Lucerne, Zurich, Soleure, l’abbaye de d’Einsiedeln, une famille de
paysans dans la vallée de Schwitz schaffhouse Bâle, adieux à la
Suisse.
Lucerne est une très jolie ville, aux rues larges et droites, située au
bord du lac des Quatre-Cantons, le plus beau de la Suisse. A proprement
parler, ce lac des Quatre-Cantons, divisé par deux rétrécissements,
forme trois lacs: lac d’Uri, de Bouchs et de Lucerne. Ses bords sont
entourés de rochers à pic, d’un effet saisissant. Comme l’Océan, il
connaît les caprices de la vague et les émeutes de la tempête; comme
l’Océan, il ne gèle jamais dans toute son étendue.
Les habitants de Lucerne, ville catholique de vingt mille âmes, passent
pour avoir l’esprit vif, le caractère gai et le goût du plaisir. Les
femmes se distinguent en général par la finesse de leurs traits et
l’élégance de leur tournure.
Cette ville, qui fut un instant capitale de toute l’Helvétie, est fière
de son nom Lucerna _la ville qui resplendit au loin_, les uns disent
qu’elle doit son nom à un énorme fanal (Lucerna) élevé jadis sur son
emplacement pour guider les voyageurs, les autres, à un miracle de Saint
Nicolas, je préfère cette dernière hypothèse et je m’en tiens au
miracle.
Dans les légendes, c’est un peu comme dans les contes de fées, les
choses se passaient autrefois. Il y a bien longtemps, une chapelle
s’élevait sur les bords de la rivière de Reuss, à sa sortie du lac.
Cette chapelle était dédiée à Saint Nicolas, qui est non seulement le
patron des célibataires, mais aussi celui des bateliers. La légende
raconte donc que lorsque des bateliers étaient surpris sur le lac par
l’orage et se trouvaient en danger de périr, une lueur visible de très
loin apparaissant au-dessus de la chapelle, leur indiquait la route du
port.
Cet endroit fut bientôt réputé comme un lieu sacré, et devint non
seulement un but de pèlerinage pour les mariniers, mais aussi pour les
voyageurs qui devaient affronter le passage effrayant des montagnes.
Le quai, corso de Lucerne, offre un splendide panorama, celui du lac et
des Alpes! Nous y sommes allées par un temps admirable, il y avait un
monde énorme. Cette foule m’a fait penser à la tour de Babel. Sous
l’ombrage de grands marronniers, j’ai trouvé ici, comme dans la vallée
de Sennaar, la confusion des langues, et même celle des costumes.
C’était un spectacle amusant que celui de centaines de promeneurs, de
nationalités différentes, parlant la langue de leur pays, et vêtus de
robes et d’habits qui faisaient honneur aux excentricités de la mode,
bigarrures de nuances, chamarrures d’ornements, vêtements fantaisistes,
coiffures ébouriffantes, rien ne manquait à l’ensemble de cette
arlequinade de formes et de couleurs, quoiqu’à vrai dire, plusieurs de
ces toilettes prises séparément ne manquassent ni de chic ni d’élégance
locale.
De confortables bateaux à vapeur, de charmantes barques à voiles et à
rames sillonnent le port; tout au fond, derrière les rives verdoyantes
parsemées de villas, se dressent fièrement, rangées en gigantesque
demi-cercle, les cimes et les croupes innombrables des montagnes. Si
l’on veut apprendre le nom de tous ces colosses, depuis le Pilate à
droite, jusqu’au Righi à gauche, une table en granit placée sur un petit
promontoire au milieu du quai en donne gravé sur la pierre la liste
complète.
Le musée Stauffer avec ses groupes caractérisques d’animaux des Alpes
empaillés, a beaucoup amusé Georgette, ainsi que le Diorama où des vues
circulaires du Righi et du Pilate très bien peintes et éclairées par des
effets variés vous donnent l’illusion parfaite de la nature même.
