JOURNAL DE SUZETTE

Madame arrive enchantée de son excursion à Sercq, mais un peu fatiguée;

elle a eu le mal de mer en revenant. Ce matin, pendant qu’elle se

reposait, je suis allée visiter le cimetière, un lieu charmant. Il y a

des plantes d’eau dont la feuille ressemble un peu à celle d’acanthe.

Elles sont d’une telle grandeur qu’on se croirait dans ces forêts

d’Amérique, dont les voyageurs font des descriptions enthousiastes; les

rhododendrons, les camélias sont de vrais pommiers, les fushias ne sont

plus des fleurs, mais des arbustes. On aurait presque la tentation de

mourir dans cette jolie île, pour être enterré dans cet étonnant

cimetière; on aurait d’autant plus de facilité pour cela, que

l’enterrement de première classe ne coûte que huit francs; ce n’est pas

la peine de s’en passer, et vraiment, si comme les chats j’avais neuf

vies à dépenser, je me permettrais cette petite distraction.

C’est demain dimanche; ce saint jour se présente aux yeux d’un Anglais

sous la physionomie d’un énorme plat de viande en permanence sur la

table, et de quelques bouteilles de porto ou de xérès, à moins que ces

messieurs et ces dames ne soient dans la confrérie du ruban bleu ou du

ruban vert, ce qui change alors le porto ou tout autre spiritueux en

thé, dont on use et abuse à perpétuité. Quand on a fini de manger, on

digère péniblement ou pas, cela dépend des facultés de l’estomac, mais

enfin on digère, et quand on a digéré, on recommence à manger; ensuite

on va au temple entendre l’office, puis on rentre, on mange, et on va se

coucher, plus ou moins _impressionné_. C’est une journée si bien remplie

que l’on peut bien être un peu fatigué le soir. Les ladies elles-mêmes

sont tellement accablées qu’elles perdent parfois leur centre de

gravité. Je dois dire que ceci je ne l’ai jamais vu, seulement je l’ai

entendu dire.

On est très _Hugolâtre_ à Guernesey, que le grand poète habita plusieurs

années et où il écrivit, m’a-t-on dit, ses _Contemplations_, aussi

voit-on son buste, sa photographie et ses autographes à la devanture de

toutes les librairies, comme on voit des homards chez tous les marchands

de comestibles.

Les homards sont peut-être encore plus abondants à Guernesey qu’à

Jersey. On les pêche ici avec des _banâtres_, panier en forme de

mannequin renversé. Homards et langoustes font vivre beaucoup de

familles de pêcheurs, c’est leur seul métier. C’est très amusant quand

la mer baisse, de voir toutes les petites barques, qui sautent sur les

vagues, laitées d’écume, comme de petites mouettes s’en aller lever les

banâtres ou casiers comme nous disons en France.

C’est encore avec la bonne de l’hôtel que je suis allée voir le départ

de cette microscopique flotille, mais nous n’étions pas seules, elle

avait son amoureux.

Me voilà arrivée à vingt-cinq ans, et je ne suis pas si avancée que

Betzy qui n’en a que dix-huit. Ah! c’est ici que les jeunes filles sont

heureuses! Dès quinze ou seize ans elles ont un bon ami, un sweet heart

(doux cœur), qui marche avec elles suivant l’expression pittoresque du

pays, c’est-à-dire qu’il se trouve à point pour les escorter dans leurs

courses et promenades. Betzy appelle son amoureux Sam: tous ces amoureux

là se nomment Peter, Samuel, Abraham, Jacob; à Guernesey on affectionne

les noms bibliques. Il y a des jeunes filles qui avant de se marier en

ont eu quatre ou cinq. On commence un _flirt_ avec celui-ci, qu’on

continue avec celui-là, ça ne tire pas à conséquence, jusqu’à ce qu’on

ait enfin trouvé celui avec lequel on désire _marcher_ toute la vie.

Voyages loin de ma chambre t.1 · 第 80 / 161 题