2. La justification, à l'allemande, des cruautés commises en Belgique.

a) _Justification avant la lettre_.

Ne pouvant pas essayer de nier entièrement les carnages et les incendies

ordonnés par ses chefs militaires, l'Allemagne a expliqué leurs procédés

en les décorant du nom de «représailles».

Rien n'est plus instructif à ce point de vue que la lecture des _Lois

de la guerre d'après le grand État-major allemand (Kriegsbrauch im

Landkriege, 1902)_. Malheureusement, il n'existe en Belgique qu'un assez

petit nombre d'exemplaires de la traduction française de ce livre (voir

p. 180). Comme il paraissait utile de répandre dans le public les

instructions du grand État-major allemand et de faire ressortir leur

froide cruauté, on joua à l'autorité allemande le tour que voici: on

reprit simplement les passages les plus saillants et on les publia sans

aucun commentaire, dans deux brochures à 10 centimes. Celles-ci, soumises

à la censure, durent être autorisées par elle. Dans une troisième

brochure, portant le même titre général: _Pour instruire le public_, on

réunit une collection des affiches allemandes les plus abominables, celles

qui violaient le plus ouvertement les lois de l'humanité et la Convention

de La Haye, mais qui étaient, par cela même, conformes à l'esprit des

_Lois de la guerre d'après le grand État-major allemand_.

Ces brochures forment les nos 12, 13 et 14 de la série éditée par M. Brian

Hill. Les nos 1 à 10 ont été prohibés en bloc, quoiqu'ils fussent au fond

beaucoup moins significatifs que les nos 12, 13 et 14. On emprisonna M.

Brian Hill pour la brochure sur M. Adolphe Max (p. 5). Mais on dut se

résigner à voir, en belle place, aux vitrines des libraires, les trois

brochures _Pour instruire le public_.

Plus tard les idées du grand État-major ont été reprises, et commentées

cette fois, dans les nos 12 et 13 de _La Libre Belgique_. Comme les _Lois

de la guerre_ allemandes ont été mises au pilori dans tous les pays

civilisés, nous croyons inutile de reproduire ces articles.

Dans d'autres cas aussi nous avons travaillé à la propagation d'ouvrages

allemands. Ainsi l'un de nous avait remarqué à l'étalage d'une

librairie de province un _Dictionnaire pour le sac du soldat

(Tornister-Wörterbuch)_, qui est en même temps un petit recueil de

conversation usuelle. Les phrases de ce manuel sont tout à fait

concluantes quant à la mentalité allemande: «_A la première tentative de

fuite, vous serez fusillé.--Dites-nous la vérité. Le moindre mensonge

pourrait vous coûter la vie.--A la première tentative de fuite, ou si

vous essayez de m'égarer, je vous envoie une balle._» Ces menaces sont

adressées à des habitants que l'armée allemande contraint à servir de

guides (d'accord avec ses _Lois de la guerre_ [voir p. 180]).

Aussitôt notre ami acheta tous les exemplaires disponibles de cet aimable

petit manuel, afin de les faire circuler à Bruxelles. Mais il n'y en avait

pas assez. Nous désirions pouvoir les acheter à Bruxelles même, afin de

les répandre plus largement. Nous sommes allés importuner la tenancière de

la librairie allemande du boulevard du Nord, celle-là même dont le mari

fit condamner M. le juge Ernst (voir p. 57), jusqu'à ce qu'elle en eût

importé un stock suffisant.

A cette même librairie nous avions insisté pour obtenir des exemplaires

de la brochure de propagande: _Die Wahrheit über den Krieg (La Vérité au

sujet de la guerre)_, dont nous parlerons plus loin (p. 238). En vain.

Force nous fut de les faire venir directement d'Allemagne, procédé moins

anonyme et par conséquent plus compromettant. Nous avons réussi tout de

même à en obtenir une demi-douzaine, sans éveiller les susceptibilités de

l'ombrageux pouvoir occupant.