Le Pilate est l’un des monts les plus célèbres des Alpes, son aspect
sévère, ses sommets déchiquetés et hantés par les légendes inspirent une
certaine frayeur. Dame! c’est là que le gouverneur Pilate vint chercher
la mort dans les eaux d’un petit lac qui se trouve à sa dernière
altitude. Les fantaisies de l’imagination sont sans limites, certes, je
ne m’attendais pas à trouver Ponce-Pilate en Suisse. Quant à son
homonyme, il fait la pluie et le beau temps au point de vue
atmosphérique. Le mont Pilate est un baromètre facile à consulter à la
portée de tout le monde et qui se voit de loin.
Si le Pilate est coiffé d’un chapeau
Le temps restera beau,
Et, s’il s’est mis un collet de brouillard,
C’est le jeu du hasard;
Mais s’il est ceint de son épée
Bientôt crèvera la nuée.
Admirable le Lion de Lucerne, admirable ce monument consacré à la
mémoire des huit cents officiers et soldats suisses au service du roi
Louis XVI, tombés en le défendant le 10 août 1792.
«Au bord d’un étang ombragé de pins et d’érables dont les eaux
tranquilles réfléchissent cet immortel chef-d'œuvre, se dresse un
rocher dans lequel une grotte a été pratiquée à une certaine hauteur.
Couché en travers de cette grotte, mourant de la mort des héros, un lion
gigantesque, le flanc percé d’un fer de lance brisée protège encore de
sa patte droite l’écusson fleurdelisé de la Maison de France, et
témoigne ainsi de sa fidélité au devoir jusque dans la mort. Une
inscription gravée dans le rocher au-dessus du lion porte ces mots:
_Helvetiorum fidei ac virtuti. A la fidélité et à la bravoure des
Suisses._ Sur une autre inscription placée au-dessous du lion se lisent
les noms des héroïques victimes. Des bosquets touffus entourent
l’emplacement et donnent à cet ensemble le caractère sévère qui
convient.[4]
Près du rocher s’élève une petite chapelle mortuaire avec l’inscription
_Invictis pax. Paix à ceux qui n’ont pas été vaincus._
Des trophées d’armes et de drapeaux des gardes suisses en décorent
l’intérieur, le dix août de chaque année on y célèbre une messe des
morts.
Les flâneries en ville sont pleines d’attrait. Le passé et le présent
s’y coudoient continuellement. Là c’est le passé: vieilles maisons d’un
style très ancien, vieilles halles, vieilles tours; ici, c’est le
présent, c’est la Lucerne moderne avec ses splendides hôtels, et le
contraste de cette physionomie changeante offre à l’étranger qui passe
un véritable intérêt.
La plus ancienne et la plus belle église de Lucerne est l’église de
St-Léodegard, fondée selon la tradition par Wickard duc de Souabe en
695, détruite par un incendie, elle fut reconstruite en 1634 sous sa
forme actuelle. Les sculptures extérieures du portail et de la tour sont
superbes. On admire à l’intérieur les grilles en fer forgé du
maître-autel et du baptistère, les stalles du chœur en bois sculpté, les
vitraux anciens, les autels richement dorés, et enfin le beau tableau,
un christ au jardin des Oliviers, de Lanfranc, élève de Guido Reni, et
une très belle sculpture en bois représentant la mort de la Vierge.
Maintenant, ce qu’il y a de plus remarquable, ce sont les orgues qui
comptent parmi les plus considérables et les meilleures, non seulement
de Suisse, mais de toute l’Europe, on y a travaillé plusieurs années.
Ces orgues possèdent quatre mille cent trente-et-un tuyaux, j’ai eu la
bonne fortune de les entendre. Outre le registre de la _vox humana_
merveilleusement réussi, elles possèdent une _vox angelica_ dont les
ondulations dirigées par une ouverture percée dans la voûte redescendent
en modulations d’une harmonie toute céleste. Je suis revenue ravie des
effets puissants et du charme pénétrant de ces orgues célèbres. L’église
est entourée d’un cimetière rempli de monuments, je ne trouve rien de
plus triste que la visite de ces champs du repos, il m’a cependant fallu
traverser celui-ci, ses longues arcades lui donnent absolument l’air
d’un _campo santo_ italien. Je ne voudrais pas être obligée de décrire
toutes les promenades qui entourent Lucerne, il faudrait des volumes...
