«La sincérité des déclarations du chancelier allemand au correspondant
américain peut être montré par un simple témoignage, dont l'application
vient ici très à propos parce qu'il sert à rappeler les principaux faits
qui ont produit la guerre présente. Herr von Bethmann-Hollweg refusa la
proposition faite par l'Angleterre et à laquelle la France, l'Italie et la
Russie devaient prendre part. L'Angleterre proposait une conférence où la
dispute eût été arrangée en termes honorables et clairs, sans guerre. Si
réellement il désirait agir avec l'Angleterre pour conserver la paix,
pourquoi n'a-t-il pas accepté cette proposition? Il devait savoir, après
la conférence des Balkans à Londres, qu'il pouvait avoir toute confiance
dans l'Angleterre. Herr von Jagow a rendu témoignage au Reichstag de la
bonne foi de l'Angleterre dans ces négociations.
«La proposition d'une seconde conférence entre les puissances fut faite
par Sir Edward Grey, en exprimant les mêmes désirs de paix qu'en 1912 et
1913. Le chancelier allemand rejeta ce moyen d'éviter la guerre. Celui
qui ne veut pas les moyens ne doit pas se plaindre si la fin n'est pas ce
qu'il désire.»
La seconde partie de l'entrevue avec le correspondant américain consistait
dans un discours sur la moralité de la guerre.
Les choses que l'Allemagne a faites en Belgique et en France ont été
certifiées devant le monde par ceux qui en ont souffert et qui les
connaissent de première main. Après cela il n'appartient pas au chancelier
d'apprendre aux autres belligérants la conduite à tenir en guerre.
(_La Libre Belgique_, n° 2, février 1915, p. 1, col. 1.)
On a vu plus haut que la censure ennemie ne permet pas qu'on parle du
chiffon de papier (p. 60).
Le chancelier ne fut pas le seul, le 4 août 1914, à tenir des propos
inconsidérés. Son secrétaire d'État, M. von Jagow, fit à notre ministre,
M. le baron Beyens, des déclarations qu'il a dû amèrement regretter
depuis: n'affirmait-il pas, en effet, que l'Allemagne n'avait rien à
reprocher à la Belgique!
Morale à double face.
C'était le 4 août 1914, le jour où l'Allemagne commença sur le territoire
belge la longue série des crimes épouvantables qui devaient laisser sur
les traces de l'armée teutonne un immense fleuve de sang.
Ce jour-là, à 9 heures du matin, eut lieu, au ministère des Affaires
étrangères de Berlin, une entrevue poignante, désormais historique, entre
von Jagow, secrétaire d'État, et le baron Beyens, ambassadeur belge.
Après avoir, avec une patriotique énergie et une fière indignation,
fustigé l'acte de forfaiture commis par l'empire germanique, le diplomate
belge, s'adressant directement à la conscience de son contradicteur, le
somma de dire d'une façon formelle son opinion sur la violation d'un pays
«auquel (venait de reconnaître le ministre allemand) l'Allemagne n'avait
rien à reprocher et dont l'attitude avait toujours été correcte». Pris à
l'improviste, le ministre rougit et, d'une voix tremblante, balbutia:
«..Je le reconnais, je comprends votre réponse..., je la comprends en tant
qu'homme privé, mais comme secrétaire d'État je n'ai pas d'appréciation à
donner...»
Ces paroles infâmes, qui auraient dû brûler les lèvres de celui qui les
prononça, sont rappelées loyalement par le _Livre Gris_ belge; elles
sont tellement déshonorantes, tellement flétrissantes pour la diplomatie
allemande que le Gouvernement de ce «pays de menteurs» a cru nécessaire
de les... rectifier et, dans une note officieuse de la _Norddeutsche
Allgemeine Zeitung_, fait dire que von Jagow a simplement dit que «e qui
est vrai pour l'individu ne peut s'appliquer à l'État!!»
Franchement, j'avoue ne pas savoir lequel des deux est le plus méprisable,
ou le Jagow qui rougit, ou le Gouvernement allemand qui se cache derrière
un journal pour faire connaître au monde pareil sentiment!
Voilà bien la mentalité teutonne peinte par elle-même! Pour elle, il
est donc avéré qu'il existe deux morales: l'une à l'usage des simples
citoyens, l'autre à l'usage des États et de ceux qui les gouvernent;
tel acte, réputé criminel pour les premiers, devient vertueux pour les
seconds; ce qui est malhonnête pour les uns, devient honnête pour les
autres...
Rêvons-nous? Dans notre candeur naïve, nous avions cru qu'il n'existe
qu'une justice, toujours la même, basée sur le droit éternel et
inviolable; que cette justice--qu'elle s'applique à un homme isolé ou à
une collectivité d'hommes--est toujours une, identique à elle-même, ne
se pliant ni aux circonstances, ni aux nécessités, ni aux intérêts d'un
particulier ou d'un État; que cette justice domine tout et condamne tout
acte criminel, toute forfaiture, toute félonie, tout manquement au droit,
au devoir, à l'honneur.
