Débâcle de notre armée de l’est, dévouement des Suisses. Berne,
Thoune, Interlaken, Grindelwald, retour à Berne, anecdotes de
voyage, hôtels et hôteliers.
_Janvier 1871._
Nous commençons l’année en exil, et bien tristement, les nouvelles de la
patrie sont de plus en plus mauvaises... Quel effondrement! quel
douleur! l’ennemi victorieux nous écrase de toutes parts, et les
atrocités prussiennes ne se comptent plus. Oh! non, la barbarie n’est
pas morte encore. La civilisation ne l’a pas tuée. En ce moment, nous la
voyons se réveiller, chez un peuple qui se dit policé, avec tout
l’emportement d’une nation sauvage.
Les premiers jours de février, l’armée de Bourbaki est refoulée sur la
frontière Suisse, quarante mille hommes passent à Fribourg et trois
mille y sont internés. Pendant huit jours, nos pauvres soldats arrivent
à toute heure du jour et de la nuit, on ne sait où les loger, les vivres
manquent. Le crieur public parcourt les rues de la ville en faisant
appel à la charité des habitants. Les Fribourgeois se montrent d’une
bonté parfaite, on voit des traits de charité touchants parmi les plus
pauvres. M. de Fiwaz fait de larges distributions de vivres, il emmène
Georgette avec lui matin et soir, et elle est bien fière de servir la
soupe à nos malheureux soldats. Nous allons aussi visiter les ambulances
où les dames de la ville soignent elles-mêmes nos malades et blessés,
ils sont en bien grand nombre. Jamais je n’oublierai ce triste spectacle
et jamais je n’aurai d’enthousiasme pour aucune guerre désormais.[2]
Ici c’est un zèle, une rivalité de charité, dont on ne peut se faire
idée qu’en l’ayant vue. Il n’y a plus de classes. Les hommes les plus
riches font les corvées; ils portent des bottes de paille, des marmites
de soupe, des femmes élégantes lavent les pieds meurtris et sanglants.
Il n’y a plus de castes, il n’y a plus que des frères, d’un côté ceux
qui souffrent, de l’autre ceux qui secourent.
Dès la première heure, le jour de l’entrée de nos pauvres troupes,
pendant le défilé lamentable, la foule bordait les rues, les mains
remplies de vivres, de liqueurs, de cigares.
On écrirait un volume, des traits héroïques accomplis par cette
excellente population.
Une vieille blanchisseuse donne son unique chambre à six hommes, et
passe la nuit dans sa cuisine à laver et sécher leur linge pour le
lendemain.
Une autre femme rencontre sur la route un blessé, dont les pieds gelés
sont nus. Elle lui met ses bas et ses souliers, et c’est elle qui, les
pieds nus, reprend dans la neige la route de sa cabane, à plus d’une
heure de marche. Partout les soins matériels sont accompagnés de bonnes
paroles d’encouragement, de doux mots d’espérance. La femme trouvera
toujours dans son cœur plus de tendres paroles pour le vaincu, qui s’est
battu bravement, que de louanges pour le vainqueur, qui se montre enivré
de sa victoire.
Pendant une froide nuit, un fermier loge volontairement tous les
malheureux qui se présentent; il donne son pain, son foin, son avoine,
son bois, sa boisson. Le lendemain il n’a plus rien, mais il a secouru
cinquante chevaux et sept cents hommes, dont plusieurs certainement
doivent la vie à son dévouement.
Depuis l’entrée de nos troupes, plusieurs épidémies se sont déclarées.
La fièvre typhoïde et la petite vérole surtout font de grands ravages à
Fribourg. Cela me fait une peine affreuse de penser que mes compatriotes
sont venus apporter la mort à ceux qui voulaient leur rendre la vie.
Oh! la guerre, la guerre avec toutes ses conséquences. Quelle atrocité!
la peur me prend, d’ailleurs, la paix est signée, les beaux jours
arrivent et je me décide à revenir en France, en passant par Strasbourg,
que je tiens absolument à voir. Mais avant de quitter la Suisse, j’ai
encore quelques villes à visiter. M. Fiwaz nous accompagne jusqu’à Berne
qui est notre première étape, et nous sert de cicérone. Cette ville
fondée ou rebâtie également par un duc de Zœhringen, Berthold V, en
1191, est au moins aussi curieuse que Fribourg. Ses longues rues sont
bordées d’arcades et ses ours sont des citoyens fort considérés. Notre
plus longue visite a été pour eux, Georgette ne pouvant se décider à les
quitter.