Le lac pittoresque d’Uri consacre le souvenir de Guillaume Tell, ses
bords ont été témoins des évènements qui en ont fait le héros populaire
de l’Helvétie. Dans le canton d’Uri, nous avons foulé l’herbe de la
célèbre prairie de Grütli où les fondateurs de la liberté helvétique
prêtèrent serment en 1307.
N’est-ce pas en évoquant ce souvenir que le poète zurichois Keller
disait: «Laissez briller la plus belle étoile sur mon pays, sur ma
patrie.»
Il est bon de rappeler en passant que les quatre cantons qui ont fait la
Suisse sont restés profondément catholiques.
Tout le parcours du chemin de fer de Berne jusqu’à Lucerne, Zurich et
Schaffhouse est extrêmement riche et plantureux: coteaux fertiles, lacs
transparents, bois séculaires, prairies veloutées, chalets découpés en
dentelle.
Séjour à Zurich, ville intéressante à visiter et à étudier.
La cathédrale le _Munster_ est fort belle, l’Hôtel-de-ville, les
collèges, les hôpitaux, le casino sont aussi de beaux édifices, on fait
remarquer aux étrangers le monument de Gessner et le tombeau de Lavater.
Zurich est une ville commerçante et... studieuse, on l’a surnommée
l’Athènes de la Suisse, réputation qu’elle soutient dignement.
Cette jolie ville moderne, où l’on fabrique de si riches étoffes de soie
et de mousseline, est également située au bord du lac qui lui a donné
son nom; d’ailleurs, quelle est la ville de Suisse qui n’a pas son petit
ou son grand lac et sa légende?
Zurich a l’un et l’autre, un beau lac et une singulière légende, dont
Charlemagne est le héros. La voici: On commence par vous montrer la
maison où logeait Charlemagne, le grand empereur, alors qu’en l’an 800
il fondait les premières écoles Zurichoises; cette maison, située tout
près de la cathédrale dans la rue des Romains, est connue de temps
immémorial sous le nom de la maison «dans le trou,» _in loch_, par ce
qu’il faut pour y arriver descendre d’un côté de hauts escaliers, de
l’autre un chemin fort rapide; elle a été tant de fois restaurée depuis,
qu’il ne doit rien rester de la maison primitive, de réparation en
réparation, elle a perdu tout ce qu’elle avait de remarquable, à
l’exception d’une porte et de deux fenêtres d’architecture romane. Mais
enfin elle reste parée des souvenirs du passé, et c’est déjà beaucoup.
Charlemagne avait donc fait élever, en plus de ces écoles, sur
l’emplacement actuel de la Wasserkirch, une chapelle munie d’une cloche
que pouvait sonner, à certaines heures, quiconque réclamait un jugement
de l’empereur ou voulait implorer son appui.
«Un jour la cloche sonne, mais le gardien ne voit aucun sonneur, il
n’aperçoit âme qui vive dans la chapelle, ou à ses abords, la cloche
réitère néanmoins ses appels, et le bon empereur, ne pouvant obtenir une
réponse qui le satisfasse lorsqu’il demande à ses serviteurs qui agite
la cloche, prend le parti d’aller voir en personne ce qui se passe. Il
arrive avec l’impératrice et voit que c’est un serpent qui tire la
corde, il approche et l’animal le conduit quelques pas plus loin à son
nid. Un énorme crapaud s’était établi sur les œufs du reptile et
l’empêchait de regagner son domicile.
«Charlemagne, monté sur son siège de justice, donne l’ordre de chasser
le crapaud et le serpent reprend sa place et ses droits. A quelque temps
de là, les serviteurs de l’empereur viennent lui dire tout effarés qu’un
serpent monte les degrés qui donnent accès dans la maison. Charlemagne
défend qu’on fasse aucun mal à cet étrange visiteur, qui bientôt fait
son entrée dans la salle où la cour était à table.
