Je suis très contente des excursions que madame m’a fait faire. Les
vallées dans l’intérieur de l'île sont ombreuses et supérieurement
boisées. Ce que j’aime moins, ce sont les fortifications qui garnissent
les falaises.
Elles sont là, debout, imprenables sentinelles, sur les côtes qui
regardent la France.
On m’a offert une collection de fleurs collées sur un beau papier blanc,
en m’assurant que la flore marine et terrestre est très riche à Jersey.
Les fleurs desséchées, ça ne me dit pas grand chose; je préfère un
bouquet fraîchement cueilli et parfumé, je préfère les verdures et les
fleurs d’une salle de restaurant bien servie; parlez-moi de celui de
Lecq qu’on nomme _Le Pavillon_, on y trouve tous les rafraîchissements
désirables.
J’ai visité le fort Elisabeth et le château Mont-Orgueil. Du fort
Elisabeth, on jouit d’une vue rapprochée, pleine de détails et de
perspective. D’abord, le port de St-Hélier et sa forêt de mâts, le fort
Régent imposant dominateur qui le protège, ensuite la ville aux maisons
serrées, aux toits de toute couleur, bleus, rouges, jaunes qui se
confondent et s’étagent pittoresquement, dominés par les flèches des
églises, les cimes fumantes des usines,...... puis viennent des
amphithéâtres de verdure semés de cottages, de maisons charmantes,
toujours plus riants, toujours plus riches, à mesure que l'œil les
parcourt; plus loin, à gauche St-Aubin, la jolie ville italienne si
gracieusement couchée au bas de ses montagnes éclatantes de genêts d’or,
avec son petit port aussi et son gentil château dans la mer; enfin
Noirmont sombre et farouche, éperon que le pilote ne double qu’en
frémissant.
Du haut du fort Régent on jouit également d’un magnifique aspect,
surtout si l’on s’y place à l’heure où les bateaux à vapeur, arrivant à
la fois de France et d’Angleterre, versent dans l'île leur contingent de
voyageurs:--à droite, la ville bourdonnante et fumeuse, mollement
appuyée aux flancs de ses collines fleuries;--devant soi, la baie de
St-Aubin qui se déploie toute entière;--à vos pieds, l’ancien port, avec
le fort _Victoria_, tout cet ensemble est superbe, on voit à la fois,
les nombreux navires qui s’agitent dans le port, les quais de granit qui
retentissent d’activité, et la file de voitures qui courent dessus comme
dans les rues d’une grande ville.
Le Château Mont-Orgueil est une espèce de ruine d’où la vue est
splendide, mais un peu vague; elle se perd dans l’infini.
Au loin, l’horizon découpe les sinuosités de la Hague, jusqu’au cap
Fréhel, avec les flèches de la cathédrale de Coutances au milieu.
La petite ville de Gorey s’élève aux pieds de l’antique château comme
une jolie fleur au pied d’un vieux chêne. C’est dans son port que
s’abrite la flotille de bateaux qui font la pêche à l’huître sur un
immense banc qui se trouve à peu près à égale distance de Jersey et des
côtes de France. Cette pêche dure neuf mois environ. Il a été nécessaire
d’établir des limites que les pêcheurs des deux rivages ne peuvent
franchir. Des cotres de guerre anglais et français croisent devant
l’huîtrière pour protéger leurs nationaux. Comme la partie la plus
productive est du côté de la France, les Anglais profitent des temps
brumeux pour draguer les huîtres de nos parages et sont souvent pris en
flagrant délit. Il y a bien d’autres sites qu’on vante à qui mieux
mieux; moi, je trouve que c’est toujours la même chose, des montagnes et
des vallées, des rochers et du sable, des villes et des campagnes, et
par-dessus le marché, la mer, toujours la mer de quelque côté qu’on se
tourne, à gauche, à droite, devant, derrière, c’est toujours la Manche,
j’en suis saturée.