3. Un exemple caractéristique de la manière allemande.

Nous pourrions clore ici le chapitre traitant de la perfidie allemande.

Faisons pourtant un dernier emprunt à nos prohibés, tant le cas que voici

abonde en mensonges variés:

Les Allemands au séminaire de Tournai.

CONTRIBUTION A L'HISTOIRE MILITAIRE ET DIPLOMATIQUE DE L'ALLEMAGNE

CONTEMPORAINE

Vers la fin de l'année dernière, quelques semaines après l'occupation

de Tournai par les armées de la Kultur, il prit fantaisie au commandant

militaire allemand de s'installer dans les locaux du séminaire épiscopal.

L'immeuble ne pouvait être considéré comme vacant, bien qu'il eût perdu

une grande partie de ses habitants, appelés sous les drapeaux de l'armée

belge en qualité de brancardiers. Mais l'autorité allemande le trouvait

à sa convenance; elle décida qu'il était disponible et donna ordre de

l'occuper. Ce fait d'armes fut exécuté le dimanche 22 novembre. Ce jour-là

avait eu lieu une ordination sacerdotale. Les nouveaux prêtres. évincés

de leur réfectoire; durent dîner dans un corridor. Puis ils quittèrent le

séminaire pour n'y plus rentrer. Seuls les professeurs furent autorisés à

y conserver leur logement, et lorsqu'en janvier 1915 le séminaire rouvrit

ses cours, les étudiants, relativement rares, qui répondirent à l'appel

durent aller chercher un gîte au village de Kain.

Une fois dans la place, les Teutons étalèrent impudemment l'intention

de ne plus s'en aller. Aux, réclamations des possesseurs expulsés, ils

opposèrent le dédain transcendant qui leur sert de réponse à toute

obligation comme à toute vérité qui les dérange. Cet état de choses durait

déjà depuis plus de huit mois, quand les journaux non censurés donnèrent

connaissance d'une lettre écrite le 6 juillet par le secrétaire d'État du

souverain Pontife, cardinal Gaspari, à M.J. Van den Heuvel, ministre de

Belgique près le Vatican. On y pouvait lire entre autres choses:

«Ces visites (de S. Ém. le nonce apostolique) contribuèrent à faire

délivrer à l'évêque de Namur, ainsi qu'à l'évêque de Liège et à leurs

vicaires généraux, le permis de libre circulation dans leur diocèse,

à _faire ordonner que l'ambulance militaire fût évacuée du séminaire

diocésain de Tournai_, et à obtenir d'autres avantages importants dont,

pour être bref, nous omettons l'énumération.»

Grande fut la surprise dans la cité des Choncq Clotiers. Le séminaire

évacué? C'étaient donc les séminaristes belges que l'on voyait entrer et

sortir de la vieille maison de la rue des Jésuites, bottés, éperonnés,

coiffés et armés comme des aumôniers allemands? La population

tournaisienne n'eut pas l'irrévérence de croire que le secrétaire d'État

avait voulu plaisanter, mais elle ne se priva pas de penser et de dire

qu'on s'était moqué de lui kolossalement.

Les intéressés crurent avoir trouvé l'occasion propice qui les ferait

rentrer, eux dans leur habitation et le cardinal Gaspari dans la réalité

des choses. Depuis quelque temps déjà Tournai avait été exclu de la zone

de guerre et rattaché au gouvernement de S. Exc. le baron von Bissing.

Qu'on le pardonne aux évincés, ce ne fut pas de ce côté que se tournèrent

leurs espérances. Ils préférèrent soumettre leurs représentations à un

très haut et très bienveillant personnage qui se trouvait en situation de

dissiper les illusions de la secrétairerie d'État. Le malheur voulut que

ce haut personnage fût, pour des raisons d'étiquette diplomatique, obligé

de demander des explications à la plus mauvaise adresse.

A beau mentir qui vient de loin. Mais le grand chef interpellé ne venait

pas de loin. Il put donc avec un plein succès affirmer que le séminaire

était évacué. On le crut ou on ne le crut pas, peu importe; il avait mis

fin à la conversation d'autant plus sûrement que son interlocuteur

ne pouvait, à aucun prix, courir le risque d'être amené à lui dire:

«Excellence, vos renseignements sont faux.»

