CHAPITRE II

Genève, Chamounix, le Mont-Blanc, le lac Léman, Evian, Chillon,

Lausanne.

A Genève, nous descendons à l’Hôtel de la Balance, rue du Rhône, hôtel

assez confortable, mais la maison est pleine et nous avons en partage

une mauvaise chambre, où je trouve bien difficile de dormir. Notre

première sortie est pour aller entendre la grand’messe à la nouvelle

église catholique; la reine d’Espagne et sa fille y étaient ce jour-là.

Puis nous allons faire une promenade en voiture autour de la ville. Je

suis ravie de Genève, j’admire son beau lac et son cadre de montagnes

dominées par le Mont-Blanc, ensuite nous visitons plus en détail

l’intérieur de la ville, la vieille cathédrale, le musée, le jardin

anglais tout au bord du lac, avec un relief du Mont-Blanc, l'île

Jean-Jacques Rousseau, enfin toutes les curiosités de cette belle cité,

l’une des plus éclairées et des plus industrieuses qui existent.

Mais je l’avoue, le Mont-Blanc et le lac sont mes deux objectifs de

prédilection. Le voilà ce beau lac Léman, aux poissons exquis, aux

demeures enchantées, aux sites féeriques, montagnes vertes, glaciers

éblouissants, ce lac de saphir, qui connaît cependant les tempêtes, les

crues subites et que le Rhône majestueux lui-même toujours, traverse

sans mêler ses eaux aux siennes.

Le voilà ce lac suisse, rempli de souvenirs français; c’est le lac de

Jean-Jacques Rousseau et de Mme de Warens, de Mme de Staël et de

lord Byron. _Monabri_ parle de Mgr Dupanloup comme Evian parle de

Montalembert, et Montrieux du père Gratry: «Grandes âmes catholiques

venant sur une terre en partie protestante, attirées là sans doute par

la souriante image de St-François de Sales.»

Genève est donc une ville superbe, ses habitants sont serviables et

polis; voilà mon sentiment, aussi je renie ce méchant jeu de mot de l’un

de ses habitants, quelque peu rageur sans doute:

«_Quand je ne vois

Que Génevois

Rien de bon je ne vois._»

Je songe aussi à faire usage de mes lettres de recommandation et dans

cette patrie d’adoption de Calvin, considérée autrefois _comme la Rome

du calvinisme_, j’ai l’honneur d'être reçue par Monseigneur Mermillod,

évêque auxiliaire de Genève et Lausanne et l’un de nos prélats

catholiques les plus éminents. Il a des manières extrêmement paternelles

et bienveillantes. C’est ainsi que je me suis toujours représenté un

évêque, vrai pasteur du troupeau des âmes.

Je n’ai pas voulu quitter Genève sans faire une promenade à la belle

vallée de Chamounix. Là, tous les honneurs sont pour Sa Majesté le

Mont-Blanc, le sommet le plus élevé des Alpes pennines et de toute

l’Europe. Il a quatre mille huit cent dix mètres au-dessus de la mer. Il

faut deux jours pour le gravir, Saussure est le premier qui en ait fait

l’ascension en 1787; il a eu depuis bien des imitateurs. Quant à moi,

j’ai refusé énergiquement _l’alpenstock_, le bâton de l’ascensionniste,

et je me suis contentée de saluer d’en bas et très bas le géant, sans

vouloir faire avec lui plus intime connaissance. C’est aussi à distance

que j’ai admiré les immenses glaciers, formés des eaux qui descendent du

Mont-Blanc.

«Ces amas de blocs énormes, frangés de nappes éblouissantes, produit des

brisures incessantes de la masse de neige accumulée entre les pics

rocheux, premiers degrés du Mont-Blanc sont fixés autour de lui comme

des sentinelles gigantesques.»

Tout cela c’est le chaos, mais d’une sublime grandeur qui saisit

l’esprit. C’est également de loin que j’ai salué très respectueusement

la _mer de glace_.

Ah! cette mer de glace, qui a près de huit kilomètres, quel effarement

pour ceux qui n’ont pas le pied... montagnard et ne connaissent comme

moi que le vulgaire plancher des vaches.

Cette mer de glace, c’est une frappante image de la vraie mer. Les flots

de glace sont presque aussi dangereux que les flots d’eau. Les glaciers

sont unis, ce sont des miroirs, mais la mer de glace est tourmentée et

combien devient dangereuse la traversée de cette mer, sur la crête

immobile de ces vagues d’eau pétrifiée! C’est armé d’un bâton en sapin

ferré d’un crampon solide que l’on commence cette marche unique dans son

genre.

On n’écoute pas assez les bons conseils des guides; quoique toujours

prêts à secourir les imprudents et les inhabiles, ils ne peuvent pas

tous les sauver. La témérité et la maladresse se paient parfois trop

cher, il arrive bien des accidents.

Ces flots entassés non sans ordre, vous apparaissent comme des flots

marins, dont ils ont la couleur et la transparence, ils font penser à

une mer soulevée par la tempête, malgré leur immobilité, malgré leur

coupure en crevasses profondes, dont l'œil ne peut essayer de mesurer

les dimensions _abîmières_, malgré les _glissoires_ verticales, qui ont

jusqu’à trois cents mètres, et plus, de profondeur et qui aboutissent à

d’effroyables gouffres.

Sur ces hauteurs, à peine accessibles, on a la notion complète du

silence absolu.