Ces ours, ce sont les armes vivantes de la ville, dont le nom en grec
_arctopolis_ veut dire la ville de l’ours. Puis nous avons vu le palais
fédéral, beau bâtiment moderne, quoiqu’un peu bas, décoré à l’italienne;
la belle vieille cathédrale, devenue temple protestant, la nouvelle
église catholique, la porte de Morat, le beau pont de la Nydeck et la
promenade de la _Plate-Forme_, d’où la vue est splendide. Près de
l’hôtel des Boulangers, où nous sommes descendues, j’ai remarqué une
horloge bizarre, où les douze heures sont représentées par douze ours,
qui s’en vont frapper sur le timbre, après avoir respectueusement salué
en passant N. S. J. C. qui est assis sur son trône. On sait que depuis
longtemps les Suisses sont passés maîtres dans l’horlogerie.
M. de Fiwaz nous a fait de tendres adieux. Nous partons pour Thoune, sur
le lac du même nom. C’est une ville curieuse, entièrement bâtie en
amphithéâtre, au flanc d’une montagne, le lac lui-même est comme
enchâssé dans des monts de différentes hauteurs, au-dessus desquels la
_Jung-Frau_ (jeune vierge), élève son front immaculé et tout étincelant
de neiges éternelles. La _Jung-Frau_ est à quatre mille trois cents
mètres d’altitude, cinq cents mètres de moins que le Mont-Blanc, mais
ascension plus pénible.
Beaucoup d’autres sommets sont également couronnés de neiges. Ils sont
au second plan du lac, tandis qu’au premier se trouvent des montagnes
moins hautes, couvertes de forêts inextricables.
De Thoune, nous traversons le lac en bateau à vapeur, pour arriver à
Interlaken, charmant petit village tout encerclé de hautes montagnes,
dont la _Jung-Frau_ semble la reine. C’est sans doute un des sites les
plus enchanteurs qui existent au monde. La légende en fait foi, en
est-il une plus poétique que celle d’Interlaken?
«Lorsque le bon Dieu eût chassé nos premiers parents du paradis
terrestre, il dit à ses anges: «Emportez loin, bien loin, ce lieu de
délices qui n’a plus d’habitants.» Les anges, chargés de leur précieux
fardeau, s’arrêtèrent quelques instants pour se reposer à l’abri de
grandes montagnes. Ils étaient aux pieds de la _Jung-Frau_, et ils
furent tellement frappés de sa radieuse majesté et des deux grands lacs
qui s’étendaient devant elle, qu’ils ne purent s’empêcher d’abandonner
un petit morceau de l’Eden dans le vallon compris entre les deux lacs,
pour compléter la beauté de ce paysage merveilleux.
Comme on le voit, il n’y a qu’à venir à Interlaken pour retrouver le
paradis perdu.
Oui, la _Jung-Frau_ reste la reine incontestée de ces lieux, tous les
environs ont été mis à contribution pour faire ressortir son éclat, et
l’on peut dire que l’on trouve ici dans tout leur épanouissement, les
magnificences tant vantées de la Suisse et de l’Oberland bernois.
A ce moment, il règne une grande animation, les hôtels sont pleins
d’officiers français internés, on y rencontre aussi des officiers
ennemis, nous avons dîné avec plusieurs Prussiens le jour de notre
arrivée. Cela m’a serré le cœur et coupé net la parole et l’appétit.
Les hôtels sont aussi nombreux que superbes, d’une élégance, d’un luxe
qui ne laissent rien à désirer. Les gigantesques noyers d’Interlaken
sont réputés dans toute l’Europe; ils forment l’une des plus belles
promenades qu’on puisse voir ainsi que le parc du Kurgarten, jardin du
Kursaal; au fond se trouve le Kursaal, avec ses salles de bal, de
concert, de lecture, ses terrasses et ses pavillons. Ce bâtiment en
lui-même est simple, il est construit dans le style suisse, c’est-à-dire
en bois, mais le jardin est délicieux; il est orné de plantes superbes,
d’arbres et d’arbustes rares, un jet d’eau qui s’élève à quarante
mètres, complète le décor. Il est réellement féerique le soir, lorsque
son immense panache se drape à la lueur fantastique des feux du Bengale.