Les _Lois de la Guerre_ et le _Tornister-Wörterbuch_ sont comme une

justification avant la lettre des crimes allemands. D'après ces ouvrages,

en effet, toutes les cruautés sont non seulement admissibles, mais

méritoires, puisque «les considérations humanitaires, telles que les

ménagements relatifs aux personnes et aux biens, ne peuvent faire question

que si la nature et le but de la guerre s'en accommodent.» (Brochure n°

12, p. 2) [55], et puisque «la seule véritable humanité réside souvent dans

l'emploi dépourvu de ménagements de ces sévérités» (_Ibid._, p. 3) [56].

Du reste, rappelons-nous l'un des arguments de l'Allemagne après le

torpillage du _Lusitania_: elle s'était donné la peine, disait-elle, de

prévenir les passagers du risque qu'ils couraient, et ils n'avaient

donc pas à se plaindre d'avoir été torpillés. La Belgique, elle aussi,

n'avait-elle pas été prévenue, d'abord par _Les Lois de la guerre_, puis

par l'ultimatum allemand du 2 août 1914? Morale commode, et à la portée de

tous les criminels qui préparent un mauvais coup! C'est la préméditation

invoquée comme circonstance atténuante!

[Note 55: _Les Lois de la guerre continentale_ (publication de la

Section historique du grand État-major allemand, 1902), traduites et

annotées par Paul CARPENTIER (Paris, 1904), p. 3.]

[Note 56: _Ibid._, p. 7.]

Toutefois l'Allemagne sent bien que ces explications ne suffisent pas à

la blanchir entièrement. Aussi cherche-t-elle à se disculper d'autres

manières:

_a)_ Les dégâts causés par l'armée allemande sont moins considérables

qu'on ne l'a dit;

_b)_ Ce sont les Belges qui ont commencé;

_c)_ L'Allemagne voulait simplement faire des exemples: grâce aux petits

massacres et incendies du début, les Belges se sont tenus tranquilles par

la suite.

Examinons comment nos prohibés ont répondu à ces «arguments».

b) _Atténuation des dégâts_.

Il ne leur suffit pas de prétendre que les destructions ont été fortement

exagérées. Plus important, en effet, serait-il de faire croire que les

détériorations résultent de combats et de bombardements, c'est-à-dire que

ce sont des faits de guerre, et non l'effet de la barbarie allemande.

Voici d'abord un exemple typique d'atténuation pure et simple.

Le Gouvernement d'outre-Rhin publie depuis septembre 1914 une brochure

mensuelle, éditée en beaucoup de langues, qui est envoyée gratuitement

à des centaines de milliers d'exemplaires. L'édition française s'appela

d'abord _Diaire de la Guerre_, puis _Journal de la Guerre_. La Belgique

n'en a jamais reçu directement, à notre connaissance tout au moins.

Mais nous avions bientôt importé des exemplaires hollandais, puis des

exemplaires français (destinés à la Suisse). Les articles les plus

caractéristiques furent répandus par _La Soupe_ (nos 311 et 326). Voici le

début du n° 311:

Journal de la Guerre.

Depuis le mois de septembre, les Allemands inondent de brochures de

propagande l'Amérique, la Hollande, les Pays scandinaves, la Suisse et les

autres pays neutres.

