ou, tout au moins, ils baissent de ton. Il n'y a plus que les pointus qui
restent fidèles à l'arrogance de jadis. Voici deux articles de _La Libre
Belgique_:
Une sensationnelle, mais hypocrite, conversion.
Le _Times_ du 23 mars écoulé publie une remarquable lettre d'un des plus
notables chefs du pangermanisme teuton, le général von Bernhardi.
Cette lettre fera certainement sensation. On peut même dire qu'elle est un
véritable signe des temps, car elle décèle chez son auteur un sens vrai
des événements. Elle prouve qu'il commence à comprendre l'énormité de la
faute, ou, pour mieux dire, du crime auquel lui et ses pareils ont poussé
l'Allemagne et sa malheureuse alliée l'Autriche, en leur faisant préparer
et déclarer la guerre européenne.
Cette lettre est assez longue. Nous laisserons de côté tout ce qui
concerne l'histoire des faits qui ont précédé les déclarations de guerre
de l'Autriche à la Serbie et de l'Allemagne à la Russie, à la France et
à la Belgique. Cette histoire, arrangée selon les procédés allemands
habituels, n'est qu'une nouvelle édition de la fable que tous les Germains
et les germanophiles répètent depuis août dernier, avec une constance
qui jamais ne se lasse: l'Allemagne n'a fait que se défendre contre une
coalition qui voulait son écrasement.
Mais nous attirons l'attention sur la déclaration des principes et des
sentiments que M. von Bernhardi donne aujourd'hui, comme étant ceux de
toute la partie dirigeante de la nation et de l'Empire allemand et qui ont
toujours inspiré sa politique. M. von Bernhardi s'exprime ainsi à ce sujet
dans la lettre que le _Times_ publie:
«Il n'a jamais été dans nos intentions de conquérir ou d'assujettir des
nations étrangères; en faisant cela, nous nous créerions uniquement de
nouveaux ennemis. Nous n'avons pas exercé dans ce but notre pays aux
armes, ni complété nos armements. Mais il était de notre devoir de
renforcer notre pouvoir politique et militaire, jusqu'à ce que nous
ayons acquis l'assurance de développer nos intérêts industriels et notre
culture, sans être contrariés par les puissances étrangères. Le but du
militarisme allemand n'était pas d'attenter à la liberté des autres États,
mais de protéger notre propre liberté. Depuis des années nous pouvions
prévoir que les ennemis qui nous entourent presque de tous côtés en
viendraient à se donner les mains pour écraser l'Allemagne grandissante.»
Ce tableau de la mentalité pangermaniste que nous présente von Bernhardi,
après les échecs et les mécomptes que la triplice austro-germano-turque a
subis depuis huit mois, est bien différent de celui que le même général
nous offrait, il n'y a pas longtemps, au sujet des devoirs et des besoins
de l'empire. Aujourd'hui, il est respectueux de la liberté et de la
propriété d'autrui; il ne demande que la sécurité et la liberté de
l'Allemagne, cette malheureuse nation qui ne voulait attaquer ni
assujettir aucun peuple et qui n'a fait que se défendre contre les
implacables ennemis qui «l'entouraient de tous côtés».
Si l'on doutait encore de l'issue certaine du gigantesque conflit qui met
aux prises les principales puissances européennes et qui les ruine, on
verrait clairement de quel côté penche la balance, en comparant le von
Bernhardi doucereux et pacifique d'aujourd'hui, avec le von Bernhardi
belliqueux et sans scrupules d'hier.
Ce général était devenu, depuis sa mise à la retraite, le plus fougueux
avocat des ambitions et des prétentions de la «Kultur», c'est-à-dire de
l'orgueil et de l'avidité allemandes.
Voici ce qu'il écrivait avant la guerre:
«Notre population est de 65 millions d'habitants et elle augmente de
1 million par an. Il est impossible que l'agriculture et l'industrie
parviennent à procurer à cette masse humaine, sans cesse croissante, des
moyens d'existence suffisants. Nous sommes donc acculés à la nécessité de
déverser dans les colonies le trop-plein de notre population. _Mais si
nous ne voulons pas augmenter la puissance de nos rivaux par le flot de
nos émigrants, il nous faut prendre des terres nouvelles, dont nous avons
besoin, aux Etats voisins, ou bien les acquérir, d'accord avec eux. Ce que
nous voulons, il nous faut l'acquérir par la force, même au risque d'une
guerre_. A cet effet, le _Deutschtum_ doit affirmer avant tout sa position
au coeur de l'Europe et développer, tous ses moyens d'action, de manière
à jeter dans la balance le poids entier d'une nation de 65 millions
d'habitants.»