«L’animal se dirige droit au hanap impérial, fait comprendre qu’il doit
en soulever le couvercle puis, son désir satisfait, dépose dans la coupe
une pierre précieuse qu’il tenait dans sa bouche et disparaît; jamais
on ne le revit.
«Charlemagne, touché de ce cadeau, témoignage de la reconnaissance du
serpent pour ses bons offices, fait monter la pierre en bague. On
s’aperçoit alors qu’elle avait une puissance magique et qu’elle
attachait indissolublement le cœur de l’empereur à la personne ou à
l’objet qu’elle touchait. L’impératrice désirant comme toute bonne
épouse être aimée seule de son mari, se fit donner la bague. A ses
derniers instants, elle eût le soin de dissimuler ce talisman sacré dans
sa bouche, et après sa mort, l’empereur lui resta tellement attaché que
pendant longtemps il ne permit pas qu’elle fût inhumée, ne pouvant
supporter l’idée d'être séparé d’elle.
«Un jeune étudiant en médecine de Zurich ayant été consulté par un
chevalier de la suite de l’empereur, finit par découvrir l’artifice
auquel avait eu recours l’impératrice. Le chevalier s’empara de la bague
et bientôt l’empereur renonça à garder le corps de sa défunte épouse,
mais alors son affection excessive se reporta tout entière sur le
chevalier détenteur de l’anneau. Au bout de quelque temps celui-ci,
fatigué de l’attention que le public accordait à la moindre des actions
du favori de l’empereur, jeta l’anneau dans un terrain marécageux. On
était loin de Zurich alors, mais cela suffit pour que l’empereur se
sentît attiré vers cet endroit.
Il y construisit une église qu’il dota richement, éprouvant toujours une
attraction invincible pour ce monument, lui qui avait fait construire
tant d’autres églises, il voulut y être inhumé. C’est ainsi que fut
fondé Aix-la-Chapelle. Telle est la légende que racontent les vieilles
chroniques et que respectent encore aujourd’hui les bons habitants de la
ville.»
L’épisode du serpent sonnant la cloche est rappelé par un bas-relief que
l’on admire aux angles de la maison qui se trouve au-dessous de la
cathédrale. (Münsterhaus).
Aimez-vous les légendes? Allez en Suisse et en Allemagne, de l’autre
côté des Alpes et du Rhin on en a mis partout. Ainsi la création de
Soleure remonte à Abraham. On retrouve donc en cette belle Helvétie,
Jésus-Christ, Pilate, Abraham et un bon serpent; moi qui avais toujours
pensé qu’il n’y avait que de mauvais serpents, à commencer par celui du
Paradis terrestre, quelle erreur!
Soleure possède la plus belle église de Suisse, et passe pour être avec
Trêves la ville la plus ancienne.
_In celtis, nihil est Solodoro antiquius, unis exceptis Treveris_, dit
une inscription gravée sur la tour burgonde qui y commande la place du
marché.
Aussi, un Soleurois malin, l’artiste Schwaller, avait-il imaginé de
peindre une vue de la cité, où il montrait sur les remparts, Dieu le
Père, occupé à la création d’Adam et d’Eve! en bas, les bourgeois
contemplant curieusement le Père Eternel et le premier homme.
C’est hier qu’a eu lieu à Zurich, entre les résidents allemands et nos
français internés, une bagarre qui a mis toute la ville en émoi. Le sang
a coulé de part et d’autre. C’est le sujet de toutes les conversations;
les sentiments à cet égard me paraissent très partagés, et il m’est
impossible de savoir de quel côté sont les plus grands torts, en tous
cas, nos vainqueurs ne se sont pas montrés généreux.
Nous avons fait un pieux pèlerinage à l’abbaye d’Einsiedeln, non loin de
Zurich, cent cinquante mille pèlerins la visitent chaque année.
Elle appartient aux Bénédictins. Le monastère entouré de pics et de
montagnes apparaît dans un cadre majestueux, digne de lui.
A ses pieds s’agite un torrent tumultueux. Les religieux bénédictins,
dont on connaît la science et la vertu ont ici un séminaire et un
collège renommés. Leur magnifique bibliothèque renferme de précieux
manuscrits, leurs archives ont une grande valeur.
