Un écrivain averti et consciencieux.
On sait que les notabilités catholiques d'Allemagne ont chargé le
professeur Rosenberg de Paderborn, de répondre au livre français: _La
Guerre allemande et le Catholicisme_, de Mgr Baudrillart, qui a attaqué
«méchamment et injustement» l'Allemagne et son armée.
L'écrivain allemand, qualifié par ses compatriotes d'«homme qui a mis au
service de la vérité une conscience scrupuleuse et la stricte observation
des règles scientifiques», s'appuie--avec la plus naïve bonne foi--sur une
série de rapports «officiels» mensongers et de dépositions sous serment,
où le ridicule le dispute à la fausseté. Le digne homme part de cette idée
que «le Gouvernement belge a organisé la guerre des francs-tireurs». C'est
le _leitmotiv_ de sa «Réponse». Cela suffit pour nous fixer sur la valeur
de cet écrit. Il admet comme article de foi cette affirmation du
ministre des Affaires étrangères de Berlin, à savoir que «sur les lignes
principales de la marche en avant des Allemands, _la population civile de
toutes les classes, de tout âge et de tout sexe a pris part à la lutte
avec la plus grande fureur et le plus grand acharnement_» (p. 70).
Accepter tout cela sans la moindre défiance, et tabler là-dessus, c'est ce
que les Allemands appellent «mettre au service de la vérité une conscience
scrupuleuse et la stricte observation des règles scientifiques». Faut-il
rire ou pleurer?
Dans des lettres supérieurement écrites, S. Ém. le Cardinal de Malines
et les évêques de Liège, Namur et Tournai ont mis à néant ces calomnies
tudesques et vengé l'honneur du nom belge; Néanmoins, nous voulons donner
ci-après un spécimen de la documentation du docte et consciencieux
professeur Rosenberg.
Un maréchal des logis allemand dépose que le 25 août 1914 il fut, étant
blessé, transporté au couvent de Champion. «A la pointe du jour, dit-il,
dans une maison juste en face de l'entrée principale du couvent et habitée
par un ecclésiastique, nous trouvâmes environ quarante caisses de dynamite
et près de trente caisses de cartouches de fusil.» (Ceci pour prouver la
participation du clergé belge à la guerre des francs-tireurs [p. 66].)
Le témoin ajoute: «J'ai assisté moi-même à la constatation, par un
artificier, du nombre et du contenu de ces pièces.»
Dans une note très étendue que Mgr. Heylen a remise, il y a quelques
semaines, à S. Exc. von Bissing (et que Son Excellence cachera
soigneusement), il réfute toutes les accusations se rapportant à son
diocèse (Champion relève de Namur):
«Sur quoi reposent les accusations relatives à Champion? écrit l'évêque.
Sur l'affirmation du sergent Evers, du feldwebel Schulze et de quelques
grenadiers. Elles remplissent deux pages du _Livre Blanc_.
«Si, au lieu d'accepter naïvement ces puérilités, le général allemand
avait ordonné une enquête, il aurait découvert que ces prétendues caisses
_de_ dynamite n'étaient que des caisses _à_ dynamite, vides, que le génie
belge avait abandonnées en plein air contre la façade de l'aumônerie, où
il avait établi un bureau[61]. Ces caisses avaient été manipulées par les
Allemands dès le dimanche (23 août). Et c'est le mardi seulement qu'on
s'en émeut, au cours de la fusillade.
[Note 61: Il faut pardonner aux Teutons, qui ignorent les finesses de
la langue, de confondre le sens des prépositions _de_ et _à_: _boîte de
sardines_ et _boîtes à sardines_; _tasse de thé_ et _tasse à thé_. etc.
Pas toujours cependant, car le plus épais d'entre eux sait parfaitement
distinguer entre bouteille de champagne et bouteille à champagne, entre
boîte de saucissons et boîte à saucissons, etc.]
«Quant aux caisses de cartouches, elles avaient été de même abandonnées
par l'armée belge, non pas dans la maison de l'aumônier,--comme le dit le
véridique témoin boche,--mais dans une habitation fort éloignée.»
