La Tour de Hougue-Bie

Notre première promenade _extra muros_ a été pour la tour jumelle de

Hougue-Bie ou tour du Prince’s tower. Elle s’élève sur un monticule

artificiel, planté de beaux arbres dont les fronts chevelus rivalisent

en hauteur avec la tour même. Ce site est l’un des plus jolis de l'île.

Un sentier serpente autour du monticule et conduit à l’entrée de la

tour. De son sommet on aperçoit presque toute l'île; le regard peut

suivre le contour de ses côtes, les échancrures de ses baies, les

ondulations capricieuses de ses vallées, les cimes altières de ses

monts, les habitations semées comme des points blancs dans la verdure,

les églises et les clochers, puis tout autour l’infini, le ciel et l’eau

confondus dans un horizon bleu. Quand l’air est tout à fait limpide, on

aperçoit les rives françaises, et même la cathédrale de Coutances. De là

aussi le regard domine la longue rangée de rochers nommés les Ecréhous,

non dénués de verdure, et sur lesquels les pêcheurs ont élevé quelques

cabanes de refuge que la mer laisse à sec.

L’une d’elles est, paraît-il, habitée depuis fort longtemps par un

pêcheur, maître Philippe Pinel surnommé le roi des Ecréhous. Il ne

quitte jamais son empire et passe sa vie au milieu des flots; il vit de

la vente de ses pêches et des vivres que les autres pécheurs veulent

bien lui apporter.

Après avoir admiré tous les points de vue, nous avons visité l’intérieur

de la tour. A notre grande surprise, notre guide nous a montré le

fauteuil où s’asseyait Godefroy de Bouillon. Nous nous trouvions

plusieurs bretons ensemble.

--Quel anachronisme! Vous vous trompez, Godefroy de Bouillon n’est

jamais venu dans ce pays-ci, et ce fauteuil n’a rien d’ancien.

--Je ne me trompe pas, a répondu notre cicérone. Nous nous sommes

récriés de plus belle:

Peste! un siège vénérable comptant huit siècles de date... Est-ce donc à

Jersey qu’il faut venir pour apprendre l’histoire de France! nous nous

sommes mis à rire, et le guide a repris d’un air absolument convaincu:

--Je le répète, voilà le fauteuil où s’asseyait Godefroy de Bouillon.

Ces Anglais ont un flegme qui vous désarçonne! Les appartements, qu’on

appelle pompeusement la salle, la bibliothèque, la chambre et la

chapelle de médiocre dimension et très délabrés n’offrent rien de

remarquable.

Revenus enchantés de notre excursion, mais intrigués de l’affirmation si

catégorique de notre guide, nous sommes allés aux renseignements. Le

monticule de Hougue-Bie fut à l’origine un mausolée élevé par une veuve

fidèle à la mémoire de son mari traîtreusement assassiné par ses

serviteurs. Le nom de Tour du Prince est de date récente et lui vient

d’un Prince de Bouillon (nous sommes loin de Godefroy) qui, ayant pris

du service à la fin du siècle dernier, chez les Anglais, en qualité

d’amiral, avait fait installer à Hougue-Bie un télégraphe porte signaux

à l’aide duquel il était parvenu à établir, après l’exécution de Louis

XVI, une correspondance assez régulière avec les émigrés qui fuyaient la

terreur.

Voyages loin de ma chambre t.1 · 第 56 / 161 题