Fribourg, le Moléson, Gruyères.
J’ai le pressentiment que c’est à Fribourg que je m’arrêterai. Nous
descendons à l’hôtel des Merciers, tout près de la vieille cathédrale
Saint-Nicolas. Ce matin j’ai parcouru la ville. Quel aspect étrange!
Avec ses terribles vieilles tours posées en sentinelles, et les fenêtres
de ses maisons ornées de riches et lourdes grilles en fer, elle a
conservé le cachet moyen-âge. La cathédrale possède une chaire et un
baptistère en pierre sculptée qui sont remarquables, ainsi que la
magnifique grille séparant le chœur de la nef.
Elle possède aussi les célèbres orgues d’Aloys Mooser. Au dire des
Fribourgeois, qui en sont très fiers, ce grand orgue est comme celui de
Harlem, en Hollande, une véritable merveille. A lui seul, il mérite le
voyage de Fribourg.
On m’a fait remarquer sur la petite place, le vieux tilleul de Morat;
son grand âge et le glorieux souvenir qu’il rappelle, le rendent l’objet
d’un culte tout particulier de la part des habitants, moi je ne l’ai
pas regardé du même œil, il m’a rappelé la victoire des Suisses sur les
Français, et quoique cela remonte loin, cette vieille défaite du passé,
en ce moment où nous en comptons tant dans le présent, m’a jeté du froid
dans l'âme. Quand l'âme souffre, que ce soit celle de la Patrie ou des
individus, elle voit partout des allusions à ses propres malheurs.
Voici la légende de ce tilleul:
Un jeune guerrier apportait à Fribourg la grande nouvelle de la victoire
remportée à Morat sur Charles-le-Téméraire, en 1476. Il tenait en main
une branche de tilleul, mais épuisé par le combat et la course, il tombe
et meurt en arrivant. C’est sur l’endroit même où il rendit l'âme qu’on
planta son rameau de tilleul, qui est devenu l’arbre vénérable et quatre
fois séculaire, que je viens de contempler.
C’est sur l’emplacement de l’ancien château du duc Zaehringen Berthold
IV, margrave de Bade, fondateur de Fribourg, que s’élève l’hôtel de
ville.
Une partie de la cité fribourgeoise est bâtie sur des rochers à pic,
l’autre partie au pied de ces rochers, sur les bords de la Sarine. Pour
communiquer de la ville haute à la ville basse, il faut descendre des
escaliers couverts interminables placés quelquefois sur le toit des
maisons de la partie inférieure.
Ses deux ponts, d’une élévation prodigieuse, suspendus l’un sur la
Sarine, l’autre sur l’étroite et profonde vallée du Gotteron sont
vraiment jetés au-dessus de deux abîmes. Il y a beaucoup d’anciennes
églises curieuses à visiter et plusieurs vieux monastères aux environs
de la ville; ces monuments d’un autre âge, sont pour le voyageur une
agréable vision du passé; la charmante petite chapelle de
Notre-Dame-de-Lorette plantée au sommet d’un rocher à pic, tout au bord
de la Sarine, retient aussi les touristes: elle fut construite en 1647,
d’après le modèle de la _Casa Sancta_, et renferme de nombreux et très
curieux ex-voto. Les orgues sont aussi d’Aloys Mooser.
De ce point élevé, on jouit d’un magnifique panorama. A l’ouest on voit
les monts du Jura, au sud le Moléson, et la vallée de Gruyères, célèbre
par ses fromages appréciés du monde entier.
Décidément, Fribourg me plaît; nous allons y installer nos quartiers
d’hiver, je viens de louer un appartement chez M. de Fiwaz, zélé
catholique, ancien défenseur du pape et de Ferdinand VII. Grâce à ses
conversations intéressantes sur la Suisse et l’Italie, je ne m’ennuierai
pas trop ici. Ce bon Suisse ainsi que la plupart de ses compatriotes
témoigne d’une grande sympathie pour la France, il me procure des
journaux autant que j’en puis lire, et je suis parfaitement au courant
des nouvelles de la guerre. Son désir de m'être agréable en tout est si
évident, il a tant de prévenances pour ses deux Françaises que je lui
pardonne ses politesses un peu exagérées, qui ne vont point à son
excellente et simple nature. Georgette et lui sont une paire d’amis, il
va tous les jours la conduire à l’école, la tenant cachée sous son
immense pelisse de fourrure. C’est ainsi qu’ils font presque toutes
leurs promenades; petits souliers et grandes bottes, trottant sous le
même manteau.
Grâce à M. Fiwaz, nous avons assisté hier à un petit spectacle fort
réjouissant. Nous avons entendu trois Jodler d’Apenzell en costume
national. Ces troubadours modernes portent la culotte jaune, la veste
rouge, des boucles d’oreilles et des médaillons féminins au cou. Leur
chemise est attachée par des boutons plats en argent. Une courte pipe
est suspendue à leur boutonnière; le fameux _Ranz des Vaches_ a clos la
séance. Nous avons écouté religieusement cet air populaire dont
l’audition inspirait jadis aux mercenaires de l’Hélvétie une nostalgie
si vive qu’ils n’hésitaient pas à déserter dès qu’ils en avaient entendu
les premières mesures. Un petit incident est venu rompre le charme, nos
artistes même, en chantant, n’avaient point lâché leur énorme pipe de
porcelaine, et l’un d’eux au beau milieu de son exécution s’est arrêté
pour la rallumer, en battant le briquet suivant l’antique usage de l'âge
de pierre. Je n’ai pas osé rire, mais j’en avais bien envie.