Le _Rugen_ est aussi une promenade appréciée des touristes. Ce parc
sylvestre, dont l’art n’a qu’en partie transformé l’état primitif, se
compose d’une colline d’environ huit cents pieds de hauteur, entièrement
couverte d’arbres magnifiques, qui répandent délicieusement l’ombre et
la fraîcheur. Cette charmante colline, qui contraste si agréablement
avec les pics effrayants et inaccessibles, dont quelques-uns s’élèvent
jusqu’à onze mille pieds, est sillonnée en tous sens par des sentiers
flexueux, bien tenus, garnis de blancs et bordés de balustrades,
promenade reposante et non fatigante, comme il y en a tant en Suisse.
C’est au moment du renouveau, en mai et commencement de juin, qu’il faut
surtout venir ici, alors les cascades et les chutes d’eau sont les plus
belles; les épais feuillages, les tapis d’herbe tendre et les nouvelles
fleurs sont aussi dans leur épanouissement.
«Il n’est pas donné à tout le monde d’aller à Corinthe,» s’écriaient les
anciens avec dépit. A l’inverse des anciens, les modernes peuvent dire
qu’il est donné à tout le monde d’aller en Suisse, tant on a multiplié
les moyens de transport et de communication, facilité les excursions les
plus pénibles, semé le confort et le bien-être sous les pas des
voyageurs. Ceux-ci, séduits, charmés, cèdent à l’entraînement et ne
s’arrêtent que lorsque leur curiosité est satisfaite, c’est-à-dire quand
ils ont tout vu.
Je me suis donc hasardée à faire quelques excursions qui ne s’effaceront
pas de ma mémoire. J’ai visité dans la vallée de la Simme, Weissembourg,
climat salutaire s’il en fut et dont les bains sont principalement
recommandés aux poitrines délicates; on n’y rencontre guère que des
malades.
Plus riant est le village de Meiringen avec son église antique au
clocher isolé, particularité qui ne se voit qu’en Suède, d’où la
chronique fait descendre de ce pays les premiers habitants de Meiringen.
Je me suis enfin lancée dans les montagnes, c’est non loin d’Interlaken,
à deux ou trois lieues seulement que se trouvent, au dire des guides,
les sommets les plus sublimes des Alpes centrales; je ne m’y suis pas
aventurée, mais on nous a persuadées de prendre des chevaux et de gravir
à deux mille mètres au-dessus du sol, le pic de Mürren, d’où la vue
s’étend sur toute la chaîne de montagnes, pics, aiguilles, flèches,
pitons, sur toutes les vallées, sur toutes les gorges environnantes.
C’est splendide, nous dit-on, et sur l’assurance que la route n’est pas
dangereuse, nous nous laissons entraîner. Nous voilà donc parties,
Georgette et moi, à cheval avec un guide.
Ah! mon Dieu, quelle ascension! et comment rendre la stupeur que j’ai
éprouvée de nous voir escaladant de petits sentiers à pic, rendus
presque impraticables par des éboulements et serpentant sans parapet
aucun, à de petites hauteurs de mille, quinze cents, deux mille mètres.
Georgette, bien emboîtée dans sa selle ne bronchait pas; moi je sentais
le vertige m’envahir lorsque je mesurais de l'œil la profondeur des
précipices que nous côtoyions. Je l’avoue humblement, je m’accrochais à
ma selle tout en me disant: Il ne faudrait qu’un faux pas de mon cheval
pour rouler dans l’abîme. Brrr! j’avais la chair de poule, je me sentais
terrifiée par ce spectacle féerique mais effrayant. Parfois je fermais
les yeux, m’abandonnant à la volonté de Dieu.
Quand je me suis vue embarquée dans cette épouvantable voie, j’aurais
voulu revenir en arrière, mais il n’y fallait pas songer, ce chemin, à
peine praticable pour la montée, est impossible à descendre, on revient
à pied par l’autre versant.
Je n’essaierai pas de rendre les impressions multiples de cette escalade
titanesque.