L’église moderne est au centre de la façade du monument actuel, qui
forme un vaste carré; elle fut détruite par un incendie, en 1798, et
reconstruite sur les plans anciens.
La nef principale enveloppe la Sainte-Chapelle, où se trouve la Vierge
miraculeuse.
Cette chapelle est en marbre noir. Sur l’autel, on aperçoit à travers
une grille la statue en bois noir de la Vierge tenant l’enfant Jésus.
Tous deux sont revêtus de splendides vêtements, et portent des couronnes
d’or ornées de pierreries. Quelques écrivains disent que cette vierge
fut volée par les Français, ainsi que le trésor du couvent en 1798. Les
religieux assurent au contraire qu’ils sauvèrent la vierge du pillage,
qu’elle fut cachée dans le Tyrol, d’où les bons pères la rapportèrent en
1803.
L’intérieur est orné de plusieurs objets d’art. Au-dessus du
maître-autel, voici un splendide tableau représentant l’Assomption de la
Vierge.
J’admire dans la nef latérale un superbe crucifix et sur le marbre du
chœur une Cène en bronze qu’on me dit coulée d’un seul jet par Pozzi.
L’aspect général d’Einsiedeln rappelle Notre-Dame-de-Lorette.
Entre les deux tours, on compte onze cloches: une pèse cent vingt
quintaux. Lorsqu’elles chantent ensemble, leur voix grandiose est comme
le prélude des célestes harmonies et des chants magnifiques qui
attendent le pèlerin aux offices. L'âme écoute frémissante ces concerts
du ciel, et comme on prie ensuite avec ferveur, les uns debout tout
haut, les bras en croix, les autres prosternés, s’absorbant dans une
muette contemplation qui tient de l’extase. Des centaines de bougies
s’allument de tous côtés, image de l’ardeur des prières et des vœux.
Entre le bourg et le couvent, sur une vaste place, se trouve une
fontaine en marbre noir.
Pour que le pèlerinage soit complet, il faut boire à cette fontaine,
parce que la tradition rapporte que Notre Seigneur Jésus-Christ s’y
désaltéra. Or, quatorze filets d’eau y jaillissent à la fois, et la
tradition ne disant pas auquel bu Notre-Seigneur, les pèlerins
consciencieux boivent aux quatorze petites sources pour être bien sûrs
de ne pas se tromper.
Au-dessus des arcades se dressent les statues d’Othon Ier et d’Henry
Ier, protecteurs du monastère.
«Quelle admirable légende que celle de saint Meinrad! Après avoir été la
gloire du couvent de Reichenau, il chercha la perfection dans la vie
solitaire de ce désert situé à deux mille neuf cent quatre-vingt-dix
pieds au-dessus du niveau de la mer.
«Ce noble Germain vivait au neuvième siècle; il périt sous le fer de
deux misérables, qui s’enfuirent à Zurich, poursuivis par les corbeaux
familiers du cénobite; leurs clameurs les désignèrent à la justice, et
les firent arrêter.
«Ce miracle et les hautes vertus du saint martyr sanctifièrent le désert
d’Einsiedeln; la vénération des peuples s’y attacha.
«Ainsi fut fondé le sanctuaire de Notre-Dame-des-Ermites. Une pieuse et
universelle croyance ajoute que le ciel présida à la consécration du
sanctuaire; le Christ lui-même, la Vierge et les anges bénirent le lieu
merveilleux. On entendit les harmonies célestes, et dès lors ce fut une
tradition sacrée.»
A peu de distance du bourg, sur l’emplacement de la première cellule de
saint Meinrad, la vue s’étend sur le lac de Zurich, dont les
perspectives, d’abord riantes, se transforment, s’accentuent, et les
glaciers éternels apparaissent dans leurs beautés dramatiques.»
Que de légendes religieuses, que de légendes naïves ont pris leur essor
de ce lieu privilégié!
En voici une bien triste et qui reste à l’état de tradition consacrée
dans une des familles les plus distinguées de la Suisse allemande.
