JOURNAL DE SUZETTE

Madame est partie pour Sercq; que j’ai bien fait de rester ici à me

promener, me divertir! J’ai eu une nouvelle représentation de la

_Salvation_.

Un meeting Salvationniste: La _maréchale Booth_ qui prêche à Paris, et

qui est la fille aînée de l’inventeur de cette religion, honorait

Guernesey de sa présence. Aussi me suis-je précipitée sur ses pas. C’est

une vraie prêtresse, maigre, décharnée, et une fort bonne comédienne. La

représentation m’a beaucoup amusée, et je me suis avancée jusqu’à

l’estrade, à la fin de la cérémonie, pour demander aux fidèles ce qu’ils

croyaient.

Un postulant m’a répondu qu’ils croyaient comme les protestants,

seulement qu’ils ne buvaient pas de liqueurs et ne fumaient pas, parce

que J.-C. avait dit qu’il fallait garder son corps pur. C’est pourquoi

les jeunes salutistes sont élevées au grade de cantinières spirituelles

de cette armée sans pareille: au lieu de spiritueux, elles versent la

parole sainte dans l’oreille des assistants.

Ensuite, il arrive un moment où le néophyte se sent sauvé; j’en ai vu

cinq ou six qui l’étaient. Alors ils ont l’air de possédés du diable,

et ressemblent un peu aux aboyeuses de Josselin, cela dure un quart

d’heure; ils font des contorsions, tapent des coups de poing par ci par

là et tombent presqu’en faiblesse; il y a des hommes et des femmes qui

roulent les uns sur les autres, c’est effrayant. Au bout d’un certain

temps, ils reviennent à eux et pérorent chacun à leur tour. Pendant ce

temps là, l’assistance prie.

Betzy, la seconde femme de chambre de l’hôtel, était avec moi; elle

parle français, et nous avons bien ri. Elle disait: je m’amuse comme à

Noël, c’est le moment des fêtes en Angleterre, et ce jour là John Bull

dévore, et mistress John Bull prend plus d’un _night cape_ (bonnet de

nuit)[7].

En effet, ce jour là règnent le gui, le houx, les sapins, le

plum-pudding, le roast-beef, les liqueurs, la musique et la danse.

Malheureusement nous sommes en été, et je n’aurai pas le plaisir

d’assister à cette bacchanale gigantesque.

La Salvation Army est une religion de fous qui se démènent dans les

rues. Il n’y a en fait de fidèles que des gens du peuple, mais ils sont

fort nombreux, et je ne serais pas étonnée qu’à Guernesey seulement il y

en eût quatre ou cinq cents. Général, officiers, soldats du ciel,

prêcheuses, tous ces gens font des sermons, chantent dans les rues et

s’y promènent avec des drapeaux rouges; c’est une armée de possédés.

Ils appellent ceux qui ne font pas partie de leur secte des démons, et

sont eux-même endiablés pour convertir tout le monde. Voici deux de

leurs affiches que la dame de l’hôtel, qui parle aussi le français, m’a

complaisamment traduites.

«Le capitaine Condy, la tambourineuse américaine des guerriers mâles et

femelles avec l’armée des soldats de sang et de feu, marcheront

aujourd’hui à travers la ville.

A six heures du matin, exercice des genoux et du mouchoir; à dix heures

arrivée du Saint-Esprit; à deux heures, enclouage des canons de

l’ennemi; à six heures du soir, incendie sur toute la ligne; à huit

heures, galop d’action de grâces (alleluia gallop).

Le lendemain, à deux heures trente, la tambourineuse américaine chantera

et parlera au nom de Jésus, avec d’autres officiers; à six heures

trente, les soldats se réuniront à la caserne pour la parade en grande

tenue.

Mouchoirs et jaquettes rouges, tabliers blancs, chapeaux noirs, alleluia

de rigueur.

On offrira aux rebelles des conditions de paix. Le chirurgien de l’armée

donnera ses soins aux blessés. Ce aujourd’hui, etc.

Par ordre du roi Jésus et du capitaine,

Voyages loin de ma chambre t.1 · 第 74 / 161 题