La principale de ces publications est mensuelle: elle s'appelle en

français _Journal de la Guerre_. Nous la connaissons aussi en allemand et

en hollandais; elle est traduite sans doute en d'autres langues. Chaque

fascicule compte de 40 à 72 pages et renferme des renseignements généraux,

une chronique de la guerre, des photographies et des dessins, des récits

de combats, etc., bref tout ce qui peut influencer l'opinion publique

des neutres. Il y a presque chaque fois un article tendant à montrer que

l'Allemagne était obligée, pour sa défense personnelle, d'investir la

Belgique, que celle-ci avait d'ailleurs violé d'avance sa neutralité,

que les Belges méritèrent amplement leur sort par les traitements qu'ils

infligèrent aux blessés (yeux crevés, etc.), par les scandaleuses attaques

de francs-tireurs... Si les Allemands ont détruit des villes belges, c'est

à contre-coeur qu'ils ont dû s'y résoudre; ils cherchaient plutôt à les

sauver. Ainsi dans un article sur le bombardement de la cathédrale de

Reims, M. le Dr Maximilien Pfeiffer, bibliothécaire de la bibliothèque

royale de Bavière, membre correspondant de la Société royale d'Archéologie

de Bruxelles, dit textuellement: «En face de ces accusations on doit se

rappeler que ce sont des soldats et des officiers allemands qui ont sauvé

l'Hôtel de Ville et les trésors d'art à Louvain et à Liège. En Belgique,

en général,--des témoins belges l'assurent--ce sont des soldats et

officiers allemands qui ont pourvu à ce que les oeuvres d'art restent

aussi parfaitement conservées qu'elles l'étaient auparavant.» (Fascicule

de septembre, p. 17.) Le numéro d'octobre donne d'ailleurs un plan de

Louvain, dont voici la légende: «_La Vérité sur Louvain_. Explication: la

partie non rayée est intacte. La carte ci-dessus prouve qu'on ne peut

pas parler d'une complète destruction de la ville de Louvain. Seules

les parties rayées ont été endommagées pendant le combat qui nous a été

imposé.»

Un seul point montre combien ce plan est inexact. Tous ceux qui ont visité

Louvain depuis le désastre savent que le Vieux-Marché est entièrement

brûlé [57], sauf le collège des Joséphites et quelques maisons voisines.

Or, d'après le plan le Vieux-Marché est absolument intact: les abords ne

sont nulle part rayés. Tout est à l'avenant.

(_La Soupe_, n° 311.)

[Note 57: Voir _Comment les Belges résistent_..., fig. 20. (Note de

J.M.)]

Il était trop difficile de reproduire dans _La Soupe_ le plan de Louvain

annexé au numéro d'octobre du _Journal de la Guerre_. Nous le donnons ici

(pl. X).

Ce plan porte bien d'autres inexactitudes que celles que signale _La

Soupe_. En voici deux. Aucune distinction n'est faite entre la partie

bâtie du territoire de Louvain et la partie non bâtie. Ce plan donne

l'impression que tout ce qui est à l'intérieur des boulevards circulaires

est garni de maisons. Or, au moins la moitié de cet espace est occupée

par des cultures maraîchères. La surface incendiée est donc

proportionnellement amoindrie sur le plan allemand. Puis faisons observer

ceci. Pour augmenter l'étendue de ce qui est resté indemne, le plan marque

des pâtés de maisons intactes, sur la Place du Peuple et sur le Marché au

Grain. Ces pâtés inexistants sont indiqués sur la planche X par de petits

cercles coupés d'une croix (ajoutés par nous). Remarquons enfin que la

légende parle de combat; chacun sait en Belgique que ce combat a été

inventé de toutes pièces par nos ennemis.

Ce sont surtout les architectes et les artistes allemands qui ont assumé

la tâche de faire croire que les dégâts sont imputables à des batailles et

à des bombardements, ou bien à des causes fortuites. MM. Clemen, v. Falke,

Stübben et v. Bode se sont distingués dans ce genre de mensonges. _La

Soupe_ a publié en entier la traduction (n° 468) d'une conférence

faite par M. Stübben à l'occasion de la fête organisée en l'honneur de

l'architecte allemand Schinkel; dans son n° 348, elle avait commenté un

passage de la conférence:

La véracité d'un architecte allemand.

M. Stübben, architecte berlinois, est bien connu en Belgique. Il

s'occupe surtout de plans de villes et est l'auteur d'un gros livre

sur l'esthétique des agglomérations urbaines. Il a été échevin, puis

bourgmestre de Cologne, où il a fait le Ring.