«A la fin du siècle dernier, le comte et la comtesse de R... avaient
leurs deux fils dans la garde suisse à Paris. Les nuages
s’épaississaient, la tempête révolutionnaire grondait. Les échos, de
plus en plus lugubres, n’arrivaient qu’à demi dans ce canton lointain,
aucunes nouvelles précises n’étaient venues confirmer les anxiétés des
parents. Le 10 août 1792, la mère éplorée vint confier sa peine à
Notre-Dame-des-Ermites; elle priait devant l’autel, plus inquiète que de
coutume, lorsqu’elle vit tout à coup ses deux fils, en uniforme,
franchir sans bruit la porte du sanctuaire, une épée flamboyante à la
main.
«La vision s’effaça à peine entrevue, ne laissant à sa place qu’une
ombre lumineuse qui s’éteignit à son tour.
Peu de temps après, le comte de R... apprenait que, ce même jour, à
cette même heure, ses deux fils, victimes du devoir et de l’honneur,
avaient été massacrés en défendant Louis XVI.
Quelques parties de la Suisse, comme la belle et riante vallée de
Schwitz nous présentent, en plein dix-neuvième siècle, des familles
quasi primitives, ayant échappé jusqu’ici au progrès d’une civilisation
vraiment effrénée par certains côtés. Ce n’est pas sans une très douce
émotion que j’ai pénétré dans la pittoresque demeure d’une vieille
famille de paysans, demeure qui a gardé le type bien connu des chalets
suisses.
«Soubassements en maçonnerie, étages supérieurs en madriers de sapin,
escaliers et balcons en bois découpé, le tout coiffé d’une large toiture
qui surplombe d’un à deux mètres sur la façade du bâtiment.» Cette
construction rustique est aussi souriante qu’originale, avec l’ombrage
de ses grands arbres, les verdures reposantes de ses tapis d’herbes et
le cristal limpide de sa fontaine qui se termine en ruisseau.
La famille au complet, lorsque je suis entrée, se groupait autour du
père, le chef vénéré. L’intérieur m’a paru fort simple mais d’une grande
propreté, la propreté c’est la coquetterie des maisons simples et
modestes, cependant le plafond et les lambris sont en bois artistement
sculpté, l’autre luxe de cette salle, c’est le poële de faïence
brillante, aux formes rectangulaires et monumentales, sur l’un de ses
carreaux de faïence, je lis incrustée dans son émail cette belle
sentence.
«Mit Gott fang an,
Mit Gott hor auf,
Das ist der schonste Lebenstauf.»
Ce qui peut se traduire en français:
«Commencer avec Dieu, finir avec Dieu, voilà le meilleur emploi de la
vie.»
Un vaisselier, une grande table au milieu, un beau crucifix entouré
d’images pieuses, un bénitier fleuri d’un rameau de buis, suspendu près
de la porte d’entrée composent le mobilier, quelques chaises de bois
découpé entourent la table, mais on leur préfère le banc adossé à la
muraille.
On ressent dans cet heureux intérieur une sensation de calme
inexprimable.
Ah! que je me sens loin du brouhaha des grandes villes et de la vie à
outrance qu’on y mène. C’est dans ces intérieurs paisibles qu’il faut
venir puiser les plus hauts enseignements de la pure morale et le
sentiment qui est la force et le salut des nations. L’amour et le
respect de la famille et de Dieu.
«Heureuses les vieilles races, sur lesquelles ne pèsent pas le poids des
révolutions.»
Schaffhouse est une ancienne ville forte, située au bord du Rhin, sur
l’extrême frontière Suisse.
Ma première pensée à Schaffhouse est pour la cascade de la Lauffen, la
plus belle de l’Europe.--En y arrivant, mon imagination a d’abord été
désappointée de ne pas voir les eaux tomber d’une plus grande hauteur;
elles descendent graduellement en nappes d’une immense largeur jusqu’à
l’énorme rocher planté au milieu du fleuve contre lequel elles se
précipitent l’une par dessus l’autre avec un fracas épouvantable. Malgré
la déception du premier moment, mes yeux ne peuvent se détacher de ce
spectacle étourdissant. Je reste là comme pétrifiée, regardant et
écoutant, pendant que Georgette remplit ses poches de charmants petits
cailloux qu’on trouve sur les bords du fleuve.
