_La Métropole_ (paraissant à Londres) du 8 avril 1915:
Il est bon que nous mettions sous les yeux de nos lecteurs la lettre que
le vice-recteur de l'Université de Louvain a adressée au _Tijd_ en réponse
à l'accusation allemande au sujet de prétendus francs-tireurs:
«Je vous autorise à publier ce qui suit: Jamais je n'ai fait un récit à
la _Rheinisch-Westfülische Zeitung_; on ne me l'a jamais demandé; je n'ai
jamais vu aucun reporter de ce journal et--faut-il l'ajouter?--je n'ai
jamais rien dit de ce qu'on ose écrire dans cette feuille.
«Il y a quelques mois, d'autres journaux ont publié des informations de ce
genre. J'ai fait alors insérer dans des journaux belges et hollandais le
démenti suivant:
«Des journaux induisent leurs lecteurs en erreur en disant que, suivant
mon témoignage, des civils de Louvain auraient tiré sur des soldats
allemands. Vous me permettrez à ce propos de déclarer publiquement et
avec énergie par la présente que j'ignore totalement de qui venaient les
premiers coups de feu, que j'entendis de loin seulement et qui n'étaient
certainement pas dirigés sur les soldats qui m'accompagnaient. Je n'ai
aucune connaissance d'un seul coup de fusil tiré par un seul civil de
Louvain.»
(s) E. COENRAETS,
_Vice-Recteur_.
(_La Soupe_, n° 287.)
A côté des enquêtes officielles, il y a eu en Belgique des instructions
ouvertes par des délégués ecclésiastiques. Les deux plus connues ont été
faites par l'Association de prêtres rhénans, _Pax_ et par l'Association
sacerdotale de Vienne. M. Julius Bachem, directeur du principal journal
catholique de l'ouest de l'Allemagne, _Kölnische Volkszeitung_, exposa le
résultat de l'enquête _Pax_ dans un travail sur la situation religieuse en
Belgique. Voici le début d'un article de _La Libre Belgique:_
Lettre ouverte à quelques «Kulturés».
Vous vous êtes ingéniés, Messieurs de la «Kultur», à condenser dans le
tome d'avril de la _Süddeutsche Monatshefte_, tout ce qu'en deux cents
pages on peut mettre d'inexactitudes, de mensonges et d'injures au sujet
de la Belgique et des Belges. Permettez-nous cependant de trouver dans ce
fumier une perle: l'aveu de Herr Doctor Julius Bachem de Cologne. Vous
démontrez longuement, Herr Doctor (p. 31 et suiv.), qu'il n'y a jamais eu
de francs-tireurs parmi les prêtres belges, contrairement aux affirmations
des journaux officieux comme la _Frankfurter Zeitung_. Vous concluez
(p. 36) que toutes les accusations répandues «sont absolument fausses,
produites par une imagination en délire». Ainsi donc, Herr Doctor, votre
_Kaiser mentait_, quand il écrivait au président Wilson cette lettre,
monument de cynisme impérial, qui affirmait que «les femmes, enfants et
prêtres» massacraient ses soldats. Vous ne démentez qu'en ce qui concerne
le clergé, mais convenez, Herr Doctor, que les pauvres innocents qui
s'appellent Marcel Bovy (âgé de cinq ans), Edmond Gustin (trois ans),
Joseph Dupont (huit ans), Félix Fivet (trois semaines), Claire Stuvay
(deux ans et demi), Jean Rodrigue (six mois), etc., et qui figurent sur
la liste officielle, établie sous le contrôle allemand, des 594 Dinantais
massacrés,--avouez que ces petits martyrs ne pouvaient être des
francs-tireurs. Sans doute, Herr Doctor (p. 33), «la masse entière du
peuple belge est animée de sentiments peu amicaux pour l'Allemagne»; sans
doute (p. 37), «la haine pour les Allemands domine tout». Mais vous vous
trompez grossièrement en ajoutant que ces sentiments changeront avec
le temps. Non, sept millions de fois non! Ayant semé la haine, vous
récolterez la haine--une haine vigoureuse qui ne désarmera jamais, parce
qu'elle ne procède pas seulement de l'amour des siens, mais aussi du
mépris brûlant que tout honnête homme doit éprouver pour votre race de
bandits, dont le chef, vous le démontrez admirablement, Herr Doctor Julius
Bachem, non content d'assassiner, se fait un piédestal des cadavres de
ses victimes pour mieux les insulter...
(_La Libre Belgique_, n° 26, juin
1915, p. 4, col. 1.)
Au sujet de l'enquête ouverte par l'Association sacerdotale de Vienne, _La
Libre Belgique_ reproduit en son n° 51 (novembre 1915) les conclusions
du rapport bien connu du T.R.M. Aloijsius van den Bergh, Hollandais
d'origine, mais naturalisé autrichien [60].
[Note 60: Voir _Cahiers documentaires_, 31, 32, 35, 36.]
Nous avons dit plus haut un mot d'une enquête dont les résultats ont fait
l'objet du livre intitulé _La Presse allemande et le Catholicisme_ (p.