En Belgique il fit des projets pour le quartier du port à Bruges, pour

les extensions d'Ostende et d'Ixelles, pour l'aménagement de nouveaux

quartiers à Louvain; il dressa les plans des cités balnéaires de

Duinbergen et du Zoute; il fut consulté sur les transformations à faire

subir aux fortifications d'Anvers. Bref la Belgique était son meilleur

client.

Il vient de publier dans le _Journal hebdomadaire de l'Union des

architectes à Berlin_ une conférence jubilaire où il décrit les

destructions provoquées par la guerre actuelle; et où il expose ensuite la

façon d'opérer les reconstructions. Inutile de dire que les architectes

allemands ont seuls qualité pour s'occuper de la réédification de nos

villes détruites. Cela va de soi: après que leurs soldats ont incendié nos

villes, leurs architectes viendront les refaire, dans le goût allemand

qu'on peut si bien apprécier à Bruxelles, à la Deutsche Bank de la rue

d'Arenberg. On sait d'ailleurs, n'est-ce pas, que des Allemands se sont

déjà proposés pour reconstruire Louvain et Malines, et qu'ils ont été

éconduits avec tout le respect que commande une pareille délicatesse de

sentiments.

Occupons-nous seulement de ce que dit M. Stübben relativement aux

destructions des villes en Belgique. Voici un extrait de sa conférence:

_La Guerre et l'Architecture (Krieq and Baukunst)_, conférence jubilaire

faite par le conseiller intime supérieur d'architecture, docteur-ingénieur

Stübben. Dans _Wochenschrift des Architekten-Vereins zu Berlin_, 10e

année, nos 14 et 15 (3 et 10 avril 1915).

«... Pauvre Belgique! Ton gouvernement était égaré par l'Angleterre; ta

population, embarrassée par sa propre sottise, était ameutée par les

fransquillons; et tu te précipitas dans la ruine. Ton Roi inexpérimenté

n'avait pas la clarté de jugement d'un Léopold, ton peuple débandé ne

connaissait pas la discipline que donnent l'instruction obligatoire et le

service militaire personnel. Sa passion et son excitation devinrent de la

sournoiserie. Et voilà que Louvain, Aerschot, Visé et Liège, Termonde et

Ypres sont en ruines. A Visé, à Aerschot et à Louvain, c'est la population

elle-même qui par sa fureur provoqua l'anéantissement de ses foyers. A

Lierre, à Termonde et à Ypres, au contraire, ce fut et c'est encore le

violent conflit de l'attaque et de la défense qui sacrifia à la fois les

maisons et les nobles édifices publics.

«Lierre, bombardée à la fois par amis et par ennemis, lors des terribles

batailles du siège d'Anvers, est atrocement dévastée. La belle église

gothique tertiaire de Saint-Gommaire, les chapelles de Saint-Pierre et de

Saint-Jacques sont fortement endommagées.

«A Termonde, qui pendant ces mêmes combats fut bombardée neuf fois par

les Allemands et par les Belges, les trois quarts des habitations sont

détruites, ainsi que l'Hôtel de Ville.

«Ypres, la pittoresque ville de la Flandre occidentale, une églantine

assoupie, a été terriblement éprouvée; depuis des mois elle est le point

de mire de puissants canons. Son sort final est entre les mains de Dieu.

La vénérable Halle aux draps avec ses merveilleuses fresques, le haut

beffroi, l'Hôtel de Ville connu sous le nom de Nieuwwerk, la cathédrale

et le musée, sont, pour autant qu'on le sache, démolis ou tout au moins

détériorés... et le malheur s'étend chaque jour.

«Des batailles meurtrières ont fortement endommagé Dinant et Malines,

Dixmude (où le célèbre jubé de l'église Saint-Nicolas fut réduit en

cendres), Furnes et Nieuport. Ce qui existe encore des trois dernières

localités citées, et ce qui en restera finalement, n'est pas connu, mais

ce ne sera sans doute pas grand'chose....»

* * * * *

Voyons ce qu'il y a de vrai dans les assertions de M. Stübben.

_Visé_.--Brûlé le 15-16 août 1914, parce qu'un commandant allemand avait

été tué sur la place de la Station. Les soldats, d'ailleurs ivres, ne

se sont pas donné la peine de rechercher par qui l'officier avait été

atteint: ils ont brûlé l'église, la maison communale, les écoles et

575 maisons, c'est-à-dire presque tout Visé, sauf les faubourgs

(Devant-le-Pont et Souvré). Les maisons non brûlées de Visé et des

faubourgs ont été consciencieusement pillées. Une quarantaine d'habitants

furent fusillés, le 4 et le 16 août.

_Aerschot_.--Incendié le 19 août. L'incendie et le massacre furent

ordonnés par le général Jacobi parce que le général Stenger avait été

tué sur le balcon du bourgmestre. Les Allemands accusèrent le fils du

bourgmestre, un enfant inoffensif; il est démontré maintenant que le coup

de fusil a été tiré par un soldat polonais. Le feu fut mis à l'église,

mais elle ne brûla pas. L'Hôtel de Ville et 386 maisons furent incendiés;

151 civils furent fusillés. Toutes les maisons non brûlées ont été

saccagées; on a retrouvé partout les traces d'ivrognerie.

_Louvain_.--Incendié surtout le 25-26 août; le prétexte fut que les

habitants avaient tiré sur les soldats; en vérité, les Allemands avaient

tiré les uns sur les autres. 1.120 maisons furent détruites; 500 fortement

endommagées. Beaucoup de monuments ont été brûlés. Au moins 150 civils

furent tués.

Dans les faubourgs de Louvain:

129 maisons furent incendiées à Corbeek-Loo.

312 -- -- à Herent.

95 -- -- à Heverlé.

461 -- -- à Kessel-Loo.

57 -- -- à Winxele.

Toutes les maisons non brûlées ont été pillées.

_Lierre_.--La ville fut bombardée à diverses reprises, surtout par les

Allemands, entre le 28 septembre et le 4 octobre. Le nombre des maisons

qui ont souffert du bombardement est de 753; mais le dommage est en

général facilement réparable. L'église Saint-Gommaire, l'église des

Jésuites, plusieurs chapelles, l'école normale de l'État, l'école

moyenne de l'État, l'Académie de dessin et 659 maisons ont été brûlées

complètement, entre le 8 et le 10 octobre, alors que tous les habitants

avaient fui et qu'il n'y avait plus aucun combat dans les environs. Toutes

les maisons non brûlées ont été pillées.

_Termonde_.--La ville a été bombardée, mais ce ne sont pas les dégâts

causés par les obus qui sont les plus graves: ils n'intéressent que les

maisons et les fabriques situées contre la Porte d'Eau, tout près de

l'Escaut. Les dommages les plus importants ont été causés par l'incendie

intentionnel, allumé le 5 septembre, après la retraite des troupes belges.

L'Hôtel de Ville, plusieurs églises, des écoles, presque toutes les

usines, l'hôpital et environ 1.300 maisons sont réduits en cendres.

On peut encore voir en certains points de quelle manière les troupes

allemandes préparaient les maisons pour y mettre plus facilement le feu.

Dans le faubourg de Saint-Gilles, l'église, la maison communale et 152

maisons ont été entièrement détruites par le feu, 250 maisons sont

fortement endommagées, dont quelques-unes, peu nombreuses, par le

bombardement.

_Ypres, Nieuport, Furnes, Dixmude_, ont été bombardés par les Allemands.

L'église de Dixmude possédait un jubé dont M. Stübben lui-même disait

récemment que s'il était anéanti ce serait une perte irréparable (_Die

Bauwelt_, 14 janvier 1915, p. 15). Or ce jubé fameux avait résisté par

miracle au bombardement, mais il succomba à la visite que lui firent, à

coups de crosse de fusil, les soldats allemands qui prirent la ville (_Le

Petit Parisien_, 17 décembre 1914).