Pour compléter le tableau, je vois un train s’engouffrer dans le tunnel
du château de la Lauffen, tout cela devient vertigineux!
J’ai visité à Schaffhouse l’énorme et vieille forteresse près de
laquelle se trouve le cimetière. En sortant, nous avons entendu des
détonations; c’était les derniers honneurs que l’on rendait à l’un de
nos pauvres soldats mort de la petite vérole à l’hôpital.
Départ pour Strasbourg par le chemin de fer badois qui nous laisse en
route de bonne heure et nous couchons à Waldshut, charmante ville,
assise sur les bords du Rhin. Aujourd’hui dimanche, par un temps
splendide, nous reprenons le chemin de fer qui côtoie le Rhin jusqu’à
Bâle, il n’y a pour moi qu’une ombre, une ombre bien noire, au
splendide tableau qui se déroule devant nous. C’est la vue de toutes ces
gares enguirlandées de tous ces drapeaux aux couleurs prussiennes et
badoises flottant au vent. Les campagnards débordaient sur le parcours
avec des airs de fête. C’était une griserie de chants patriotiques, à
l’occasion de la paix signée, une orgie de victoire qui me jetait des
bouffées de rouge au front et de rage au cœur.
Ah! comme tous ces chants résonnaient lugubrement à mes oreilles!
Voici du reste la traduction des hurlements militaires d’outre-Rhin, qui
se vocifèrent en ce moment dans toute l’Allemagne.
REFRAIN
Les hussards chantent, la poudre gronde,
Suivons tous nos généraux qui, pour nous,
Ont déjà gagné mainte bataille.
Frères, si nous n’avons pas un sou entrons en France, nous trouverons de
l’argent là-bas.
Frères, si nous n’avons pas de souliers, allons en France pieds nus;
là-bas on trouve à se vêtir et à se chausser.
Frères, si nous n’avons pas de vin à boire, il y en a en France, allons
là-bas, nous défoncerons les tonneaux et viderons les bouteilles.
Frères, ne craignez pas de tirer et de frapper toujours en avant,
toujours contre la France et les Français!
J’entendais ces chants avec une intensité de douleur que je ne puis
rendre, j’avais les yeux pleins de larmes, et je suffoquais en pensant à
ce qui se passait sur l’autre rive du Rhin. Quel contraste!
Bâle, malgré ses monuments, son église du Munster, ses remparts
imposants me semble une belle, grande, mais triste ville.
Elle est cependant le grand entrepôt du commerce, entre la _Suisse, la
France et l’Allemagne_.
Jusqu’en 1833, Bâle a été la seule ville Suisse qui ait eu une
université, elle avait été fondée dès 1459.
C’est vers la même époque que Bâle vit le fameux concile qui menaça de
tourner en schisme sous le pape Eugène IV.
Plusieurs traités célèbres y ont été signés.
Erasme y mourut.
Le Musée renferme des toiles remarquables. Les chefs-d'œuvre de Hans
Holbein m’ont vivement frappée, son christ particulièrement. C’est une
admirable conception. L'âme se sent toute en pleurs, devant cette
indicible figure, qui semble résumer toutes les douleurs. L'œil ouvert
qui ne regarde plus, conserve le suprême et dernier éclat des visions
funèbres. La blessure du côté est béante et profonde.
Oh! oui, dans ce corps tourmenté, cette tête sanglante, le peintre
s’est inspiré des réalités de la mort. C’est d’une vérité absolue,
effrayante. Il manque seulement un peu d’idéal si l’on songe que ce
n’est pas seulement un homme, mais Dieu même qui vient de mourir-là!
C’est à Bâle que nous faisons nos adieux à la Suisse.
Adieu, belle Helvétie, adieu pays grandiose aux aspects saisissants et
variés, adieu montagnes vêtues de forêts et couronnées de glaciers,
rochers découpés en figures fantasques, cascades et torrents dont les
eaux se fondent en écume de neige, se brisent en flèche d’argent,
s’étalent en nappe de cristal.