De temps en temps, nous nous trouvions en face de petits ponts ou plutôt
d’une simple planche jetée en travers sur une cascade mugissante qui
dégringolait dans l’abîme, et il fallait passer là-dessus. Fort
heureusement, les chevaux ne sont pas sujets au vertige, c’est égal, je
faisais un ouf! de satisfaction lorsque nous étions de l’autre côté.
Il paraît qu’il y a en Suisse pas mal de chemins taillés dans le chaos
et surplombant des ravins sans fond, qu’on appelle «le mauvais pas.»
Quelle plaisanterie! ce mauvais pas ne vous donne qu’une image bien
imparfaite de la réalité. On pense qu’il s’agit seulement de franchir un
passage dangereux de quelques mètres. Ah bien oui! il y a de ces mauvais
pas là qui durent trois et quatre kilomètres, et il faut continuer de
marcher en avant, on n’aurait même pas la place de se retourner.
Vraiment, c’est défier la Providence que de jouer ainsi avec le danger,
de se lancer dans des lieux inaccessibles, uniquement par curiosité,
pour se donner le plaisir de se promener, ou la gloriole de raconter ses
hauts faits, et l’on prend un air modeste, pour terminer par cette
petite phrase suggestive: «J’ai eu la témérité d’arpenter ces mers de
glace, de traverser des gouffres vertigineux, de côtoyer ces chutes
assourdissantes,» à quoi les amis ébahis répondent: «Vous êtes bien
heureux d’avoir vu de si belles choses, tout le monde ne peut pas en
dire autant,» et l’on vous complimente sur votre courage, votre
sang-froid et votre énergie.
La route d’Interlaken à Grinderwald, village de l’Oberland, ne m’a guère
paru agréable non plus, malgré son cadre grandiose. Impossible d’admirer
les beautés de la nature quand on a peur.
Jusqu’ici je ne connaissais que les craintes émotionnantes sans doute,
que peuvent vous causer chemin de fer et bateaux à vapeur, mais cette
fois le trajet a été pour moi un véritable cauchemar.
Notre conducteur, sans souci de mon épouvante, nous a conduites au
grand trot, par un chemin bordé de précipices, enserré de tous côtés par
de hautes montagnes, qui ne laissaient apercevoir qu’une petite
échancrure du ciel au-dessus de nos têtes. Je ne sais comment nous avons
pu arriver à Grindelwald sans accident. Nous y avons trouvé un excellent
hôtel, je ne m’attendais guère à rencontrer le bien-être et la
civilisation dans cet endroit perdu et presque inaccessible. Mais quel
coin de la Suisse ne visite-t-on pas? et les hôtels de ce pays ne
laissent rien à désirer. Cela se comprend facilement, puisque la Suisse
comme l’Italie, vit en partie des étrangers. Elle les reçoit bien et le
leur fait payer cher. Dame! c’est une science fort appréciable de savoir
plumer les poules, pardon, je veux dire les étrangers, sans les faire
crier. Comment se regimber sur le prix, quand on est si bien traité?
cela arrive cependant quelquefois[3].
La race des hôteliers écorcheurs n’est pas nouvelle.
Voici à ce sujet, une petite histoire qui ne date pas d’hier cependant.
Le condamné a, dit-on, vingt-quatre heures pour maudire son juge, le
voyageur dont il va être question prit plus de temps pour maudire son
hôtelier.
Un Anglais, voyageant en Suisse, demanda dans un hôtel un bol de
bouillon qu’on lui fit payer dix francs. Quelques jours après, d’un pays
éloigné, il écrivit à l’hôtelier sans affranchir sa lettre, et la poste
était chère à cette époque:
«Monsieur, votre bouillon était bon, mais un peu cher.»
A des mois d’intervalle, il renouvela sa vengeance par les moyens les
plus imprévus et les plus divers. Une bourriche arrivait, d’où l’on
voyait sortir des pattes de gibier, mais il n’y avait que de la paille
et une lettre, toujours la même:
«Monsieur, votre bouillon était bon, mais un peu cher.»
Un jour, l’hôtelier reçoit des colonies une caisse avec cette étiquette:
Café superfin. Il paie le port, ouvre, trouve des graviers et la
sempiternelle lettre:
«Monsieur, votre bouillon, etc.»
