Je tiens absolument à voir l'île de Sercq avec ses aspects effrayants,
sa mer sauvage, dont les lames puissantes écrêtent la roche dure et
minent le granit. Cette île ne connaît guère les douceurs et les
caresses de la vague, alanguie des flots somnolents, elle n’entend que
leurs clameurs quand, déferlant avec furie ils montent à l’assaut de ses
falaises inébranlées et formidables.
Suzette très dolente encore demande pourquoi Madame est si fort emballée
pour cette excursion.
Pourquoi, Suzette? Parce que je ne crains pas une heure de mal de mer
pour voir «ce morceau de France tombé à la mer et ramassé par
l’Angleterre,» suivant la belle expression de Victor-Hugo.
L'île de Sercq a tenu toutes ses promesses; je n’ai eu aucune déception
et j’ai eu beaucoup de plaisir à visiter cette roche curieuse, bouquet
de fleurs et de fruits dans une corbeille de granit; mais je ne dis pas
pour cela que j’aimerais à l’habiter. L’histoire de Sercq est fort
intéressante. Pendant longtemps, cette île microscopique parut sans
valeur, et nul ne songeait à l’occuper.
Un jour, sous le règne de Henri II, un marin français, Poullain de la
Garde vint y planter notre drapeau. Il aborda l'île à la tête de onze
galères et s’en empara.
A quelque temps de là Poullain, d’humeur aventurière, tenta un coup de
main sur Guernesey et sur Jersey, cette tentative extravagante n’ayant
point réussi, Poullain revint sur ses pas, s’empara chemin faisant d’un
navire anglais dont la cargaison le dédommagea de son échec et rentra
dans son île. Mais Sercq n’était point un lieu enchanteur, l’inaction
pesait au corsaire; il en remit le commandement à son lieutenant de
Breuil et reprit la mer. Dès ce moment, les Anglais qui avaient toujours
dédaigné Sercq comme un rocher inutile changèrent de manière de voir.
Sercq par sa situation particulière, ses falaises escarpées, sa petite
garnison et les trois forts qu’elle avait édifiés était devenue un nid
d’aigle impossible à aborder; cela chiffonnait beaucoup les Anglais.
Un capitaine hollandais (la Hollande était alors l’alliée de
l’Angleterre), comprenant leurs regrets d’avoir laissé cet îlot leur
échapper, proposa de les tirer d’embarras.
Ce Hollandais avait certainement lu l’Illiade, car il eut recours au
moyen inventé par Ulysse roi d’Ithaque; seulement au lieu d’un cheval de
bois ce fut un cercueil dont il se servit.
Le capitaine hollandais vient donc jeter l’ancre devant Sercq. Un marin
est dépêché près du lieutenant de Breuil pour lui annoncer la mort du
capitaine de navire et lui demander la permission de l’enterrer dans
l'île, puis il ajoute: Pendant que l’équipage accomplira la triste
cérémonie, les habitants de l'île pourront visiter notre navire, ils y
seront reçus cordialement.
La petite garnison qui n’avait aucune distraction sur sa roche perdue
accepta avec empressement, sauf quelques soldats et de Breuil qui crut
de son devoir d’accompagner le capitaine défunt à sa dernière demeure.
Deux heures après, le tour était joué.
C’est le capitaine hollandais qui reçut lui-même aimablement les
Français en les faisant prisonniers à son bord. Pendant ce temps là,
presque tout l’équipage entré à Sercq, ouvrait le cercueil et y trouvait
toutes les armes dont il avait été rempli. De Breuil et ses quelques
hommes, incapables de résister, furent obligés de se rendre.
L’histoire rapporte que Marie Tudor, indignée de ce procédé, refusa le
prix de la trahison; ce sentiment de générosité n’était vraiment pas
anglais.
Les fortifications françaises furent rasées, et l'île rentra dans
l’abandon.
Plus tard, un sire de Glatigny, d’origine normande, réédita l’aventure
de Poullain de la Garde; les détails manquent, mais il est à croire
qu’il ne fut pas plus heureux que lui. Et Sercq restait toujours une île
solitaire et déserte, la cité inviolable des oiseaux de mer qui s’y
abattaient par bandes énormes. En 1563, un habitant de Jersey, Hélier
Carteret dont le nom est devenu historique, forma le projet de se fixer
à Sercq.
C’était le descendant de seigneurs normands qui, avant la confiscation
de leurs biens par Phillippe-Auguste, possédaient en Normandie le fief
de Carteret. Hélier Carteret s’installa avec toute sa famille, persuadé
que si l’on voulait s’en donner la peine, la petite île de Sercq
deviendrait aussi fertile que ses grandes sœurs, Jersey et Guernesey.
On ne parla plus marine ni fortifications, mais terre et charrue; neuf
ans après, en 1572, l'île était défrichée, habitée et fertilisée.
Ce moyen de conquête valait mieux que celui du capitaine hollandais; la
reine qui régnait alors, Elisabeth, le trouva de son goût, et nomma
Hélier Carteret seigneur de Sercq. Voilà les débuts de cette île si
florissante aujourd’hui.
En relisant mes notes, avant de les envoyer à l’impression, je trouve
dans le _Petit Journal_ le plus joli et le plus intéressant des articles
sur la petite Sercq des temps modernes. Je ne pourrais rien dire d’aussi
bien, ni de plus complet, voici cet article: