2. La violation de la neutralité belge.

Ceci est un point auquel les Belges sont fort sensibles, autant, sinon

plus, qu'aux «représailles contre les francs-tireurs».

A diverses reprises, l'Allemagne a fait répandre en Belgique des brochures

destinées à montrer que, même en l'absence des fameuses _Conventions

anglo-belges_ elle avait le droit et le devoir d'envahir la Belgique. Nos

prohibés ont répondu à ces libelles. Mais comme il serait trop long de

reproduire ceux-ci, il n'y aurait pas grand intérêt pour le lecteur à

posséder les ripostes belges. Un mot seulement.

La première brochure émanait d'un religieux allemand de Chicago. Elle

voulait démontrer que la parole du chancelier «_Not kennt kein Gebol_»

(nécessité ne connaît pas de loi), était parfaitement justifiée, puisque

l'Allemagne était en état de légitime défense. Le n° 9 de _La Libre

Belgique_ (mars 1915) combat cette curieuse théorie; il montre la

différence entre une personne morale et une personne physique.

Puis vint l'article de dom MORIN, un bénédictin français établi à Munich

depuis huit ans: _Appel à la foi et au bon sens des catholiques belges_.

Cet appel parut dans _L'Information_, une feuille de choucroute, comme on

dit à Bruxelles, rédigée par des Allemands. On le réimprima ensuite en une

brochure qui fut vendue--comble de perfidie--au profit des pauvres

des environs de l'abbaye de Maredsous, siège du principal couvent de

bénédictins en Belgique. Non content de déclarer que les Belges ont eu

tort de s'opposer à la nation allemande, si morale, si religieuse et si

forte, il ose ajouter que les Belges continuent leur mauvaise action en

résistant à l'autorité occupante. _La Libre Belgique_ a répondu dans son

n° 50 (octobre J 915).

Le plus considérable de ces ouvrages est celui de M. Fritz NORDEN: _La

Belgique neutre et l'Allemagne, d'après les hommes d'État et les juristes

belges_. Celui-ci avait la prétention de nous faire croire que la Belgique

avait de sa neutralité une conception fausse; qu'elle n'avait pas le droit

de défendre par les armes sa soi-disant inviolabilité [64]. _Le Belge_

consacre huit pages à la discussion de cette théorie, dans le supplément à

son n° 4 (septembre 1915). _La Libre Belgique_ la passe au crible dans son

n° 49 (octobre 1915). Elle examine dans le même numéro la personnalité de

l'auteur:

[Note 64: Les idées de M. Norden sont discutées dans le dernier livre

de WAXWEILER, _Le Procès de la neutralité belge_.]

Une saleté.

Il s'appelle Fritz comme les neuf dixièmes des Boches. Mais ce qui

karactérise ce Fritz-là, c'est qu'il est Norden. Et ce Fritz Norden est un

type à peu près unique en son genre. Au lieu de vendre des fourrures comme

ses parents, ce gros garçon a voulu s'élever d'un kran: il est avokat.

Parfaitement.. .

Avokat à la Cour d'appel de Bruxelles. En effet, on a eu la faiblesse

d'admettre au stage, au serment et d'inscrire au tableau de l'Ordre

quelques étrangers et notamment ce juif d'outre-Rhin.

Encore une réforme qui s'imposera après la guerre.

* * *

Avant la guerre, on le blaguait volontiers, car il était de ceux qu'on

faisait aisément monter à l'arbre. Quand éclata la guerre, la plupart

des confrères ne le regardaient plus, et le pauvre Fritz, désolé, navré,

pleura dans le gilet d'avocats compatissants. Il ne savait pas assez

déclarer son regret de n'être pas Belge, _Il reniait l'Allemagne de tout

coeur_.

Quand les hordes du Kaiser souillèrent les pavés de Bruxelles en général

et les marches du Palais de Justice en particulier, Fritz Norden redressa

son buste épais et on ne vit plus que lui à la Kommandantur.