Sans ce grand principe, universellement admis depuis le Christ, la morale
n'existe plus; le devoir, le bien, l'honneur ne sont que des mots vides de
sens; sans lui, il n'y a plus de place, dans la conscience individuelle
et publique, que pour l'anarchie; sans lui, c'est l'effondrement des
fondements sacrés sur lesquels repose l'ordre moral et social.
Si l'on supprime ce principe essentiel et primordial, l'odieuse thèse
nietzschéenne, qui prétend que _la force crée le droit_, que _la force est
le droit_, apparaît supérieure au concept--le seul juste et vrai--qui veut
que la force soit uniquement le soutien du droit et ne puisse être mise en
action que pour faire triompher le droit.
Quel infranchissable abîme entre la mentalité cultivée de l'Allemand et
celle de l'homme civilisé, entre le culte de la force et la pratique du
bien!
Parlant de la violation de la neutralité belge, Gladstone disait: _c'est
un crime dont aucune nation ne pourrait se rendre coupable_. Le _great old
man_ parlait comme un sage ancien; il ne connaissait pas l'Allemagne, il
ne connaissait pas la «morale à double face» inventée par ce pays.
Parlant de la Belgique, Benoît XV proclamait, le 22 janvier 1915, que _NUL
ne peut, pour QUELQUE RAISON QUE CE SOIT, violer la justice_. Benoît XV
parlait comme un docteur des temps révolus. L'Allemagne a changé tout
cela: _Not kennt kein Gebot_. La nécessité domine tout, le droit, la
justice, la morale, tout!
La nouvelle philosophie, la _Real-Politik_, est au-dessus de tout,
_Deutschland aber Alles..._ Tout doit plier devant elle, même les
principes immatériels de l'universelle justice.
Et dire que cette conception nouvelle du droit a été frénétiquement
applaudie par le Parlement allemand tout entier, c'est-à-dire par le
peuple allemand tout entier.
Quand, dans le silence et la solitude du soir, des hommes tels que
Erzberger et Pfeiffer, qui se donnent pour les champions de la vérité et
de la morale chrétiennes, se trouvent en face du Crucifié, qui a donné
au monde les grands principes du Droit et qui est mort pour consacrer ce
Droit, que doivent-ils ressentir au fond de leur conscience?
Et cet empereur maudit, en regardant ses mains dégouttantes de sang
innocent, ne doit-il pas frémir quand il prononce le nom de Dieu, auquel
il ne croit pas, à moins d'être le plus grand criminel que l'humanité ait
enfanté?
Dr. Z.
(_La Libre Belgique_, n°55, décembre 1915, p.2, col.1.)
* * * * *
L'Allemagne a-t-elle au moins tiré profit de sa félonie? S'est-elle assuré
des avantages qui compensent sa flétrissure? La violation de la neutralité
belge lui a-t-elle permis, par exemple, d'écraser la France et de prendre
Paris?
L'échec de l'agression brusquée contre la France n'est pas le seul salaire
qu'a reçu la diplomatie d'outre-Rhin pour son indigne conduite vis-à-vis
de notre pays. Il ne paraît pas douteux que c'est aussi la méfiance pour
les promesses allemandes qui a mis l'Italie aux côtés des Alliés.
* * * * *
Le châtiment.
L'intervention de l'Italie, qui probablement mettra fin aux hésitations
des États balkaniques, semble revêtir tout particulièrement le caractère
d'un châtiment pour la criminelle et odieuse invasion de la Belgique. Peu
de jours avant la déclaration de guerre de l'Italie, un Teuton qui avait
passé les neuf derniers mois à Rome se lamentait en ces termes, dans le
_Vorwärts_ de Berlin, sur l'échec des négociations astucieuses menées par
von Bulow:
«La publication des négociations politiques prouvera _combien fut néfaste
la pensée toujours présente que les traités ne sont que des chiffons de
papier._»
(_La Libre Belgique_, n°26, juin 1915, p.4, col.2.)
Les audaces du chancelier teuton.
Nous nous sommes expliqués au sujet de la rupture de la Triple Alliance
par l'Italie, mais le discours de M. de Bethmann-Hollweg au Reichstag nous
fournit l'occasion de montrer jusqu'à quel point va l'aveuglement germain
quand il s'agit de la morale et de la fidélité aux traités.
Ce discours commence en demandant pourquoi Rome a refusé d'un coeur si
léger les propositions de Vienne, qui accordaient à l'Italie tant de
concessions au Trentin et sur l'Adriatique. A ce sujet le chancelier ose
dire qu'il n'appartient pas à l'Italie de juger à quel degré les autres
nations méritent la confiance, en prenant pour mesure le degré de loyauté
avec laquelle elle-même observe les traités.
Et ce chancelier ose ajouter:
«L'Allemagne garantissait de sa parole que les concessions promises par
l'Autriche seraient observées. _Il n'y avait donc aucun motif de se
méfier_.»