39). Une autre enquête, par des Alliés de la Belgique, fut faite à Londres
sous la présidence du vicomte Bryce. Les autorités allemandes récusent
naturellement ses témoignages.
Les audaces du chancelier.
Dans son dernier discours au Reichstag, M. von Bethmann-Hollweg a osé
parler en ces termes des atrocités commises en août et en septembre 1914 à
Louvain, Dinant, Andenne, Tamines. Aerschot, etc., par les soldats et les
officiers de la «Kultur»:
«Le Gouvernement britannique ose publier un document contenant des
dépositions de témoins, dont il ne fournit pas les noms, relativement _aux
prétendues cruautés_ commises en Belgique, _cruautés si monstrueuses qu'il
n'y a que des cerveaux de fous qui puissent y ajouter foi._» Le plus
éminent des hommes d'Etat modernes, d'après le professeur berlinois
Lasson, a encore effrontément menti en prononçant les paroles ci-dessus.
Comme chef du service administratif politique de l'Empire, il a eu
certainement connaissance des enquêtes faites par les Allemands eux-mêmes
en Belgique, depuis que les faits odieux reprochés aux Allemands se sont
passés. Entre autres enquêtes, il y en eut une, faite en novembre 1914,
sur les lieux à Louvain, par M. von Bissing lui-même, et où le gouverneur
général de Belgique fut piloté longuement par le professeur Nerinckx, le
dévoué faisant fonction de bourgmestre louvaniste.
Des témoins nombreux ont assisté à distance aux pourparlers de M. von
Bissing et de M. Nerinckx, et ont pu voir que le gouverneur temporaire de
la Belgique ne paraissait nullement fier des agissements des détracteurs
de la cité universitaire.
D'autres personnages importants ont également passé par Louvain depuis dix
mois. Le chancelier n'a pu ignorer l'impression qu'ils ont ressentie et
les rapports qu'ils ont faits de leur visite. Il doit donc être bien
convaincu de la réalité des horreurs commises par l'armée envahissante;
elles dépassent, en effet, ce que peut concevoir un cerveau bien
équilibré. Sous ce rapport, M. von Bethmann n'a pas exagéré la vérité.
Mais il nie ces horreurs dans l'intérêt de la Grande Allemagne. Comme
il l'a proclamé lui-même, au 4 août 1914, dans une séance à jamais
historique: «Nécessité ne connaît pas de loi. Quand on lutte pour un bien
suprême, _on s'arrange comme on peut_.»
M. le chancelier reste fidèle à ses principes. Cela lui est très facile,
puisque ces principes sont d'une élasticité vraiment idéale. Ils sont
l'élasticité même.
HELBÉ.
(_La Libre Belgique_, n° 29, juin 1915, p. 1, col. 1.)
Résumons. Les témoignages belges produits devant les commissions
allemandes officielles sont soit écartés, soit falsifiés; les témoignages
produits devant des commissions non officielles, allemandes ou
autrichiennes, sont passés sous silence par l'autorité; les témoignages
recueillis par les Alliés sont déclarés apocryphes. Que nous restait-il à
faire? Provoquer une enquête dont les résultats ne pussent être révoqués
par personne, c'est-à-dire une enquête poursuivie contradictoirement par
des Allemands et par des Belges, en nombre égal, sous la présidence d'un
neutre; elle a été offerte une dizaine de fois à l'Allemagne; en dernier
lieu, en mars 1916, par l'auteur de ce livre, s'adressant aux 93
signataires de l'_Appel aux Intellectuels_. Le refus opposé par les
Allemands à un examen loyal et impartial des crimes commis en Belgique, en
dit long sur leur sincérité. N'insistons pas.
Non contents de s'esquiver courageusement chaque fois qu'on leur propose
une enquête honnête, ils continuent à lancer sans répit leurs accusations
contre notre population civile. En voici encore deux exemples.
D'abord un articulet de _L'Ami de l'Ordre_, commenté par _L'Echo belge_:
On peut lire dans un journal imprimé en Belgique la petite infamie que
voici:
«Henri Collin, cocher à Givet, a participé aux combats près de Givet
en qualité de franc-tireur. Il a fait le coup de feu sur les soldats
allemands au moyen d'un fusil militaire français. Le tribunal l'a condamné
à cinq ans de travaux forcés.»
A cela, deux mots de réponse: si, vraiment, Henri Collin avait tiré sur
des soldats allemands, le tribunal l'eût condamné à mort. Il y a eu des
précédents. Il n'y a pas d'exemple, dans les annales judiciaires en
Belgique, depuis l'Invasion, d'une telle générosité dans l'application
d'une peine. Cinq ans de prison pour avoir tiré sur des soldats boches,
c'est pour rien, quand on sait la sévérité de nos ennemis pour ce genre
de délit. On voit par là, cependant, que les Teutons essaient toujours
d'accréditer la légende des «frank-tireurs». Seulement, ça ne prend pas.
Nous savons à quoi nous en tenir...
(_L'Écho belge_, 17 février 1916, p. 1, col. 5.)