_Il reniait la Belgique_ du moment que les fifres emplissaient la rue aux

Laines (où niche ce locataire du prince d'Arenberg) de la belle musique

que vous savez.

Au lieu de s'effacer proprement, ledit Norden traîna dans tous les coins.

Il plaidait toutes les affaires louches des Boches, empochant sans

sourciller affronts sur affronts, dénonçant rue de la Loi tout ce qu'il

pouvait dénoncer, collaborant à toutes les mesures vexatoires inventées

par la Bissingerie. .

Chose inouïe, il se trouvait des avocats--rares, il est vrai--assez naïfs

pour frayer avec ce lapin-là.

Pour bien marquer ce qu'était ce Boche, il suffira de raconter une

plaisante aventure.

Il est strictement défendu aux avocats de faire de la réclame et de se

créer une clientèle grâce à cette réclame.

Un jour, le Norden en question, rouge d'indignation--cela se passait il

y a deux ou trois ans--signale à un membre du Conseil de l'Ordre que

plusieurs avocats, presque tous d'origine teutonne, font de la réclame

dans une revue allemande.

Et il apporte, à l'appui de ses dires, un exemplaire de la revue.

Effectivement, le grand X..., le mince Y..., l'épais Z..., battaient la

caisse chez les Germains.

Norden trouvait cela dégoûtant.

Or, à quelques jours de là, le membre du Conseil de l'Ordre, pour se

documenter, demande à un autre avocat allemand--il y en a beaucoup à

Bruxelles--s'il connaît la revue en question...

--Comment donc, répond l'interpellé, je connais celle-là et encore

une autre revue dans laquelle le petit Norden fait de la réclame en

Allemagne...

-Pas possible!!!

Le lendemain, la preuve est faite et le membre du Conseil de l'Ordre,

ahuri, constate que, moyennant un abonnement de 5 marks et une

souscription de 20 marks, le joli koko de Norden faisait précisément ce

qu'il trouvait dégoûtant chez les autres.

Mouchard et hypocrite, c'est dans leur sang.

Voilà l'homme qui a toutes ses entrées à la Kommandantur.

Or, ce qui est ignoble, ce qui dépasse les bornes de l'inconscience, c'est

ce que vient de faire cet individu.

Avec une outrecuidance toute prussienne, oubliant que, jusqu'à nouvel

ordre, il est toujours avocat, lié par son serment,--on oublie tant de

choses en Allemagne--avec un manque de tact effarant, il a, cet homme,

écrit et publié un livre, _La Belgique neutre et l'Allemagne_, qui est

une infamie. Cauteleusement, se sachant à l'abri derrière les baïonnettes

prussiennes, il insulte notre patriotisme.

On n'analyse pas un livre pareil. On le lit avec douleur, on le ferme avec

dégoût.

La Kommandantur a chaudement accueilli cette saleté. Elle la place partout

bien en vue.

Norden a mérité la Croix de fer. Ça manquait à son genre de beauté.

Si ce gaillard-là ne file pas un quart d'heure avant le dernier soldat

allemand, il risque fort d'aller à Saint-Gilles, quand, les honnêtes gens

quittant leurs cellules, on y remisera les krapules.

* * *

C'est égal, s'il reste encore un seul avocat belge pour serrer la main de

Norden en question, c'est à douter de tout. FIDELIS.

_P.S._--Voici l'épitaphe qu'on a composée illico pour ce monsieur, qu'on

peut considérer comme décédé... moralement.

Ci-gît Maître Norden, doctor ès-trahison,

Avocat et mouchard, historien punique,

Juif évoquant le Christ, Boche sous un faux nom;

L'honneur est marchandise, il en tenait boutique;

Ayant de qui tenir: Judas de la Belgique.

(_La Libre Belgique_, n° 49, octobre 1915, p. 3, col. 2.)