Comment ces paroles n'ont-elles pas brûlé les lèvres de celui qui
proclamait jadis à la même tribune et aux applaudissements des mêmes
auditeurs que _nécessité n'a pas de loi_, que, lorsqu'on défend un bien
suprême, on peut violer le droit des gens et qu'on _s'arrange comme on
peut_. Et le même monsieur qui déclarait à l'ambassadeur de Londres, il
y a dix mois, que le traité qui obligeait les grandes puissances et la
Prusse à respecter la Belgique et même au besoin à la défendre n'était
qu'un chiffon de papier, interdit à l'Italie le droit de juger à quel
point l'Allemagne, qui fait profession de mépriser également les lois de
la guerre, mérite confiance.
Il est vraiment prodigieux ce chancelier, le plus éminent des hommes,
au dire du professeur Lasson, de Berlin (l'un des signataires du fameux
manifeste des intellectuels allemands en septembre 1914). Il est même
kolossal, pour employer une des expressions favorites aux hommes de la
«Kultur».
Mais ils sont également kolossaux et dignes de la «Kultur» les membres du
Reichstag qui ont couvert plusieurs fois de _tonnerres d'applaudissements_
l'exorde du même chancelier de chiffon. Celui-ci leur a d'abord fait
croire que les Anglais, les Français, les Belges et les Russes étaient
absolument trompés par leurs gouvernements et leurs presses au sujet de la
marche des affaires en Russie et même en France; puis il a terminé ainsi,
sans qu'aucun de ses auditeurs ait soupçonné l'amère ironie qui se cachait
derrière les prétentions allemandes:
«Dans cette guerre, ce n'est pas la haine qui nous inspire, c'est
l'indignation (_Vifs applaudissements_), la sainte indignation (_Nouveau
tonnerre d'applaudissements sur tous les bancs_). Plus est grand le danger
auquel nous avons à faire face, entourés que nous sommes de tous côtés par
des ennemis, plus profondément l'amour de nos foyers étreint nos coeurs,
plus jalousement nous devons veiller à la protection de nos enfants, de
nos petits-enfants, plus nous devons tout endurer et tenir bon jusqu'à ce
que nous ayons conquis toutes les garanties d'assurance possibles qu'aucun
ennemi, soit seul, soit coalisé, n'osera jamais plus se mesurer avec nous
les armes à la main. (_Tonnerre d'applaudissements_.)
Plus sauvagement sévit la tempête autour de nous, et plus solidement nous
devons établir les fondations de notre maison. Pour cette conscience de
l'union de ses forces, pour ce courage inébranlable, pour ce dévouement
sans borne que lui affirme le peuple tout entier, et pour la loyale
coopération que vous, Messieurs, n'avez, dès les premiers jours, jamais
cessé d'accorder à la patrie, je vous apporte, à vous, les représentants
de la nation tout entière, les remerciements chaleureux du Kaiser.
«Pleins de la confiance mutuelle que nous sommes tous unis, nous vaincrons
en dépit d'un monde d'ennemis.» (_Applaudissements frénétiques et
prolongés_.)
Nous osons croire, au contraire, nous, petits Belges, que si le Kaiser
avait à recommencer 1914, il continuerait à jouer les Lohengrin et
laisserait là les Attila.
HELBÉ.
(_La Libre Belgique_, n°28, juin 1915, p.2, col.2.)
N'oublions pas que la Belgique est aussi en guerre avec l'Autriche. En
«brillant second», celle-ci s'est montrée aussi fourbe que l'Allemagne.
Leurs complices.
N'ayant aucune raison pour nous déclarer la guerre, l'Allemagne dut se
rabattre sur la nécessité, pour son agression contre la France, d'aller le
plus vite possible. Mais l'Autriche-Hongrie ne put rien alléguer pour nous
traiter en ennemis. La déclaration de guerre du Kaiser autrichien à la
Belgique date du 28 août: elle devait légitimer l'emploi, contre nos
forts, de la grosse artillerie autrichienne. Or, en mars dernier, le
Gouvernement belge obtint la preuve (et la publia sans recevoir de
démenti) que ces obusiers se trouvaient déjà devant Namur le 16 août, donc
une douzaine de jours avant que nous fussions en guerre avec l'Autriche!
Du 4 au 28 août, pendant la première phase de notre résistance,
Autrichiens et Hongrois demeurèrent à Bruxelles, à Anvers, à Liège, à
Namur, etc. Ni les personnages diplomatiques ni les particuliers de cette
nationalité ne se virent inquiétés: ils purent renseigner leurs alliés sur
les mouvements des troupes belges, de même que sur la présence de forces
françaises dans notre Luxembourg et anglaises dans notre Hainaut...
Ce perfide subterfuge, consistant à rompre avec la Belgique seulement
après l'occupation de Bruxelles, permit à l'espionnage autrichien de
s'exercer sans entraves jusqu'à la venue des «camarades».
Une telle attitude est à retenir! Elle confond et égalise dans la
turpitude les complices germaniques; elle les unit dans la répulsion que
tout Belge nourrit à l'endroit d'un aussi vil ennemi. (_La Vérité_, n° 4,
3 juin 1915, p. 15.)