_Dinant_.--N'a jamais été bombardé, mais incendié le 23 et le 24 août par

les Allemands, qui ne donnèrent même pas de prétexte. La collégiale et

plusieurs autres églises sont ou bien détériorées par le feu ou bien

brûlées complètement.

L'Hôtel de Ville, des écoles et 1.263 maisons sont brûlés. Tout a été

pillé. Plus de 700 habitants ont été fusillés.

_Malines_.--Pas une bombe belge n'a touché la ville, mais quelques-unes

sont tombées dans les faubourgs. Malines fut bombardé pour la dernière

fois le 27 septembre 1914 par les batteries allemandes établies à

Hofstade. Ce qui prouve à tout évidence que le bombardement de Malines a

été opéré par les Allemands, et non par les Belges, c'est que partout où

l'on peut localiser avec précision le sens du bombardement, par exemple

sur la cathédrale de Saint-Rombaut, on constate que les dégâts siègent

uniquement du côté du sud et de l'est. Le 27 et le 28 septembre tous les

habitants s'enfuirent. A ce moment la place des Bailles de Fer était

encore intacte, sauf quelques toits troués par les obus et facilement

réparables. Mais entre le 28 septembre et le 10 octobre les Allemands

pillèrent à fond toute la ville. En même temps ils mirent le feu à

plusieurs quartiers: place des Bailles, rue Léopold, et l'hôtel Busleyden

avec ses environs. Il y a à Malines 358 maisons entièrement détruites, 216

à moitié détruites, 401 gravement endommagées.

* * *

On voit donc que, sauf en Flandre occidentale, ce n'est pas le

bombardement mais l'incendie volontaire qui a commis le plus de dégâts. M.

le conseiller intime supérieur d'architecture, docteur-ingénieur Stübben,

se trompe par conséquent. Nous admettons provisoirement qu'il a été induit

en erreur, tout comme les 93 intellectuels: ceux-ci assurent en effet que

jamais les troupes allemandes n'ont touché à la personne ou aux biens des

Belges sans y être forcés par la plus amère nécessité. Il est sans doute

convaincu, lui aussi, que c'est sous l'empire de la nécessité que les

Allemands ont mis le feu en vingt et un endroits à l'église Saint-Pierre à

Louvain, et qu'ils ont fusillé le R.P. Dupierreux, dans la poche duquel on

avait trouvé un carnet avec des réflexions simplement désobligeantes pour

les Allemands.

Heureusement M. Stübben est venu en Belgique depuis qu'il a écrit sa

conférence. Il a visité notamment Louvain où il a eu l'occasion de se

renseigner _de visu_. Il a sans doute été dans d'autres villes ruinées.

Aussi pouvons-nous nous attendre à lire prochainement un article où M. le

conseiller intime supérieur d'architecture, docteur-ingénieur, reconnaîtra

qu'il a été trompé, et où il dira la vérité aux 93.

(_La Soupe_, n° 348.)

Du reste, pour permettre à chacun de juger de l'étendue des crimes

allemands en Belgique, _La Soupe_ a donné, dans ses nos. 354 et 380, des

tableaux qui ont été reproduits par le deuxième volume des Rapports de

la Commission d'enquête belge, tableaux donnant pour chaque commune du

Brabant le nombre de maisons incendiées, celui des maisons pillées, celui

des civils tués et celui des civils envoyés comme prisonniers civils en

Allemagne (n° 354); la statistique des maisons incendiées ou démolies des

provinces d'Anvers, de Liège et de Namur (n° 380).

_c) Accusations contre la population civile de Belgique._

Il est malheureusement vrai, disent les Allemands, que nous avons dû sévir

contre les villes et les villages de Belgique, mais c'est parce que les

habitants étaient des francs-tireurs et commettaient contre nos troupes

les pires atrocités.