On écrivait au susdit hôtelier pour retenir des appartements, il ne
pouvait, sans risquer de perdre sa maison, refuser les lettres et il
était continuellement attrapé.
Comme on le voit, les fils d’Albion ont la rancune tenace. La chose
avait été racontée dans quelques journaux anglais, beaucoup de
voyageurs, les Anglais surtout, évitaient cet hôtel. Bref, le
malheureux hôtelier courait à sa ruine; il fut forcé de vendre, et
l’acquéreur, pour ramener la fortune, s’empressa de changer d’enseigne.
En fait de note à payer, une de mes amies, qui voyageait aussi en
Suisse, eut un jour une agréable surprise. Elle venait de parcourir la
carte de l’hôtel et de commander deux portions de prix fort raisonnables
pour son déjeuner, cependant le dernier plat inscrit sur cette liste
l’intriguait beaucoup:
_Caléïche à la choute: 10 fr._
Etait-ce une vulgaire chou croûte allemande, était-ce un mets national,
en tout cas, ce devrait-être un gâteau, l’ordre de son inscription
indiquait un dessert. Mon amie, un tantinet curieuse de son naturel, ne
put résister à la tentation, elle demanda une caléïche à la choute.
Il y avait une demi-heure qu’elle attendait, sa patience était à bout. A
chaque demande: Est-ce prêt! on lui répondait: _Tout de chuite!_ _Tout
de chuite!_
Ah! se disait-elle, je me suis joliment fait attraper, c’est un plat
sans doute fort long à confectionner, qu’on ne demande que rarement, vu
son prix; on va me servir quelque chose de détestable. Elle en était là
de ses lamentations, quand un joyeux carillon de grelots lui fit lever
la tête. Une voiture venait d’entrer dans la cour, les chevaux
piaffaient, le conducteur claquait du fouet, un domestique parut:
«Madame peut venir!» et mon amie seulement alors comprit la chose.
C’était l’itinéraire, après déjeûner, de se promener en voiture, et la
caléïche à la choute, c’était une calèche pour aller visiter la chute et
les cascades, le plus joli site des environs.
Ah! cette même amie était bien amusante quand elle racontait ses
impressions de voyage et principalement ses violentes émotions et ses
démêlés avec la foudre, à l’hôtel du Righi. Elle y était arrivée un soir
de grande chaleur. Vers le matin, l’orage éclate; un orage dans la
montagne, c’est tout ce qu’il y a de plus formidable au monde, les
éclairs vous aveuglent et le tonnerre, aux rugissements sinistres, est
partout sous vos pieds, sur votre tête...
Mon amie épouvantée, se lève et sort de sa chambre. Dans le vestibule,
elle aperçoit, d’un côté un domestique, de l’autre une boule de feu qui,
en passant effleure sa robe, une robe de soie, Dieu merci.
Qu’est-ce? s’écria-t-elle affolée.
--Faites pas attention, Madame, répond le domestique imperturbable,
c’est le tonnerre qui se promène et pour la rassurer il ajoute: Ça lui
arrive souvent.
Mon amie ne déjeûna pas tranquille, et partit aussitôt. Au retour, elle
eût des démêlés avec son cocher, mais ce n’était rien en comparaison de
ceux du matin.
Il est certain que les cochers ici doivent faire de bonnes affaires, ils
n’ont point à craindre une trop grande concurrence de la part des
chemins de fer, qui ne peuvent gravir le flanc des montagnes ni courir
sur leur front. Ils ne seront jamais réduits au rôle passif du Collignon
mélancolique à propos duquel Scarron écrivait:
Assis à l’ombre d’un rocher,
J’aperçus l’ombre d’un cocher,
Qui frottait l’ombre d’un carrosse,
Avecque l’ombre d’une brosse.
Dans le beau livre de Victor Hugo, intitulé: _En voyage_, le grand poète
raconte une amusante anecdote de son voyage aux Pyrénées. Voulant aller
de Bayonne à Biarritz, il fut entouré par la cohue des cochers, qui lui
proposèrent de lui faire faire cette excursion pour un prix des plus
modiques. «Quinze sous!» criait l’un, «Douze sous!» criait l’autre.
