Genève, Chamounix, le Mont-Blanc, le lac Léman, Evian, Chillon,
Lausanne.
A Genève, nous descendons à l’Hôtel de la Balance, rue du Rhône, hôtel
assez confortable, mais la maison est pleine et nous avons en partage
une mauvaise chambre, où je trouve bien difficile de dormir. Notre
première sortie est pour aller entendre la grand’messe à la nouvelle
église catholique; la reine d’Espagne et sa fille y étaient ce jour-là.
Puis nous allons faire une promenade en voiture autour de la ville. Je
suis ravie de Genève, j’admire son beau lac et son cadre de montagnes
dominées par le Mont-Blanc, ensuite nous visitons plus en détail
l’intérieur de la ville, la vieille cathédrale, le musée, le jardin
anglais tout au bord du lac, avec un relief du Mont-Blanc, l'île
Jean-Jacques Rousseau, enfin toutes les curiosités de cette belle cité,
l’une des plus éclairées et des plus industrieuses qui existent.
Mais je l’avoue, le Mont-Blanc et le lac sont mes deux objectifs de
prédilection. Le voilà ce beau lac Léman, aux poissons exquis, aux
demeures enchantées, aux sites féeriques, montagnes vertes, glaciers
éblouissants, ce lac de saphir, qui connaît cependant les tempêtes, les
crues subites et que le Rhône majestueux lui-même toujours, traverse
sans mêler ses eaux aux siennes.
Le voilà ce lac suisse, rempli de souvenirs français; c’est le lac de
Jean-Jacques Rousseau et de Mme de Warens, de Mme de Staël et de
lord Byron. _Monabri_ parle de Mgr Dupanloup comme Evian parle de
Montalembert, et Montrieux du père Gratry: «Grandes âmes catholiques
venant sur une terre en partie protestante, attirées là sans doute par
la souriante image de St-François de Sales.»
Genève est donc une ville superbe, ses habitants sont serviables et
polis; voilà mon sentiment, aussi je renie ce méchant jeu de mot de l’un
de ses habitants, quelque peu rageur sans doute:
«_Quand je ne vois
Que Génevois
Rien de bon je ne vois._»
Je songe aussi à faire usage de mes lettres de recommandation et dans
cette patrie d’adoption de Calvin, considérée autrefois _comme la Rome
du calvinisme_, j’ai l’honneur d'être reçue par Monseigneur Mermillod,
évêque auxiliaire de Genève et Lausanne et l’un de nos prélats
catholiques les plus éminents. Il a des manières extrêmement paternelles
et bienveillantes. C’est ainsi que je me suis toujours représenté un
évêque, vrai pasteur du troupeau des âmes.
Je n’ai pas voulu quitter Genève sans faire une promenade à la belle
vallée de Chamounix. Là, tous les honneurs sont pour Sa Majesté le
Mont-Blanc, le sommet le plus élevé des Alpes pennines et de toute
l’Europe. Il a quatre mille huit cent dix mètres au-dessus de la mer. Il
faut deux jours pour le gravir, Saussure est le premier qui en ait fait
l’ascension en 1787; il a eu depuis bien des imitateurs. Quant à moi,
j’ai refusé énergiquement _l’alpenstock_, le bâton de l’ascensionniste,
et je me suis contentée de saluer d’en bas et très bas le géant, sans
vouloir faire avec lui plus intime connaissance. C’est aussi à distance
que j’ai admiré les immenses glaciers, formés des eaux qui descendent du
Mont-Blanc.
«Ces amas de blocs énormes, frangés de nappes éblouissantes, produit des
brisures incessantes de la masse de neige accumulée entre les pics
rocheux, premiers degrés du Mont-Blanc sont fixés autour de lui comme
des sentinelles gigantesques.»
Tout cela c’est le chaos, mais d’une sublime grandeur qui saisit
l’esprit. C’est également de loin que j’ai salué très respectueusement
la _mer de glace_.
Ah! cette mer de glace, qui a près de huit kilomètres, quel effarement
pour ceux qui n’ont pas le pied... montagnard et ne connaissent comme
moi que le vulgaire plancher des vaches.
Cette mer de glace, c’est une frappante image de la vraie mer. Les flots
de glace sont presque aussi dangereux que les flots d’eau. Les glaciers
sont unis, ce sont des miroirs, mais la mer de glace est tourmentée et
combien devient dangereuse la traversée de cette mer, sur la crête
immobile de ces vagues d’eau pétrifiée! C’est armé d’un bâton en sapin
ferré d’un crampon solide que l’on commence cette marche unique dans son
genre.
On n’écoute pas assez les bons conseils des guides; quoique toujours
prêts à secourir les imprudents et les inhabiles, ils ne peuvent pas
tous les sauver. La témérité et la maladresse se paient parfois trop
cher, il arrive bien des accidents.
Ces flots entassés non sans ordre, vous apparaissent comme des flots
marins, dont ils ont la couleur et la transparence, ils font penser à
une mer soulevée par la tempête, malgré leur immobilité, malgré leur
coupure en crevasses profondes, dont l'œil ne peut essayer de mesurer
les dimensions _abîmières_, malgré les _glissoires_ verticales, qui ont
jusqu’à trois cents mètres, et plus, de profondeur et qui aboutissent à
d’effroyables gouffres.
Sur ces hauteurs, à peine accessibles, on a la notion complète du
silence absolu.