Sur la mer, si douce qu’elle soit, les vagues clapotent; dans les bois,

la brise murmure; aux champs on entend la rumeur, le fourmillement des

infiniment petits. Ici rien, aucun bruit sous le ciel d’un bleu sombre,

aux reflets aciérés.

Quand le soleil irradie ces pics sauvages, dont le front semble crever

le ciel et dont les pieds sont entourés de radieux mirages, l’effet est

saisissant. C’est une vision fantastique, éblouissante, qui s’incruste à

jamais dans la mémoire.

Du reste, Alexandre Dumas a si bien décrit ce pays en disant tout et

même plus que ce qu’on en peut dire, qu’il ne reste rien pour les

humbles comme moi qui n’ont ni son étonnante imagination ni son talent

fertile.

Il en est de même du voyage en Orient de Lamartine. Tous ceux qui ont

refait ce voyage après lui, officiers de marine, peintres, écrivains,

ont vainement cherché les lieux témoins de ses merveilleuses

descriptions. C’était le poète qui voyait les choses, c’était la magie

de son imagination qui colorait tout cela, c’était son propre idéal

qu’il traduisait. D’ailleurs, je suis fatiguée de mon excursion, la

_bête_ en ce moment l’emporte sur la _belle_. Je ferme mon cahier et je

mets ma plume et mon esprit au repos.

Après avoir fait d’inutiles tentatives pour trouver un petit logement à

mon gré, Mgr Mermillod me conseille d’aller à Evian, la perle du lac, à

trois lieues environ de Genève, et me donne une lettre de recommandation

pour l’aumônier du couvent de Saint-Joseph. Nous traversons donc le lac

en bateau à vapeur. Cette petite traversée m’a semblé délicieuse. A

Evian, nous nous rendons tout droit chez le bon aumônier, vrai Saint

François de Sales _rustique_ à qui j’abandonne le soin de me caser,

mais au bout de quelques jours, je vois bien qu’il me sera impossible de

rester à Evian, malgré son site enchanteur: le manque de journaux est

pour moi une grande privation, en ce moment on ne vit pas seulement de

pain, il faut des nouvelles, que devient notre chère et malheureuse

France?

Ah! que Victor Hugo avait bien raison le jour où il a dit: Pour aimer

votre patrie, quittez-la... Sa pensée me revient sans cesse, et n’en

entendre plus parler me semble un vrai supplice.

Nous partons au bout d’une semaine pour le Bouveret à l’extrémité

Sud-Est du lac en passant par Saint-Gingolph et les rochers de

Meillerie.

Là, nous prenons la ligne du chemin de fer d’Italie jusqu’à

Saint-Maurice, petite ville du Valais enfouie au pied de hautes

montagnes, dont la principale est la Dent du Midi. Ce lieu pittoresque

me plaît beaucoup, mais ma fièvre de curiosité ne me permet pas de me

poser encore. Il faut que je voie toutes ces charmantes villes qui

bordent le lac: Villeneuve, Aigle, Bex aux eaux sulfureuses et aux mines

de sel gemme, Montreux, Vevay avec sa halle au blé à colonne de marbre,

Chillon avec son château fort d’un grand effet sur son rocher isolé. Ce

château servait jadis de prison d’Etat, et renferma pendant quatre ans

le fameux patriote et célèbre historien protestant Génevois Bonivard,

dont les malheurs ont inspiré à Lord Byron l’un de ses plus beaux

poèmes.

Nous avons visité l’appartement qu’occupa le prisonnier, nous avons vu

l’empreinte creusée dans le roc par ses chaînes. Un reflet du ciel

tombant bleuâtre et terne, à travers l’étroite fenêtre grillée,

répandait à ce moment sur le sol les teintes d’azur changeant qui

rendent si mélancoliques les demeures souterraines du château de

Chillon. C’est sur le bord de cette fenêtre, dit la légende, qu’un petit

oiseau venait chanter chaque jour et consoler le prisonnier.

Les indigènes montrent aussi aux amateurs de souvenirs authentiques, les

traces des pas de ce «martyr du papisme» qui aurait dit après sa

délivrance: «J’avois si bon loisir de me pourmener, que je empreignis un

chemin à la roche qui étoit le pavement de céans comme si on l’eût fait

avec un martel.»

J’avoue qu’au premier moment j’avais trouvé cela un peu fort: les pas de

Bonivard creusant une empreinte ineffaçable dans la roche dure en si peu

d’années, puis je n’y avais plus pensé.[1].

Nous avons terminé par Lausanne, où je dois rendre visite au curé

catholique pour lequel j’ai une lettre de recommandation. Ah! Lauzanne,

quelle ville glaciale, quelle Sibérie! Elle n’aura pas nos préférences.

Nous courons chez notre curé qui nous reçoit à merveille, nous fait nous

chauffer et nous réconforte de son mieux. Vraiment, nous en avions grand

besoin, car je ne me rappelle pas avoir jamais eu aussi froid. Pauvre

Georgette en pleurait, le vent lui avait enlevé son chapeau, et nous

nous demandions s’il n’allait pas nous emporter nous-mêmes; c’est devenu

une vraie course que de rattraper ce chapeau qui s’envolait chaque fois

que nous croyions mettre la main dessus.

Avec les indications du bon curé, je suis allée voir quelques logements,

mais je n’ai rien trouvé qui me convînt, et je crois que ce froid

terrible m’indispose contre Lauzanne malgré sa délicieuse situation.

Après avoir parcouru la ville en tous sens, nous prenons le train du

soir pour Fribourg.

Voyages loin de ma chambre t.1 · 第 28 / 161 题