Une même objection s'applique à toutes ces attaques contre la Belgique: Si

c'est nous qui avons tort, pourquoi le chancelier, dans son discours au

Reichstag du 4 août 1914, a-t-il dit que c'est l'Allemagne qui a tort: «En

envahissant la Belgique, nous commettons une injustice?»

Il est vrai que le même jour, dans une conversation avec l'ambassadeur

anglais, il a prononcé une autre parole historique: «Un traité est un

chiffon de papier.» Depuis lors, il s'est aperçu de sa sottise et il a

essayé de rattraper ses paroles, notamment dans une interview accordée

à un correspondant de l'_Associated Press_. Voici en entier un article

prohibé sur ce sujet. Il ne contient à la vérité rien qui ne soit

amplement connu à présent; mais nous croyons intéressant de montrer par un

exemple typique que les frontières belges, si hermétiquement fermées en

apparence, ne sont pourtant pas tout à fait étanches, et que les documents

étrangers nous parviennent malgré tous les obstacles allemands.

Le chiffon de papier (des traités de 1831, 1839 et 1870), les

broubelages du chancelier prussien M. von Bethmann-Hollweg et la réponse

de Sir E. Grey, secrétaire des Affaires étrangères d'Angleterre.

L'_Associated Press_ publie le récit d'une interview que son correspondant

près de l'état-major allemand dans une ville du nord de la France a eue

avec M. von Bethmann-Hollweg, le chancelier impérial.

M. von Bethmann dans le cours de la conversation lui a dit: «Je suis

surpris d'apprendre que l'expression _un chiffon de papier_ dont j'ai usé

dans ma dernière conversation avec l'ambassadeur britannique en parlant

du traité relatif à la neutralité belge, a pu causer une telle impression

défavorable aux États-Unis.

«L'expression avait une tout autre signification que celle qui ressort

du rapport de Sir Edw. Goschen. Le tour qui lui est donné dans les

commentaires ambigus de nos ennemis est certainement la cause de cette

mauvaise impression[65].»

[Note 65: Voir p. 60 le texte authentique et le texte falsifié par la

censure allemande. (Note de J. M.)]

Le chancelier improvisa alors une explication de cette réelle

signification; la voici en substance: il a parlé du traité non comme d'un

chiffon de papier pour l'Allemagne, mais comme d'un acte qui était

devenu comme un chiffon de papier parce que la Belgique avait contrevenu

elle-même à sa neutralité et que l'Angleterre avait tant d'autres raisons

d'entrer en guerre, que le traité de neutralité qu'elle invoquait n'était

qu'un chiffon de papier, en comparaison de ces raisons.

«Ma conversation avec Sir E. Goschen, dit-il, eut lieu le 4 août.

«Je venais de déclarer au Reichstag que seule une cruelle nécessité, la

lutte pour l'existence, avait forcé l'Allemagne à marcher à travers la

Belgique, mais qu'elle était prête à réparer le tort commis. Quand je

parlais ainsi j'avais déjà certaines indications--mais pas de preuves

absolues pouvant servir de base à une accusation publique--que la Belgique

avait depuis longtemps abandonné sa neutralité dans ses relations

avec l'Angleterre. Néanmoins, je prenais tellement au sérieux les

responsabilités de l'Allemagne vis-à-vis des États neutres, que je parlai

ouvertement du mal commis par l'Allemagne.

«Quelle fut l'attitude de l'Angleterre dans cette même question? Le jour

avant ma conversation avec l'ambassadeur britannique, Sir Edward Grey

avait prononcé au Parlement son discours bien connu, dans lequel, tout en

ne disant pas expressément que l'Angleterre prendrait part à la guerre,

il laisse cependant fort peu de doute à ce propos. Il suffit de lire

attentivement ce discours pour connaître la cause de l'intervention de

l'Angleterre dans la guerre.