Sur la mer, si douce qu’elle soit, les vagues clapotent; dans les bois,
la brise murmure; aux champs on entend la rumeur, le fourmillement des
infiniment petits. Ici rien, aucun bruit sous le ciel d’un bleu sombre,
aux reflets aciérés.
Quand le soleil irradie ces pics sauvages, dont le front semble crever
le ciel et dont les pieds sont entourés de radieux mirages, l’effet est
saisissant. C’est une vision fantastique, éblouissante, qui s’incruste à
jamais dans la mémoire.
Du reste, Alexandre Dumas a si bien décrit ce pays en disant tout et
même plus que ce qu’on en peut dire, qu’il ne reste rien pour les
humbles comme moi qui n’ont ni son étonnante imagination ni son talent
fertile.
Il en est de même du voyage en Orient de Lamartine. Tous ceux qui ont
refait ce voyage après lui, officiers de marine, peintres, écrivains,
ont vainement cherché les lieux témoins de ses merveilleuses
descriptions. C’était le poète qui voyait les choses, c’était la magie
de son imagination qui colorait tout cela, c’était son propre idéal
qu’il traduisait. D’ailleurs, je suis fatiguée de mon excursion, la
_bête_ en ce moment l’emporte sur la _belle_. Je ferme mon cahier et je
mets ma plume et mon esprit au repos.
Après avoir fait d’inutiles tentatives pour trouver un petit logement à
mon gré, Mgr Mermillod me conseille d’aller à Evian, la perle du lac, à
trois lieues environ de Genève, et me donne une lettre de recommandation
pour l’aumônier du couvent de Saint-Joseph. Nous traversons donc le lac
en bateau à vapeur. Cette petite traversée m’a semblé délicieuse. A
Evian, nous nous rendons tout droit chez le bon aumônier, vrai Saint
François de Sales _rustique_ à qui j’abandonne le soin de me caser,
mais au bout de quelques jours, je vois bien qu’il me sera impossible de
rester à Evian, malgré son site enchanteur: le manque de journaux est
pour moi une grande privation, en ce moment on ne vit pas seulement de
pain, il faut des nouvelles, que devient notre chère et malheureuse
France?
Ah! que Victor Hugo avait bien raison le jour où il a dit: Pour aimer
votre patrie, quittez-la... Sa pensée me revient sans cesse, et n’en
entendre plus parler me semble un vrai supplice.
Nous partons au bout d’une semaine pour le Bouveret à l’extrémité
Sud-Est du lac en passant par Saint-Gingolph et les rochers de
Meillerie.
Là, nous prenons la ligne du chemin de fer d’Italie jusqu’à
Saint-Maurice, petite ville du Valais enfouie au pied de hautes
montagnes, dont la principale est la Dent du Midi. Ce lieu pittoresque
me plaît beaucoup, mais ma fièvre de curiosité ne me permet pas de me
poser encore. Il faut que je voie toutes ces charmantes villes qui
bordent le lac: Villeneuve, Aigle, Bex aux eaux sulfureuses et aux mines
de sel gemme, Montreux, Vevay avec sa halle au blé à colonne de marbre,
Chillon avec son château fort d’un grand effet sur son rocher isolé. Ce
château servait jadis de prison d’Etat, et renferma pendant quatre ans
le fameux patriote et célèbre historien protestant Génevois Bonivard,
dont les malheurs ont inspiré à Lord Byron l’un de ses plus beaux
poèmes.
Nous avons visité l’appartement qu’occupa le prisonnier, nous avons vu
l’empreinte creusée dans le roc par ses chaînes. Un reflet du ciel
tombant bleuâtre et terne, à travers l’étroite fenêtre grillée,
répandait à ce moment sur le sol les teintes d’azur changeant qui
rendent si mélancoliques les demeures souterraines du château de
Chillon. C’est sur le bord de cette fenêtre, dit la légende, qu’un petit
oiseau venait chanter chaque jour et consoler le prisonnier.
Les indigènes montrent aussi aux amateurs de souvenirs authentiques, les
traces des pas de ce «martyr du papisme» qui aurait dit après sa
délivrance: «J’avois si bon loisir de me pourmener, que je empreignis un
chemin à la roche qui étoit le pavement de céans comme si on l’eût fait
avec un martel.»
J’avoue qu’au premier moment j’avais trouvé cela un peu fort: les pas de
Bonivard creusant une empreinte ineffaçable dans la roche dure en si peu
d’années, puis je n’y avais plus pensé.[1].
Nous avons terminé par Lausanne, où je dois rendre visite au curé
catholique pour lequel j’ai une lettre de recommandation. Ah! Lauzanne,
quelle ville glaciale, quelle Sibérie! Elle n’aura pas nos préférences.
Nous courons chez notre curé qui nous reçoit à merveille, nous fait nous
chauffer et nous réconforte de son mieux. Vraiment, nous en avions grand
besoin, car je ne me rappelle pas avoir jamais eu aussi froid. Pauvre
Georgette en pleurait, le vent lui avait enlevé son chapeau, et nous
nous demandions s’il n’allait pas nous emporter nous-mêmes; c’est devenu
une vraie course que de rattraper ce chapeau qui s’envolait chaque fois
que nous croyions mettre la main dessus.
Avec les indications du bon curé, je suis allée voir quelques logements,
mais je n’ai rien trouvé qui me convînt, et je crois que ce froid
terrible m’indispose contre Lauzanne malgré sa délicieuse situation.
Après avoir parcouru la ville en tous sens, nous prenons le train du
soir pour Fribourg.