Pas de commentaires, n'est-ce pas?
Cet exemple, ajouté à celui plus typique encore, que tous nos lecteurs
auront remarqué dans l'annexe de la lettre des évêques, au sujet
des attentats sur les religieuses, donne une idée de la «conscience
scrupuleuse» de M. Rosenberg et de la valeur des «règles scientifiques»
qu'il a «strictement» observées!
MASTIX.
(_La Libre Belgique_, n° 62, février 1916, p. 3, col. 1.)
On pourrait aligner indéfiniment les actes de mauvaise foi des Allemands
en matière d'enquête; montrer que jamais une instruction faite par eux n'a
été publiée sans avoir subi d'abord une falsification soignée, et qu'ils
ont repoussé indistinctement toutes les enquêtes bilatérales qui leur
étaient proposées. Mais à quoi bon? Les nations civilisées savent à quoi
s'en tenir sur les francs-tireurs. Si même, au moment de l'invasion de
la Belgique, elles avaient peut-être quelques doutes sur la conduite des
Belges, elles ont dû être édifiées quand les Allemands, en novembre 1916,
essayèrent de justifier exactement de la même manière les atrocités
commises contre les Roumains (voir _Norddeutsche Allgemeine Zeitung_, 19
novembre 1916, 2'e édition). On se rappellera aussi que l'Allemagne traite
de francs-tireurs les navires marchands qui tentent de résister à ses
sous-marins, et que c'est sous ce prétexte que le capitaine Fryatt a été
fusillé. D'ailleurs, lors des premiers raids aériens sur l'Angleterre, nos
ennemis se sont plaints véhémentement de ce que des coups de fusil eussent
été tirés contre les zeppelins.
Il y a là une conception pour le moins abusive qui doit disparaître du
droit des gens: celle du caractère sacré de l'armée et de ses membres.
Comment! parce qu'un navire ou un ballon fait partie des forces
militaires, il devient par cela même inviolable, et quelques horreurs
qu'il plaise à son équipage de commettre, aucun civil, même directement
attaqué, ne peut lui résister? Nous avons vu en Belgique ce qui arrive,
quand un non-militaire a la témérité de s'opposer à une brute revêtue d'un
uniforme. Les lignes suivantes sont extraites de L.-H. GRONDIJS, _Les
Allemands en Belgique: Louvain et Aerschot_, page 35 (Berger-Levrault,
éditeurs, 1915):
Le village de Linden a été incendié parce qu'un habitant a tué un soldat
allemand. Celui-ci, en compagnie d'un autre, avait violé une jeune fille,
après avoir attaché ses parents à des chaises. Le père se dégagea de ses
liens et tua l'un des agresseurs. Les officiers allemands ordonnèrent de
mettre le feu aux maisons, et les parents de la jeune fille, de nouveau
attachés à des meubles, périrent dans les flammes.....
Les articles de M. Grondijs ont paru d'abord dans le _Nieuwe_
_Rotterdamsche Courant_. Nous avions lu à Bruxelles le récit ci-dessus
dans le numéro du soir du 7 septembre 1914, vendu avec l'autorisation de
la censure allemande.
_d) Nécessité de l'intimidation._
«Ne valait-il pas mieux, disent encore les Allemands, terroriser les
Belges tout au début de la guerre? Nous leur avons montré, par quelques
échantillons de notre savoir-faire, à quoi ils s'exposeraient s'ils nous
attaquaient, et nous leur avons épargné ainsi de plus grands malheurs.
Bref, c'est pour leur bien que nous les avons massacrés et que nous avons
fait flamber leurs villes et leurs villages.» Nos journaux clandestins
ont fait mieux que de discuter ces déclarations: il leur a suffi de les
reproduire textuellement pour en faire toucher toute l'horreur. _La
Soupe_, dans son n° 213, et _Le Belge_, dans ses no 2 et 3, ont publié
la traduction française de l'article de M. Walter Bloem dans _Kölnische
Zeitung_ du 10 juin 1915[62]. C'est un article qui deviendra classique
comme un exemple frappant d'une déformation professionnelle conduisant à
l'inhumanité cyniquement préméditée. Il est bon de dire que M. W. Bloem,
un littérateur connu, est capitaine dans l'armée allemande et adjudant de
M. le gouverneur général von Bissing. Il peut donc s'exprimer avec clarté
et il sait ce qu'il veut dire. Il nous suffira de citer un passage de son
article, celui dans lequel il justifie le principe d'après lequel, pour la
faute d'un seul, toute la collectivité doit être punie.
