M. de Bethmann-Hollweg n'a certes pas improvisé.

Depuis un an tout entier, il prépare sa harangue et s'attache à la rédiger

de façon à faire oublier les premiers aveux échappés à son émotion. Il

polit ses mensonges. Persuader à l'Allemagne qu'elle a été attaquée et

qu'elle se défend est chose facile; elle ne demande qu'à le croire. On

n'en est pas avec elle à une fausseté de plus ou de moins. Pour les

autres, c'est différent, et Sir Edward Grey, imprudemment accusé, a donné

au chancelier impérial un de ses démentis cruels dans lesquels il excelle

et qui lui sont rendus faciles par les documents dont ses mains sont

remplies.

Avec des pièces, des dates, des faits irréfutables, il a fait crouler le

laborieux échafaudage de M. de Bethmann-Hollweg; il a montré comment,

depuis des années, l'Allemagne tentait de _rouler_ l'Angleterre et de lui

lier les bras pendant que l'on tomberait sur la France, contre laquelle on

montait un mauvais coup. Le piège était trop visible; l'Angleterre n'était

pas assez naïve pour s'y laisser prendre. A ce démenti cinglant, le

chancelier a tenté de faire répliquer par son officieuse _Gazette de

l'Allemagne du Nord_. Sir Edward Grey a de nouveau riposté par des papiers

diplomatiques qui n'ont plus laissé le moindre doute sur la rouerie et

sur la suffisance des diplomates allemands. A présent, la lumière

est éblouissante. Dans les pays neutres les plus bienveillants pour

l'Allemagne, on est forcé d'en convenir; M. de Bethmann-Hollweg a une

presse déplorable.

Mais avant Sir Edward Grey, notre si clairvoyant et si distingué ministre

à Berlin, le baron Beyens, dans son admirable note sur La _Semaine

tragique_, avait montré ce qu'il fallait penser des affirmations de M. de

Bethmann-Hollweg et du rôle pitoyable qu'il a joué dans toute la crise qui

a précipité la guerre. Nous le citons:

«Le samedi 1er août, dans l'après-midi, MM. de Jagow, ministre des

Affaires étrangères, et Zimmermann, sous-secrétaire d'État (_je le tiens

de ce dernier_), coururent chez le chancelier et chez l'Empereur afin

d'obtenir que l'ordre de mobilisation ne fût pas lancé encore et que Sa

Majesté attendît jusqu'au jour suivant... Leurs efforts se brisèrent

contre l'opposition irréductible du ministre de la Guerre et des chefs de

l'armée... L'ordre de mobilisation de l'armée et de la flotte fut donné à

5 heures de l'après-midi.»

Le chancelier, chef responsable de la politique, et ses deux principaux

collaborateurs étaient donc mis en échec par les généraux et sans crédit

devant l'Empereur qui, sourd à leurs appels, déchaînait sur le monde la

plus effroyable des calamités qui l'aient jamais désolé.

A ce moment, terrifié, désolé, M. de Bethmann-Hollweg ne savait comment se

justifier; l'ultimatum de l'Angleterre d'avoir à respecter la Belgique le

rendit presque fou.

On sait quels incohérents propos il tint alors à l'ambassadeur Goschen.

Depuis, il s'est ressaisi. Il a cru se tirer d'affaire en mentant; il

mentira toujours de plus en plus, entassant les faussetés les unes sur les

autres.--C'est fatal.

Le _Livre Blanc_ dans lequel il a rassemblé les pièces relatives à la

crise de juillet 1914, révélait déjà sa mentalité et sa méthode. Il y

procédait, on l'a bien dit, par _omissions méthodiques_. Affirmations sans

preuves ou contraires à la vérité, non datées, volontairement dérangées de

leur ordre chronologique pour amener la confusion, suppression des pièces

principales, les seules qui eussent été probantes, parce qu'elles auraient

établi les origines réelles de la guerre et les excitations parties de

Berlin, on y trouve tous les trucs employés, en les perfectionnant, par M.

de Bethmann-Hollweg dans son dernier discours.

Feuilletez le _Livre Blanc_ par exemple, et vous n'y trouverez pas la

réponse de la Belgique à l'ultimatum allemand. Jamais l'Allemagne n'en a

connu la teneur. Quand le général von Arnim entra à Bruxelles, il déclara

à M. le bourgmestre Max que nous n'avions pas daigné répondre à l'Empereur

et que nous avions, en traîtres, arrêté l'armée allemande s'avançant dans

un pays qui avait caché ses intentions de lui barrer le passage.

Et voilà ce que vaut la parole du chancelier.

Mais à son maître qui n'a rien voulu entendre, à lui qui n'a rien osé

dire, la postérité imprimera un ineffaçable stigmate. Criminel maître,

complice le valet, qu'ils soient tous deux maudits, châtiés, flétris

jusqu'à la troisième génération pour tout le sang dont ils ont inondé

l'Europe!

(_Le Belge_, n° 3, septembre 1915, p. 1.)

La Presse Clandestine dans la Belgique Occupée · 第 90 / 112 题