Les choses en restèrent donc là. Le séminaire «évacué» grouillait

d'Allemands autant que jamais lorsque, tout récemment, la situation prit

fin à l'improviste. Dans le courant du mois d'août, un pince-sans-rire

tournaisien, mis en rapport avec un officier allemand, lui dit avec l'air

de n'y pas toucher: «Il paraît que le nonce doit venir prochainement

visiter le séminaire.» A ces simples mots, l'Allemand prit la figure d'un

homme qui découvre tout à coup un horizon immense. Le nonce au séminaire.

Le cas devenait grave.

Sur-le-champ, l'exode ou plutôt l'hégire commença. A tout seigneur tout

honneur. La marche s'ouvrit par un peloton de soldats escortant six

magnifiques cochons, six bêtes de la plus belle race allemande, étalant

une prestance de cuirassiers blancs, qui défilèrent par la ville en

grognonnant comme de vrais _Unteroffizieren_. Le reste du campement suivit

avec armes et bagages, moins ce que l'imminence du péril ne permit pas de

déménager.

Le dimanche 22 août, une foule de curieux allèrent contempler le séminaire

évacué pour tout de bon cette fois, tels les Troyens allant visiter

le camp délaissé par les Grecs, qui avaient fait aussi une retraite

stratégique.

_Juvat ire et dorica castra desertos videre locos..._

Hélas! sans y songer, nous avons dit le mot de la situation: le mot

malsonnant qui peint au vif l'impression causée par un tel spectacle. Ils

sont donc les mêmes partout. L'herbe poussera plus que jamais là où les

Teutons ont passé. Sur le sol où ils ont laissé l'empreinte de leurs

talons ferrés, on peut se demander ce que l'on vient de fouler: une

compagnie de landsturm ou un troupeau de mulets. Mais dans les lieux

qu'ils ont habités en nombre, le doute n'est jamais possible. On les

reconnaît à ce qu'ils emportent et à ce qu'ils abandonnent.

Au séminaire de Tournai la cave était vide, mais la cour était encombrée

de literies d'une malpropreté ignoble. D'immondes chaussettes étaient

amoncelées dans le réfectoire et des inscriptions de même odeur

s'épanouissaient sur les murs. L'une d'elles portait: «_Nach den

Aborten._» On en lit autant dans toutes les gares; mais au-dessous se

trouvait un avis complémentaire impossible à traduire: «Pour ceux qui sont

soumis à un traitement spécial, par ici; pour les autres, par là.»

Il y en avait donc qui se dénonçaient par le chemin qu'ils prenaient, et

pour un temps la confession publique aura été en usage au séminaire de

Tournai.

Ainsi finit l'histoire de l'occupation allemande au séminaire diocésain.

Nous ne la donnons pas pour exceptionnellement importante. Il en est de

plus tristes, il en est de plus drôles; elle ne pose pas en héros d'épopée

les jeunes clercs expulsés de leur cassine. Elle a cependant pour nous

l'intérêt d'un symbole prophétique. Entré par la force dans la maison

d'autrui, nos maîtres s'y maintiennent par la ruse, puis, sur le point

d'être convaincus d'avoir menti au chef de la catholicité, ils détalent

dans un appareil comique. Ainsi ont-ils envahi notre pays, ainsi en

partiront-ils, et le cortège final pourrait fort bien ne pas se dérouler

suivant le cérémonial qui aura été réglé par la dernière affiche de notre

gouverneur.

Excellence, Excellence! puisque vous paraissez vouloir que votre règne

s'achève dans une atmosphère apaisée, ce n'est pas à nous seuls qu'il faut

adresser vos conseils. Tournez-vous vers ceux qui vous ont fait affirmer

officiellement des choses qui ne sont pas. Ils ont déjà. fortement écorné

votre prestige. Si vous leur confiez aussi votre honneur, ils le mettront

en charpie. C'est votre affaire plus que la nôtre, et rien ne nous oblige

à vous inculquer la seule manière de conduire le peuple belge. Mais pour

l'heure des adieux, nous vous souhaiterions, Excellence, d'avoir su le

forcer à vous estimer.

BELGA.

(_La Libre Belgique_, n° 46, septembre 1915, p. 4, col. 1.)

La Presse Clandestine dans la Belgique Occupée · 第 97 / 112 题