[Note 62: Voir _Comment les Belges résistent_..., p. 232.]
Ce principe peut paraître dur et cruel, mais il est d'application
constante dans l'histoire des guerres anciennes et modernes, et «reconnu»
pour autant que l'on puisse employer ce terme. De plus, il trouve sa
justification dans une théorie de la terrorisation. Les innocents doivent
payer avec les coupables, et, si ceux-ci ne sont pas découverts, ils
doivent payer pour eux, non pas tant parce qu'un attentat a été commis,
mais pour qu'il n'en soit plus commis dans la suite.
Tout incendie de village, toute fusillade d'otages, tout massacre partiel
(_Dezimierung_) de la population d'un village dont les habitants ont pris
les armes contre nous, ce sont là beaucoup moins des actes de vengeance
que des avertissements pour la partie du pays qui n'est pas encore
occupée.
Et il n'y a pas à en douter: les incendies de Battice, Herve, Louvain,
Dinant, ont servi d'avertissement. Les incendies auxquels nous avons
été contraints, les effusions de sang des premiers jours de guerre ont
préservé les grandes villes belges de la tentation d'attaquer les faibles
garnisons que nous pouvions y laisser.
Y a-t-il au monde un homme qui s'imagine que la capitale de la Belgique
nous aurait permis de régner chez elle comme si nous étions dans notre
propre pays, si notre vengeance ne l'avait fait trembler alors et
maintenant?
(_Le Belge_, n° 3, septembre 1915, p. 6.)
Dans son laborieux exposé, _La Belgique sous l'administration allemande_
(dans le numéro d'avril de _Süddeutsche Monatsheste_), M. le baron F.-W.
von Bissing, professeur à l'Université de Munich, fils du gouverneur
général en Belgique, a soutenu la même idée. «J'ai entendu dire à
plusieurs reprises à Bruxelles: L'incendie de Louvain nous a épargné un
malheur semblable qui aurait eu des suites plus terribles encore[63].»
[Note 63: La traduction intégrale de ce travail a paru dans le n° 344
de _La Soupe_. Voir aussi _Comment les Belges résistent_..., p. 409.]
Voilà qui s'appelle parler: le massacre de 5.000 hommes, enfants, femmes
et vieillards, l'incendie d'une bonne vingtaine de milliers de maisons,
n'ont été faits qu'en guise d'avertissement!
On croirait peut-être qu'ils ont renoncé à la manière forte, au moins
dans la Belgique occupée. Erreur! La violence est trop intimement ancrée
dans leur mentalité! Ainsi ils ont menacé les villes belges de mettre
des notables comme otages dans les locaux occupés par les autorités
allemandes. A Anvers ils ont mis à exécution leur menace: en octobre 1916,
quatre échevins, MM. Aelbrecht, Cools, Franck et Strauss, sont obligés de
rester de 19 heures à 7 heures dans les hôtels qu'occupent les Allemands,
l'hôtel Saint-Antoine et le Grand Hôtel. Voilà les aviateurs alliés
avertis.
* * * * *
On voit par les exemples des pages précédentes, que les prohibés belges,
et notamment _La Soupe_ reproduisent volontiers pour la propagande
anti-allemande les ouvrages destinés à la propagande allemande. Ce mode
d'activité de notre presse clandestine est généralement ignoré au dehors.
Nous ne pourrions mieux terminer le chapitre relatif à la férocité
allemande qu'en copiant quelques passages d'une «lettre ouverte» publiée
par _La Soupe_:
Lettre ouverte d'une mère belge à l'Impératrice allemande.