Le même général von Bernhardi disait aussi, avant 1914:
«La guerre est un _instrument de progrès, un régulateur de la vie de
l'humanité, un facteur indispensable de civilisation, une puissance
créatrice_. C'est une erreur de penser qu'il ne faille jamais rechercher
ou provoquer une guerre. Il ne faut pas voir dans la guerre les calamités
physiques qu'elle entraîne, pas plus qu'il ne faut déplorer le mal que
fait un chirurgien, sans penser aux conséquences d'une haute portée
qu'aura l'opération. _C'est à la diplomatie à arranger les questions
épineuses où la morale semble menacée_.»
La comparaison des déclarations d'avant la guerre et de celles d'après
les événements des huit derniers mois, permet de juger des motifs de la
conversion du vieux guerrier et de la sincérité de cette conversion.
Si le pangermanisme était triomphant, l'ancien apologiste de la guerre
parlerait un langage tout différent.
Sa conversion, quelque forcée qu'elle soit, sera suivie de beaucoup
d'autres.[72]
(_La Libre Belgique_, n° II, avril 1915, p. 3, col. 2.)
[Note 72: On pourrait ajouter que von Bernhardi a été jeté par-dessus
bord par ses anciens fidèles: voir _Comment les Belges résistent_..., p.
211. (Note de J.M.)]
Un aveu angoissé.
Le _Tag_ de Berlin, conservateur gouvernemental, fait l'énumération des
faux calculs de la politique allemande. C'est la première fois
qu'un journal de ce parti a la franchise de convenir de ces vérités
désagréables:
«Nous nous sommes trompés dans tant de nos calculs. Nous nous attendions à
ce que l'Inde entière se révoltât au premier son des canons en Europe, et
voilà que des milliers et des dizaines de milliers d'Indiens combattent
maintenant avec les Anglais contre nous. Nous nous attendions à ce que
l'Empire britannique fût réduit en miettes; mais les colonies britanniques
se sont unies comme elles ne l'avaient jamais fait auparavant à la mère
patrie. Nous nous attendions à un soulèvement victorieux dans l'Afrique du
Sud britannique, et nous ne voyons là qu'un fiasco. Nous nous attendions à
des désordres en Irlande, et l'Irlande envoie contre nous quelques-uns de
ses meilleurs contingents. Nous croyions que le parti de la «paix à
tout prix» était tout-puissant en Angleterre, mais il a disparu dans
l'enthousiasme général qu'a suscité la guerre à l'Allemagne. Nous
calculions que l'Angleterre était dégénérée et incapable de constituer,
un facteur sérieux dans la guerre, et elle se montre notre ennemi le plus
dangereux.
«Il en a été de même avec la France et la Russie. Nous pensions que la
France était corrompue et qu'elle avait perdu le sens de la solidarité
nationale, et nous constatons maintenant que les Français sont des
adversaires formidables. Nous croyions que la Russie ne pouvait rien
faire, nous jugions que ce peuple était trop profondément mécontent
pour combattre en faveur du Gouvernement russe, nous comptions sur son
effondrement rapide, en tant que grande puissance militaire. Mais la
Russie a mobilisé ses millions d'hommes très rapidement et très bien, son
peuple est plein d'enthousiasme et sa force est écrasante.
«Ceux qui nous ont conduits à toutes ces erreurs, à tous ces faux calculs,
à toutes ces grosses méprises sur nos voisins et sur leurs affaires ont
assumé un lourd fardeau de responsabilités.»
Le _Tag_ aurait pu ajouter:
«Nous nous sommes trompés en comptant pour zéro la résistance des Belges,
et nous nous sommes trompés en espérant que l'Italie nous suivrait
dans une guerre agressive. Ces deux erreurs ont eu aussi de notables
résultats.»
(_La Libre Belgique_, n° 12, avril 1915, p. 4, col. 1.)
Leur retour à une plus saine conception des choses se manifeste encore
d'une autre façon: ils sont conscients de l'aversion qu'ils inspirent au
monde entier. Aussi assistons-nous depuis quelques mois à l'éclosion d'une
abondante littérature qu'on peut réunir sous ce titre général: Pourquoi on
les déteste. _La Soupe_ (n° 396) a consacré un fascicule très intéressant
au résumé des idées de M. le professeur Dr Robert Jannasch, de M. le Dr
Konrad Lange et de M. le curé Willy Veit.