Je lis dans les journaux que votre fils Joachim est rentré blessé à
Berlin, que vous vous êtes rendue à sa rencontre et... que vous avez
contemplé avec orgueil la Croix de fer fixée sur sa poitrine.
Moi aussi, Madame, j'ai un fils à l'armée; il fut blessé comme le vôtre,
mais on ne me l'a pas envoyé. Je n'ai pu l'avoir chez moi. J'ai même passé
trois semaines à prier pour lui, dans l'ignorance de son sort.
Il ne s'est pas battu, Dieu merci, sous le même drapeau que le prince
Joachim, mais, femme et mère, je comprends la joie que vous avez éprouvée
de voir votre fils vivant. Je ne ressens d'ailleurs aucune amertume contre
vos soldats qui ont blessé le mien sur le champ de bataille; c'est la
fortune de la guerre. Seulement, je songe que c'est dans la pauvre
Belgique que votre fils a combattu et sans doute commandé. C'est ici, au
milieu d'une soldatesque livrée aux rapines, aux assassinats, au délire
des horreurs les plus bestiales, qu'il aurait mérité sa Croix de
fer!.......
Alors, Madame, vous seriez-vous sentie, en le regardant, aussi mère qu'on
le dit? Aucune arrière-pensée ne vous aurait-elle troublée? Et, à moins
que vous n'ignoriez tout de l'horrible ruée des bêtes d'enfer, parmi
lesquelles a commandé et combattu le prince Joachim, vous êtes-vous bien
assurée que sa Croix de fer ne porte aucune souillure, qu'elle honore des
actes de soldat et ne peut couvrir aucune part de la responsabilité dans
les forfaits dont ma patrie est victime de la part des vôtres?
...Je n'envie point votre fierté, Madame, vis-à-vis de votre fils rentrant
des régions saccagées de Visé, Dinant, Aerschot, Louvain, Termonde...
(_La Soupe_, n° 318.)