Jamais, a proclamé le chancelier impérial, l'Allemagne n'a recherché la
domination du monde. M. de Bethmann-Hollweg est docteur et s'en honore.
Cela permet de lui supposer quelque lecture. Qu'il nous autorise à lui
citer un certain nombre d'auteurs qui ne sont pas dépourvus de mérite et
qui rendent assez aventurée sa pétition de principe.
Henri Heine, d'abord, n'avait-il pas écrit dans la préface de sa
_Germania_: «_Oui, le monde entier sera allemand. J'ai souvent pensé à
cette mission, à cette domination universelle de l'Allemagne, lorsque je
me promenais avec mes rêves sous les sapins éternellement verts de ma
patrie._»
Vous m'objecterez qu'il ne faut voir là que l'aveu enthousiaste d'un
poète, entraîné par sa fantaisie, et que je ferais mieux de consulter un
de ces spécialistes, érudits et consciencieux, qui font la gloire de la
science allemande. Interrogeons, par exemple, le Dr Reimer; nous trouvons
dans son livre: _Une Allemagne pangermanique_, que la race germanique a le
droit de prétendre à l'hégémonie. «_Elle arrivera à l'exercer, dit-il, si
elle a conscience de sa force et la volonté d'employer cette force à se
faire la place qui lui revient. L'Allemagne doit s'unir aux populations
auxquelles la rattache une communauté d'origine, et doit dénationaliser
toutes les autres._»
Cela au moins est dit par un homme grave, c'est scientifique, c'est
précis. Mais un professeur, fût-il dix fois docteur, qu'est-ce en
Allemagne à côté d'un officier? Or voici ce que pense un militaire comme
le général von Meissendorf, auteur de _La France sous les armes_ [69]:
«_De même que la Prusse a été le noyau de l'Allemagne, de même l'Allemagne
régénérée sera le noyau du futur empire d'occident. Et afin que nul n'en
ignore, nous proclamons dès à présent que notre nation continentale
a droit à la mer, non seulement à la mer du Nord, mais encore à la
Méditerranée et à l'Atlantique_.»
C'est catégorique, c'est net comme un coup d'épée, mais von Meissendorf
n'est que général, peut-être ne pense-t-il pas comme il convient. Voyons
plus haut, l'avis d'un feldmaréchal, que dis-je, d'un pacha, de celui-là
même à qui nous devons la phrase heureuse qui sert de devise au Belge.
Voici ce qu'écrivit von der Goltz dans son chef-d'oeuvre: _La Nation
armée_ [70]: «_Il est nécessaire avant tout que nous comprenions et que
nous fassions comprendre à la génération que nous élevons que le temps du
repos n'est pas encore venu, que la prédiction d'une lutte finale pour
assurer l'existence et la grandeur de l'Allemagne n'est pas une chimère
née dans la tête de fous ambitieux, mais qu'elle viendra un jour
inévitablement, violente et sérieuse comme l'est toute lutte décisive
entre peuples_ dont l'un veut faire reconnaître définitivement sa
suprématie sur les autres.»
[Note 69: Trad. de Jaeglé, p. 458.]
[Note 70: Trad. Hennebert, p. 75.]
Et maintenant, voici une citation impériale presque divine. Guillaume II,
sur le point de partir en représentation au Maroc, laissa tomber de ses
augustes lèvres, le 23 mai 1905, un discours dont voici une des gemmes,
tenez-vous bien:
«_Si plus tard, on doit parler dans l'histoire d'un empire universel
allemand ou d'une domination universelle des Hohenzollern, il faudra que
cette domination soit établie non par des conquêtes militaires, mais sur
la confiance réciproque des nations qui poursuivent toutes un même idéal.
Il faut que vous ayez la ferme conviction que le bon Dieu ne se serait
jamais donné autant de peine pour notre patrie allemande et pour son
peuple, s'il ne nous réservait pas une grande destinée. Nous sommes le sel
de la terre..._»
Eh bien, d'après le chancelier de l'Empire, tous ces gens-là ne sont que
des mazettes; poètes, historiens, généraux, empereur et, s'il faut en
croire l'Empereur, Dieu lui-même, tous se sont trompés.
M. de Bethmann-Hollweg seul détient la vérité: «L'Allemagne n'a jamais
cherché à dominer l'Europe.»
Il est vrai que des gens très sérieux prétendent qu'il n'en serait pas à
son premier mensonge.
(_Le Belge_, n° 3, septembre 1915, p. 3.)