,

nommé par le seigneur, statue comme juge unique; il juge en première

instance tous les procès civils, sauf appel devant la cour royale de

Guernesey. Au correctionnel, il peut infliger des amendes jusqu’à trois

livres tournois (cinq francs quinze), et, au plus, trois jours

d’emprisonnement. Les délits graves sont directement portés devant la

cour de Guernesey.

Hâtons-nous de dire que, quoique Normands, les Sercquais ne sont pas

d’humeur bien processive. Quant à la prison, elle est généralement vide.

Il y a quelques années, une femme de Sercq ayant été condamnée à un jour

de prison pour un infime larcin demanda à purger sa peine toutes portes

ouvertes, tant l’effrayait la perspective d'être enfermée. Le prévôt y

consentit de fort bonne grâce; et, on vit successivement, après

l’internement de la coupable, on vit pénétrer dans le farouche édifice

toutes les femmes de Sercq, munies de tabourets, de vivres et de leur

tricot; elles se relayèrent pour tenir compagnie à la prisonnière, qui

ne fut pas un instant seule.

Sercq est la seule des îles de la Manche où l’instruction soit

obligatoire au premier degré; elle est la seule aussi, et c’est par ce

côté que cette petite île mérite de nous intéresser, la seule où

l’enseignement soit donné en français.

Notre langue est l’idiome de tout l’archipel normand; mais, tandis

qu’elle tend à disparaître de Jersey, de Guernesey ou d’Aurigny, où les

campagnards mêmes ne lui restent pas tous fidèles, elle est demeurée à

Sercq le langage du foyer, à ce point que deux familles de pêcheurs

anglais, établies dans l'île depuis quelques années, parlent aujourd’hui

couramment le français ou plutôt un patois normand qui rappelle de très

près celui des environs de Cherbourg.

Il est à craindre malheureusement que cela ne dure pas toujours.

Beaucoup de Sercquais, mus par l’intérêt, apprennent l’anglais, le font

apprendre à leurs enfants.

Et ce ne sera peut-être l’affaire que d’une ou deux générations pour que

l’anglais devienne la base de l’enseignement.

On le voit, la petite sœur est maintenant l’égale de ses aînées, sinon

comme étendue, du moins comme richesse de culture, intelligence et

activité.

Voyages loin de ma chambre t.1 · 第 79 / 161 题