«Au milieu de toutes ces belles phrases sur l'honneur de l'Angleterre et

sur les obligations de l'Angleterre, nous trouvons sans cesse exprimé de

nouveau que les intérêts de l'Angleterre, ses seuls intérêts, l'appelaient

à participer au conflit parce qu'il n'était pas dans les intérêts de

l'Angleterre que l'Allemagne sortit victorieuse et par conséquent plus

forte de cette guerre.

«Le vieux principe de la politique anglaise, c'est-à-dire prendre comme

seule règle de ses actions ses intérêts privés, sans égard pour le droit,

la raison ou les considérations d'humanité, est exprimé dans ce discours

de Gladstone en 1870 sur la neutralité belge, discours que Sir Edward a

rappelé.

«L'Angleterre, a insisté le chancelier prussien, a tiré l'épée uniquement

parce qu'elle croyait que ses intérêts le demandaient. La neutralité belge

seule ne l'eût jamais entraînée à la guerre.

«C'était ce que je voulais dire quand, dans ce dernier entretien avec Sir

Goschen, étant assis et causant intimement, d'homme à d'homme, je lui

dis que, parmi les raisons qui poussaient l'Angleterre à se battre, la

neutralité belge n'avait eu pour elle que la valeur d'un chiffon de

papier. J'ai pu être un peu excité et animé; qui ne l'eût pas été en

voyant les espoirs et le travail de toute une partie de ma vie de

chancelier s'en aller à la dérive?

«Je rappelai à l'ambassadeur mes efforts durant des années pour arriver à

une entente entre l'Allemagne et l'Angleterre, une entente qui, je le

lui rappelai, eût rendu impossible une guerre générale et eût absolument

garanti la paix de l'Europe. Une telle entente eût formé les bases sur

lesquelles nous aurions pu rapprocher les États-Unis comme troisième

partenaire. Mais l'Angleterre n'avait pas adopté ce plan et par son entrée

en guerre détruisait pour toujours l'espoir de son accomplissement. En

présence de conséquences si importantes le traité n'était-il pas un

chiffon de papier? L'Angleterre devrait réellement cesser de «jouer de la

harpe» sur ce thème de la neutralité belge.

«Herr von Bethmann-Hollweg affirme que les papiers «que nous avons trouvés

dans les archives du ministère des Affaires étrangères à Bruxelles,

montrent que l'Angleterre, en 1911, était déterminée à jeter des troupes

en Belgique sans l'assentiment du Gouvernement belge si la guerre avait

éclaté», en d'autres mots, de faire exactement ce qu'elle reproche

maintenant à l'Allemagne avec une si vertueuse indignation».

«Dans un dernier rapport, Sir Edward Grey, je crois, informa la Belgique

qu'il ne croyait pas que l'Angleterre aurait pris une telle décision parce

qu'il ne pensait pas que l'opinion publique anglaise eût ratifié une

action semblable. Et cependant il y a des gens aux États-Unis qui

s'étonnent que j'ai traité de chiffon de papier, un traité dont

l'observation, selon l'avis d'hommes d'État responsables anglais, aurait

dépendu du bon plaisir de l'opinion publique anglaise, un traité que

l'Angleterre avait depuis longtemps sourdement détruit par des accords

militaires avec la Belgique.

«Souvenez-vous que Sir Edward Grey a expressément refusé de nous assurer

de la neutralité anglaise même si l'Allemagne respectait la neutralité

belge. Aussi je comprends le déplaisir de l'Angleterre en m'entendant

caractériser le traité de 1839 de «chiffon de papier», car ce chiffon de

papier avait pour l'Angleterre une extrême valeur; il lui fournissait

devant le monde une excuse pour s'embarquer dans cette guerre.

«J'espère donc qu'aux États-Unis vous penserez nettement que dans cette

affaire l'Angleterre a agi seulement d'après ce principe: Que cela soit

juste ou non, mes intérêts avant tout.»

La Presse Clandestine dans la Belgique Occupée · 第 91 / 112 题