Sur quoi les Allemands basent-ils leurs affirmations? Sur des enquêtes

conduites par eux-mêmes. Dans le seul résultat d'enquête publié

officiellement, le _Livre Blanc_ qui a paru en mai 1915, ne figurent pour

ainsi dire que des témoignages de militaires allemands. Le Livre Blanc a

été commenté par _La Libre Belgique_:

Le «Livre Blanc».

Le Gouvernement de Berlin a enfin livré au jugement du monde contemporain,

de la postérité et de l'histoire le fameux _Livre Blanc_ qui doit le

justifier des crimes commis par ses armées en Belgique. Nous devons

convenir que ce document est remarquable. Il est très fort au moins en ce

sens que la mauvaise foi et la maladresse teutonnes y ont réalisé le tour

impossible de se surpasser elles-mêmes. Certes, aucun de ceux qui ont

appris à connaître la chancellerie de la Wilhelmstrasse n'en attendait

dans le cas présent rien d'habile ni d'honnête. L'État-major allemand,

ayant à répondre des atrocités commises avec son approbation et par ses

ordres, se trouve dans un cas qui n'est pas plus excusable qu'il n'est

niable. On savait d'avance que les plumitifs officiels qui ont accepté la

mission de blanchir ce nègre n'y épargneraient pas les ressources propres

de leur malpropre industrie. Ils ont donné assez de preuves de l'aplomb

impudent qui leur permet de contester l'évidence, de dénaturer les faits

les plus notoires et d'affirmer, la main sur le coeur, que deux et deux

font cinq ou tout au moins quatre et demi. Néanmoins, il y a des bornes

à tout, et il y en a notamment à ce qu'il est possible d'affirmer avec

quelque chance d'être cru. On pouvait donc s'attendre à voir filtrer,

à travers les mensonges et les dénégations cyniques du _Livre Blanc_,

quelques aveux inspirés non point par la probité ou par le remords, mais

par la nécessité de garder au moins une ombre de vraisemblance.

Il n'y en a pas. Le Gouvernement de Berlin ne se repent de rien, il ne

regrette rien, il n'a rien à se reprocher. Il se présente devant le

monde civilisé avec le calme de l'innocence ou plutôt avec la tranquille

impudeur d'un Canaque. Le maître a voulu que le _Livre Blanc_ ne fût que

le commentaire de la célèbre dépêche, où il soulageait les affres de son

coeur saignant des inévitables rigueurs qu'il ne lui avait pas été permis

de tempérer.

Et, pour lui complaire, les scribes de sa chancellerie se sont mis à

triturer la vérité, aussi servilement que les généraux auxquels il

commande une opération insensée envoient des Polonais ou des Bavarois à la

boucherie. Donc il n'y a pas eu d'atrocités allemandes en Belgique. Les

troupes de S.M. Impériale et Royale y sont entrées animées des meilleures

intentions et pourvues des instructions les plus pacifiques. Si elles y

ont un peu pillé, un peu incendié, un peu mitraillé, si elles ont expédié

quelques milliers d'habitants en Allemagne ou dans l'autre monde, c'est

qu'elles y ont été forcées de se protéger contre des francs-tireurs des

deux sexes et de tous les âges, de trois semaines à quatre-vingt-dix ans.

Voilà ce que le _Livre Blanc_ nous révèle, ce que l'Agence Wolff répète et

ce que le monde civilisé est prié de croire.

Sérieusement, se promettent-ils en Allemagne qu'il le croira? Nous mettons

à part celui qui a commandé la manoeuvre et à qui nulle expérience ne

persuadera jamais qu'une idée sortie de sa tête puisse ne pas être

géniale. Mais les autres, ceux qui ont encore à compter avec la réalité,

avec les faits et avec le sens commun, qu'en pensent-ils, s'ils ont

seulement un peu de prévoyance ou de mémoire?

Au fait, nous sommes bien simples de nous demander ce qu'ils en pensent.

