Enfin, leur fameux talent d'organisation!
Leur administration.
Finissons-en une bonne fois avec la tapée des stratèges politico-mystiques
en chambre qui nous assomment de leur bavardage, qu'ils tâchent de rendre
solennel, en pontifiant le pessimisme. «On a beau dire, répètent-ils
sur un ton entendu, l'Allemagne est le pays par excellence de
l'organisation...!»
Si «organisation» veut dire multiplicité des avis, arrêtés, prescriptions,
etc... et si cela suffit, il n'y a pas à dire, l'Allemagne est d'une force
sans pareille. On n'a qu'à parcourir jusqu'à nos plus modestes bourgades,
et l'on verra les murs enduits d'une couche épaisse de papiers
administratifs de tous calibres. Si cela suffit à nos bonshommes pour
chanter la gloire des Boches, que grand bien leur fasse!
Il serait néanmoins intéressant de faire un bout d'enquête pour voir
à quoi rime tout ce papier. Or, il appert que très souvent ces
élucubrations, aussi savantes qu'impérieuses, ne sont que... lettre morte:
du bluff et encore du bluff. Plus tard les badauds resteront bouche bée
devant la sagesse de l'occupant, qui a su tout réglementer, tout prévoir.
Il sera bon alors de pouvoir opposer à cette documentation la constatation
de son inefficacité.
Nous nous proposions de relever ici des faits précis, mais, après
réflexion, nous craignons de rendre service à l'ennemi bien plus qu'aux
nôtres. Qu'il nous suffise de signaler la chose. Un peu d'attention fera
recueillir des observations inappréciables. A propos de la plupart des
ordonnances qu'on note donc leur inexistence pratique. Non seulement
toutes ces mesures ne sont pas appliquées, mais souvent elles ne le sont
pas du fait même des entraves que le législateur (le mot est bien gros!)
apporte à l'exécution de ses propres décisions.
(_Revue hebdomadaire de la Presse française_, n° 52, p. 236.)
Leur organisation.
Il paraît qu'il se trouve en Belgique des gens que l'organisation
allemande réussit à épater. Vraiment ces gens sont encore plus
extraordinaires que les Allemands. Ont-ils perdu tout à fait le souvenir
de ce qui se passait ici avant la guerre?
Nous ne voulons pas parler de l'organisation militaire; celle-là est
réellement épatante, de malhonnêteté surtout, et de duplicité. Ils étaient
certes organisés et informés supérieurement, les officiers qui, arrivant
dans nos villes et nos villages savaient exactement, mieux parfois que les
autorités communales, comment ils pourraient loger leurs hommes, leurs
chevaux et leurs canons, de combien de chambres se composait l'habitation
du maire, du notaire ou du médecin; où se trouvaient dans les caves le bon
vin; dans les châteaux, les meubles dignes de faire un voyage en Germanie;
dans les usines, les réserves de métal ou de coton.
Il n'y a pas à dire, c'est très beau cette organisation et il y a de quoi
en être fier. Superbe aussi d'être prêt à se jeter à la gorge d'un ennemi
cent fois moins fort que soi, de l'espionner et d'endormir sa confiance
tout en préparant son meurtre dans l'ombre et le mystère; superbe encore
de mobiliser ses troupes bien avant les menaces de guerre, pendant que les
pourparlers de paix se prolongent et que l'ennemi, non le petit voisin
dont on ne fera qu'une bouchée, mais l'autre, le grand, ne bouge pas pour
montrer son désir de conciliation et ne pas déchaîner l'orage. Nous vous
l'accordons, elle est vraiment épatante cette organisation du crime et de
la rapine.
Mais ce n'est pas cette organisation-là que certains Belges admirent,
c'est celle du territoire occupé. Pensez donc, après dix mois d'occupation
(non, soyons généreux, après sept ou huit, puisque depuis déjà quelque
temps cela marche ainsi) pensez donc, les chemins de fer roulent; ils
roulent même sans accroc, sans accident. Pas de rencontre, jamais; ils
roulent bien sagement sur leurs rails et jusqu'ici pas un n'a eu la
fantaisie de quitter la voie montante pour aller sur la voie descendante;
ce serait pourtant le seul moyen de faire un petit accident puisqu'il n'y
a pas de croisements et que les lignes secondaires ne sont pas exploitées;
jamais non plus un train ne s'est emballé au point de tamponner celui qui
le précédait de plusieurs heures. Je sais bien qu'il faudrait pour cela
que le machiniste de l'un d'eux s'endorme sur sa machine, les trains
étant si fréquents. Mais enfin ça pourrait arriver tout de même... si
l'organisation n'était pas si parfaite.
Pour être juste pourtant, il nous faut mentionner les beaux accidents du
plan incliné de Liège. Ça c'était soigné et vraiment réussi.
Et le transport des marchandises et des petits colis. Quelle rapidité! Et
les passeports!! Tout cela marche comme sur des roulettes. Voyager est
redevenu un plaisir et un plaisir si bon marché!!
Jamais en huit mois, c'est bien certain, les Belges n'auraient réussi à
rebâtir les ponts détruits et les voies endommagées ni à faire marcher
des trains dessus. Ce prodige d'organisation est bien au-dessus de
l'intelligence de nos ingénieurs.