Enfin, on lui offrit pour trois sous (il y a cinquante ans de cela), une
place dans une voiture neuve et fort bonne. En moins d’une demi-heure,
on atteignait Biarritz.
«Arrivé là, dit Victor Hugo, et ne voulant pas abuser de ma position, je
tirai quinze sous de ma bourse et je les donnai au cocher. J’allais
m’éloigner, il me retint par le bras:
--Monsieur, me dit-il, ce n’est que trois sous.
--Bah! repris-je, vous m’avez dit quinze sous d’abord, ce sera quinze
sous.
--Non pas, monsieur, j’ai dit que je vous mènerais pour trois sous.
C’est trois sous!
Il me rendit le surplus et me força presque de le recevoir.
--Et je me disais, en m’en allant, voilà un honnête homme!
Le poète se promena tout le jour sur la plage. Le soir venu, il songea à
regagner Bayonne. Il était las et ne pensait pas sans quelque plaisir à
l’excellente voiture du matin et au vertueux cocher qui l’avait amené.
Il le rencontra.
--Je vous reconnais, lui dit-il, vous êtes un brave cocher, et je suis
aise de vous revoir.
--Montez vite, Monsieur, lui répond l’homme.
Victor Hugo s’installe en hâte dans la calèche. Quand il est assis, le
cocher, la main sur la clef de la portière, lui dit:
--Monsieur sait que l’heure est passée?...
--Quelle heure?
--Huit heures.
--C’est vrai, j’ai entendu sonner quelque chose comme cela.
--C’est que passé huit heures, le prix change.
--A merveille, combien est-ce?
L’homme répond avec douceur:
--C’est douze francs.
Victor Hugo comprit sur le champ l’opération. Le matin, on annonce qu’on
mènera les curieux à Biarritz pour trois sous par personne. Il y a
foule. Le soir, on ramène cette foule à Bayonne pour douze francs par
tête.
Le poète paya sans mot dire, tout en songeant que l’on eût pu écrire
sur la calèche: VOITURE POUR BIARRITZ.--Prix: _par personne, pour aller:
trois sous; pour revenir: douze francs_, mais alors le nombre des
voyageurs eût été moins grand et le bénéfice des cochers aussi.
Très cher également les _edelveiss_ que de jolies petites filles bien
costumées vous _offrent_, c’est une manière de parler, car elle se paie
un bon prix la flore des hautes altitudes.
A Grindelwald, nuit sans sommeil.
Je n’ai pu dormir dans mon joli appartement, car il y avait cette nuit
là bal dans la maison, pour les soldats Grindelwaldais revenus de la
frontière, le bruit de la musique et les trépignements de la danse
arrivaient jusqu’à moi, mais mon insomnie n’avait rien de désagréable.
Je me trouvais en plein conte de fée, transportée dans un palais
enchanté, au milieu de merveilleuses montagnes. L’orchestre villageois,
quoique monotone, avait un charme tout particulier.
Après cette nuit fantastique, nous nous sommes fait transporter dans les
glaciers où nous avons visité la grande grotte; les effets de lumière à
travers ces épais blocs de glace sont quelque chose d’idéal; nous y
avons été assaillies par une avalanche...... d’officiers français
utilisant leurs loisirs en excursions. En qualité de compatriotes, la
connaissance a été vite faite. Quoique le champagne soit le vin des
toasts gais et des cœurs joyeux, ce qui n’était pas le cas pour nous, il
a fallu boire un verre de champagne; nulle part on ne le frappe mieux à
la glace qu’ici, c’est du reste de Grindelwald que s’exporte la plus
grande quantité de glace, de qualité absolument supérieure, elle sort
pure, transparente des glaciers immaculés.
Nous sommes revenus ensemble à Interlaken, où nous eussions dîné gaîment
en tout autre temps, mais la pensée de nos défaites et de la Patrie en
deuil jetait une ombre douloureuse sur les cœurs et les esprits.
Georgette surtout a trouvé cette rencontre charmante, elle a été comblée
de gâteries.
Je n’ai pas voulu quitter _Bœdeli_, le nom primitif d’Interlaken, et qui
veut dire: «lieu délectable,» sans en emporter un souvenir. J’ai visité
les bazars et acheté une nature morte, artistement fouillée, et venant
directement du village de Brienz, le chef-lieu des bois sculptés.
