Le Château Mont-Orgueil

Mont-Orgueil, un nom qui convient également à l’esprit anglais et au

château qui le porte. Si l’on pouvait appliquer aux bâtiments le mot

_snob_ inventé pour la race britannique, je dirais que Mont-Orgueil est

le plus snob des châteaux: d’apparence superbe, il n’est en réalité

qu’une ruine que le génie anglais entretient et conserve

scrupuleusement.

Ce château qui tient une grande place dans l’histoire de Jersey ne fut

jamais un lieu de plaisance, mais une forteresse de premier ordre bâtie

sur la partie de l'île la plus rapprochée de la France, à cent cinquante

mètres au-dessus du niveau de la mer. Sa construction réunissait alors

tout ce qui constituait une place imprenable. Le château Mont-Orgueil

est défendu du côté de la mer par des rochers inaccessibles bizarrement

taillés et s’escaladant à pic, les uns les autres; battus de courants

rapides et dangereux, ils s’opposent à tout abordage; aussi, de ce

côté-là, il n’y a pas de murailles, mais seulement quelques fenêtres

grillées, étroites comme des meurtrières.

Du côté de la terre on retrouve quelque poésie dans ses hautes murailles

coquettement drapées de mousse et de lierre. A l’intérieur, c’est un

dédale de voûtes sombres, de portes basses, de corridors humides,

d’escaliers tortueux, d’appartements lugubres. A l’extérieur, tours et

bastions, pont-levis et fossés, créneaux et plates-formes donnent grand

air à ce château qui se voit de très loin et dont l’aspect imposant

semble commander la terre et les flots.

La grande porte d’entrée est l’un des plus beaux et des plus élégants

spécimen de l’architecture normande. On y remarque au centre les armes

de la Grande-Bretagne portant les initiales E. R. (Elisabetha Regina),

avec le millésime de 1593, et de chaque côté un écusson. Celui de gauche

avec ses trois épées abaissées et sa devise _Garde la Foi_ représente

les armes des Paulett qui furent pendant plusieurs générations

gouverneurs du château. L’écusson de droite est le même mais écartelé,

des armes de Catherine Norris, femme d’Amias Paulett.

Malgré la date de 1593, il est facile de voir que ce portail et la tour

massive qui s’élève au-dessus remontent à une plus haute antiquité et

que les écussons incrustés dans la maçonnerie ont été rapportés.

Montorgueil a subi bien des sièges. Sous Philippe de Valois, les

Français s’en emparèrent et l’occupèrent trois ans; un certain seigneur

normand, du nom de Maulevrier, ayant fait surprendre par ses officiers

le commandant du château, y domina pendant plusieurs années en

souverain. Duguesclin fit vainement le siège de Montorgueil en 1374.

C’est de ce siège mémorable que commence la gloire de la famille de

Carteret, dont le nom joue un si grand rôle dans l’histoire de Jersey.

Surdeval s’en empara en 1490 et y tint garnison six ans. Les Français

surpris à leur tour, et malgré une héroïque défense, furent forcés de

capituler devant messire de Carteret, ancien gouverneur de l'île, aidé

de l’amiral sir Richard Harliston qui en fit le blocus. Pendant les

troubles civils les Paritains sous Cromwell s’y établirent. On montre la

chambre qu’habita de temps en temps Charles II pendant son séjour dans

l'île. La vieille chapelle qui sue l’humidité est dédiée à Saint Georges

patron de l’Angleterre. Sa cripte basse, étroite, assise sur d’énormes

piliers massifs a servi de sépulture à plusieurs gouverneurs du

château, mais les tombeaux ont disparu. Il ne reste plus sous ces voûtes

sombres et froides qu’une haute statue mutilée, celle de la Vierge.

Bandinelli, fougueux sectaire, brouillon politique, renfermé dans ce

château tenta de s’évader en escaladant les rochers, mais la corde à

laquelle il était suspendu ayant manqué, le malheureux vint se briser

aux pieds du château.

On prétend qu’un camp romain existait là; quelques pans de murs portent

encore le nom de Fort-César.

Voyages loin de ma chambre t.1 · 第 57 / 161 题