Sérieusement, croit-on qu'en France, dans la région dévastée que les
armées alliées ont reconquise entre la Marne et l'Oise, les communications
ne sont pas rétablies depuis longtemps et que le transport des troupes,
des munitions et même des civils ne se fait pas aussi régulièrement et
peut-être mieux qu'ici?
Il y a aussi la réglementation de la vente des denrées, blés, fourrages,
viandes, etc. que d'aucuns ont la naïveté d'admirer. A entendre les
explications de ces messieurs de la Kommandantur, c'est parfait et le but
de ces mesures est vraiment admirable. Mais allez y voir de plus près: ce
maximum de prix n'est nullement respecté par les émissaires de l'armée
allemande qui, précédant sur les marchés les acheteurs belges, raflent
tout ce qui leur convient. Pour ce qui est de certaines marchandises,
tels les: fourrages, le recensement des bestiaux, chevaux, etc., le
rationnement de leur alimentation permettra tout simplement aux Allemands
de réquisitionner le surplus, tandis que nos fermiers et nos éleveurs
devront se contenter de donner à leurs bêtes la maigre ration imposée.
Réservons notre admiration pour un objet plus digne d'elle que
l'organisation allemande, et pensons à nos alliés français qui, en
quelques mois, avaient rattrapé la forte avance que leurs ennemis avaient
sur eux, ont monté, transformé, réorganisé leurs usines, leur ont fait
produire des munitions et encore des munitions, ce pendant qu'ils avaient
à faire face à d'autres charges, notamment aux besoins des réfugiés venus
par milliers de France et de Belgique. Tous ceux qui ont été témoins de
cet effort en ont été émerveillés.
Soyons bien certains que nos autres alliés entrés en lice avec une armée
et un outillage plus qu'incomplets, se rendant maintenant compte de
l'effort qui leur est demandé, égaleront et surpasseront bien vite leurs
ennemis. Les ouvriers volontaires affluent en Angleterre, on a construit
des usines, des machines, l'activité est intense. N'oublions pas non
plus que l'argent est le nerf de la guerre et que le commerce toujours
florissant de l'Angleterre, grâce à la protection de sa marine puissante,
lui a permis de drainer au profit de tous les alliés des sommes
considérables.
Quant à nous Belges, si nous sommes ligotés ici, nos compatriotes de
l'autre côté du mur ont dans leurs tranchées et dans les usines de
munitions une organisation qui n'est certes pas inférieure à celle de
leurs alliés et de leurs ennemis. Et même ici; le fonds de chômage, les
oeuvres diverses, ne témoignent-elles pas d'un réel talent d'organisation?
Seulement, chez nous et chez les alliés l'organisation peut aller de pair
avec la liberté, tandis que chez les Germains tout est réglementé, tout se
fait par ordre. On doit agir et même penser comme les autorités ordonnent
de penser et d'agir. Le mot liberté existe peut-être dans leur langue,
mais ils n'en connaissent pas la véritable signification ni la pratique.
LIBER.
(_La Libre Belgique_, n° 45, septembre 1915, p. 2, col. 1.)
La _Libre Belgique_ est modeste, comme on le voit. Elle aurait pu citer
bien d'autres domaines où s'est manifesté l'esprit d'organisation des
Belges, s'il n'avait pas été inutile de dire cela à nos compatriotes. Mais
nous ne pensons pas que nous tomberons nous-mêmes dans le péché d'orgueil
en les rappelant ici.
Ne vous semble-t-il pas que le seul fait d'imprimer et de remettre à
domicile des journaux prohibés, en plein pays envahi, sous la tyrannie
la plus brutale qu'on puisse imaginer, révèle déjà un joli talent
d'organisation?
Et l'exode de nos miliciens qui rejoignent l'armée, de nos métallurgistes
qui vont travailler aux munitions, de nos infirmières qui désirent
soigner nos blessés (voir p. 164)! Bravant les condamnations à mort, des
groupements d'hommes dévoués organisent cette émigration. Beaucoup de
ces patriotes ont déjà été passés par les armes, et leur exécution est
aussitôt portée à notre connaissance par des affiches officielles. Peu
importe. La disparition des chefs ne jette qu'un trouble passager;
aussitôt des bonnes volontés se présentent pour remplacer les fusillés.
Se figure-t-on bien ce qu'il faut de dévouement, d'ordre et de discipline
pour mener à bien une tâche aussi difficile, paraissant au premier abord
aussi irréalisable!
Et le ravitaillement de la Belgique? Voilà un pays complètement vidé
par les réquisitions et les contributions de guerre, le pays qui a la
population la plus dense du monde. En un mois, octobre 1914, des hommes
dont on ne saurait assez louer le patriotisme et l'activité, organisent le
ravitaillement du pays, malgré les incessantes difficultés que suscitent
les autorités occupantes.[71]
[Note 71: Voir _Comment les Belges résistent...,_ p. 1490]
Les Allemands, eux, après avoir organisé pendant quarante ans l'attaque
brusquée de la France, ont vu échouer lamentablement leur plan de
campagne.