Adieu! Interlaken, Adieu! superbe et poétique nature, en vous saluant
une dernière fois les vers d’Alex Guiraud me reviennent à la mémoire:
«Avec leurs grands sommets, leurs glaces éternelles,
Par le soleil couchant que les Alpes sont belles!
Tout dans leurs frais vallons sert à nous enchanter,
La verdure, les bois, les eaux, les fleurs nouvelles;
Heureux qui, sur ces bords peut longtemps s’arrêter,
Heureux qui les revoit, s’il a dû les quitter!»
Nous avons traversé de nouveau le lac de Thoune. Sur le bateau se
trouvaient des francs-tireurs bretons, l’aide-de-camp du commandant
Domalain et son lieutenant, patriote un peu trop enthousiaste, qui s’est
pris de querelle avec un docteur allemand, à l’air bien inoffensif; il a
fallu les séparer pour empêcher le Breton de jeter le Prussien à l’eau.
Nous sommes montés dans le même wagon pour revenir à Berne, et tout en
admirant la crête de la Jung-Frau, dorée par les rayons du soleil
couchant, nous avons causé avec bonheur de la Bretagne, où ces messieurs
vont rejoindre le corps de Charette.
Georgette, désirant vivement revoir ses bons amis les ours, nous nous
sommes arrêtées un jour franc à Berne. J’ai eu la chance d’assister à
deux spectacles très différents, mais très intéressants, et que nous
n’avions pas eu l’occasion de voir avec M. Fiwaz; le défilé d’un cortège
et un coucher de soleil. Quand le jeu des rayons lumineux et des ombres
dessine _la croix fédérale_ contre la cime de la _Jung-Frau_, et que les
sommets neigeux resplendissent des feux empourprés de ce phénomène connu
sous le nom de _Alpenglühen_, on peut dire qu’on a assisté à un
spectacle unique au monde.
Georgette et moi aussi, je l’avoue, nous avons regardé les yeux grands
ouverts et jusqu’au dernier personnage, le défilé du cortège, tout
imprégné de couleur locale. En tête marchait un ours (un homme revêtu
d’une peau d’ours), il paraît qu’il en est ainsi en maintes
circonstances, et comme Berne est le centre de la vie politique, que
c’est là qu’habitent les représentants des autres puissances, il y a
souvent des cérémonies et l’on y voit toujours figurer l’ours
traditionnel. Du reste, sans parler des ours vivant dans leur fosse, on
retrouve leur image partout; en bronze aux pieds des statues, en pierre
au bas des monuments, et enfin en bois, en métal, en plâtre, en
chocolat, en sucre, dans tous les magasins de la ville.
Les prétentions de Georgette ne se sont pas élevées jusqu’à l’airain,
elle s’est contentée d’un ours en chocolat, dont la durée a été... fort
éphémère.
L’après-midi nous avons visité la _Grande Cave_ et le _Musée
historique_, que nous n’avions pas eu le temps de voir à notre premier
séjour.
La _Grande Cave_ renferme les célèbres fûts qui pourraient contenir
ensemble neuf mille hectolitres, d’où l’ancien dicton: «Si Venise règne
sur les eaux, Berne règne sur le vin.» Tel était la prévoyance du
gouvernement à cette époque, qu’il ne voulait pas que le peuple manquât
non-seulement de pain mais encore de vin.
Le _Musée Historique_ est très remarquable par la beauté, la richesse et
le nombre des objets qui le composent: sculptures, tapisseries, trophées
d’armes, etc.
En sortant du Musée nous est apparue la rue des Chaudronniers, une
vieille rue du plus pur style moyen-âge, un rêve du passé prenant forme
soudain. Un instant je me suis crue transportée à trois ou quatre
siècles en arrière. Cette rue était très animée à cause du marché, ce
qui complétait son aspect si pittoresque et si particulier. Avant de
prendre le train, nous avons voulu prier une dernière fois à _l’église
Française_. Elle date de 1265, et appartenait autrefois aux dominicains;
son architecture n’a rien de remarquable, mais ce qui l’est davantage,
c’est qu’elle sert tout à la fois aux protestants français et aux
catholiques romains.