Je suis toujours au premier chapitre de mes étonnements et de mon
admiration, je ne me fatigue pas du spectacle grandiose des montagnes.
Comment décrire ces masses abruptes, farouches, toutes noires avec leur
capuchon de neige, les pics, colosses fantastique, les gouffres, abîmes
sans fond, les clameurs sinistres des torrents, la plainte affolée du
vent, comment décrire tout cela entendu et vu quand la nuit bat son
plein, que le silence enveloppe la terre sous les ruissellements d’un
ciel plein d’étoiles? Quelle fascination! cette contemplation muette,
c’est une prière, et vous vous sentez troublé jusqu’au plus intime de
votre être. Le touriste avide d’émotions suggestives, de sensations
neuves, fera bien aussi d’aller voir un lever de soleil dans les
montagnes. C’est quelque chose de féerique que ni la parole ni la plume
ni même le pinceau ne peuvent rendre.
«Frangé d’or, l’horizon s’embrasait; et, le soleil, lentement comme s’il
eût hésité à prendre son essor dans l’immensité radieuse dont il
colorait les nuées des milles couleurs du prisme, cernant de rouge et de
vert de bleu et de jaune, de violet et de rose les contours de ces îles
aériennes, archipel merveilleux jeté en l’azur du firmament infini, le
soleil incandescent et infixable dans son éblouissante ascension,
montait majestueux au milieu des astres soudainement évanouis... Sur les
monts la lune s’éteignait...»
Quand le temps le permet, je pérégrine volontiers avec M. Fiwaz, il me
donne toutes les explications voulues, à l’aide de ses connaissances
historiques et géographiques, je m’instruis, et nos promenades me
semblent très attrayantes. J’ai consenti à faire à dos de mulet
l’ascension du Moléson, à deux mille mètres d’altitude. C’est ma
première ascension... je crois bien que ce sera aussi ma dernière. Vue
splendide, fatigue intense..., je ne sais lequel l’emporte sur l’autre.
Du sommet du Moléson, on découvre les lacs Léman, Neuchâtel, Morat et
Bienne, les villes d’Evian, Thonon, une partie de Genève, Morges,
Romont, Neuchâtel, Morat, Fribourg, une partie de la Savoie et du Jura
français et suisse.
Je suis aussi allée à Gruyères, une petite ville à sept lieues de
Fribourg, bâtie sur un monticule. Elle s’enorgueillit de son antique
château, résidence des comtes de Gruyères du neuvième au seizième
siècle. Elle a deux industries: le tressage de la paille et
principalement la fabrication du fromage, qui s’étend dans toutes les
campagnes.
Je soupçonne M. Fiwaz d’embellir un peu ses récits. Il m’a raconté que
dans le petit village de Zermatt, station des Alpes valaisanes, il y a
une aristocratie constituée d’après un principe très particulier: les
quartiers de noblesse sont des quartiers... de fromage.
Les familles de Zermatt sont d’autant plus nobles qu’elles possèdent
plus de fromages et de plus anciens; certains datent d’avant la
Révolution française; leurs propriétaires forment la haute aristocratie
du pays.
Les fromages jouent un rôle très spécial dans la vie sociale de
Zermatt. Quand un enfant naît, on fabrique un fromage qui porte son nom;
ce fromage est mangé en partie le jour du mariage de cet enfant, on
l’achève le jour de ses obsèques. Quand un jeune homme désire épouser
une jeune fille, il s’invite à dîner un dimanche dans la famille de sa
prétendue: si le père de cette dernière exhibe au dessert le fromage qui
porte son nom et lui en donne un morceau, c’est qu’il l’agrée pour
gendre.
Allons! voilà une nouvelle noblesse qui ne se trouve dans aucun
armorial.
Une noblesse plus héroïque et plus touchante, c’est celle de Guillaume
Tell. M. Fiwaz met une chaleur communocative à raconter son histoire. En
l’écoutant, je croyais entendre son cœur patriotique et chevaleresque
battre du sublime amour de la Patrie. C’est avec orgueil qu’il cite les
auteurs qui ont chanté son héros. Il a le roman de Florian, la tragédie
de Lemierre, le drame de Schiller, et enfin l’opéra chef-d'œuvre de
Rossini.
Guillaume Tell n’a jamais existé, disent certains auteurs: «c’est une
légende suédoise transportée en Suisse, c’est un mythe!»
Sceptiques aveugles! la preuve qu’il a existé, c’est l’enthousiasme que
son nom éveille. Guillaume Tell a existé comme Jeanne d’Arc, comme tous
les libérateurs des peuples; il vit, il vivra toujours, il palpite, il
est immortel dans le cœur reconnaissant de l’Helvétie.