Adieu et je répète avec le poète: _Tout dans ce beau tableau sert à nous
enchanter_! J’ai presqu’envie d’ajouter que la seule ombre à ce
merveilleux tableau c’est l’homme qu’ici la grandeur de la nature semble
écraser.
Oui adieu, Suisse hospitalière, Suisse généreuse, ce n’est pas sans
émotion que je te quitte, terre bénie, qui t’es montrée si compatissante
à nos pauvres soldats.
C’est à Verrières dans une maisonnette que fut signée, entre le général
Suisse Herzog et le général Clinchamp, le dernier général de l’armée de
l’Est (oubliée par nos gouvernants lors de l’armistice) la Convention
qui arrachait quatre-vingt-cinq mille Français aux mains de l’ennemi.
L’armée de l’Est après avoir repoussé les Allemands à Villersexel,
venait de perdre la bataille d’Héricourt. Elle fuyait... et je l’ai
encore et je l’aurai toujours présente à l’esprit cette déroute
épouvantable, où l’on voyait des cavaliers sans chevaux, des fantassins
sans armes, des piétons sans souliers les pieds gelés, ulcérés, marchant
par 16 degrés au-dessous de zéro avec de la neige jusqu’aux genoux. Oui,
je la reverrai toujours cette armée en guenille, mourant de privations
et de froid; combien, combien de ces malheureux ont succombé. Les
Prussiens et les corbeaux étaient à leurs trousses, les uns pour les
achever et les autres... pour les dévorer. Devant cet encombrement
formidable, la Suisse qui n’y était point préparée s’élevant soudain à
la hauteur de cette lourde tâche a montré le plus admirable dévouement.
Les généraux ont choisi leur résidence, plus de deux mille officiers, en
chiffres exacts deux mille cent dix officiers se sont fixés dans six
grandes villes; les soldats ont été repartis dans cent soixante-quinze
dépôts, et soumis au code militaire du pays, traités comme milice
suisse, c’est-à-dire logés, nourris et payés à raison de vingt-trois
centimes par jour et par homme.
Un jour cent cinquante mille lettres sont tombées tout à coup venant de
Mâcon. Quel travail pour remettre à chacun celles qui lui sont
adressées. Mais les bons Suisses sont patients et l’on débrouille ce
formidable courrier. Songe-t-on, disait un Suisse, à tout ce que peut
contenir une lettre, cette feuille légère: parfois le cœur tout entier,
parfois un pieux souvenir qui rend la vie; un secours urgent attendu
avec angoisse et toujours au moins des nouvelles de la famille, des
consolations, une bouffée de l’air du pays natal, une preuve qu’on n’est
plus seul.
Il est juste aussi de reconnaître que, pendant leur séjour de trois
mois, nos soldats se sont montrés doux, honnêtes, reconnaissants.
Le conseil fédéral a adressé au général Clinchant une lettre, «pour
rendre hommage à la bonne conduite, qui n’a cessé de régner parmi les
officiers et les soldats de l’armée de l’Est, pendant son internement en
Suisse, ce qui a largement facilité la tâche du gouvernement fédéral et
des gouvernements cantonaux.»
Ce fut une fièvre de dévouement, un délire de sacrifice pour notre
malheureuse armée. La Suisse avait besoin d’argent pour nourrir les
internés et les troupes qui les gardaient; tous les Suisses, à
l’étranger, ouvrent aussitôt leurs bourses et écrivent qu’ils sont prêts
à revenir si on a besoin d’eux. La Suisse demande quinze millions, on
lui en souscrit plus de cent (cent six millions cent vingt-six mille
cinq cents francs); tous nos soldats valides, on les habille chaudement,
on les nourrit abondamment, les malades reçoivent jour et nuit les soins
les plus délicats et pour ceux qu’on ne peut guérir, on adoucit leurs
derniers jours.
Oui, la Suisse, en ces cruelles circonstances s’élevant jusqu’à
l’héroïsme a mérité de l’humanité entière. Honneur et merci à toi, noble
terre, c’est ma dernière parole en te disant adieu![5]