Cela n'a aucune importance, aucune absolument. Le reste du monde a

maintenant son opinion faite par les soins des Teutons eux-mêmes. Venant

quelques semaines plus tôt, le _Livre Blanc_ aurait encore pu en imposer

à quelques âmes honnêtes, à qui les horreurs imputées aux armées de la

«Kultur» paraissaient dépasser toutes les bornes de la vraisemblance.

Mais la chancellerie teutonne n'est pas plus expéditive que la stratégie

teutonne ne l'aura été pour passer l'Yser. On a plus tôt fait de brûler

une ville et de massacrer une population que de trouver une explication

congruente de ces exploits. Pendant que les rédacteurs du _Livre Blanc_

s'escrimaient sur ce thème impossible, la «Kultur» des armées de terre et

de mer de S.M. Impériale et Royale continuait de faire des siennes. Ses

pirates coulaient le _Lusitania_: l'Amirauté, l'Agence Wolff, toute la

presse allemande, tout le peuple allemand, saluaient par des cris de

joie féroces la mort de 1.500 victimes innocentes, sans même paraître

comprendre, les sots! que, du même coup, ils faisaient la preuve des

atrocités commises par leur armée, de la préméditation froide qui les

avait préparées et de l'assentiment moral qu'elles avaient rencontré dans

la masse de la nation allemande.

Venant là-dessus, le _Livre Blanc_ n'est plus qu'un nouveau trait de la

démence furieuse qui entraîne à l'abîme l'empire des Hohenzollern. Soyons

sans crainte sur le genre de succès qu'il rencontrera.

Pour nous, Belges, c'est assurément une épreuve cruelle que d'assister

garrottés et bâillonnés aux simagrées hypocrites de l'ennemi, qui profite

de son omnipotence d'un jour pour chercher à déshonorer notre malheureuse

patrie après l'avoir dévastée, ruinée et ensanglantée. Mais cette épreuve

est aussi de celles dont il faut savoir tirer profit. Et volontiers nous

dirions à nos compatriotes: lisez, faites lire et répandez le _Livre

Blanc_. Il n'y a pas de meilleur moyen pour propager et enraciner partout

le mépris de la domination que nous subissons. Il y a encore chez nous des

esprits timides ou accessibles à la suggestion qui croient les nouvelles

allemandes, qui s'effraient des affiches allemandes et qui prennent au

sérieux les communiqués allemands. Rien ne les en guérira mieux que la

lecture de ce _factum_ qui, pour toutes les consciences belges, sue le

mensonge par toutes les lignes. Et si, au début au moins, l'organisation

de nos ennemis a pu nous donner une inquiétante impression de leur force,

le _Livre Blanc_ nous donnera à toutes les pages la preuve de leur

perfidie et celle de leur stupidité.

C'est faire oeuvre de patriotisme que de coopérer largement à la diffusion

de cette preuve.

(_La Libre Belgique_, n° 31, juin 1915, p. 2, col. 2.)

Au printemps de 1916 a paru en Belgique un livre clandestin: _L'Armée

allemande à Louvain et le _Livre Blanc _-Traduction et réfutation de la

partie du _Livre Blanc_ relative au sac de Louvain [58]._ Cet ouvrage

reprend une à une toutes les dépositions et les réfute en les opposant les

unes aux autres ou en montrant leur contradiction avec des faits que le

premier venu peut constater à Louvain (pl. IX).

[Note 58: Ce volume va être réimprimé par les soins du Gouvernement

belge.]

Le _Livre Blanc_ ne reproduit guère, disions-nous, que des dépositions

allemandes. Pourtant l'autorité occupante fait aussi en Belgique des

enquêtes où des Belges sont entendus. Comment fonctionnent ces enquêtes,

quelques articles clandestins nous le diront:

Comment ils font les enquêtes.

Le journal catholique hollandais, _De Tijd_, rapporte que le cardinal

Mercier avait demandé, dans le courant de janvier, qu'une enquête

officielle impartiale fût ouverte sur l'accusation formulée contre des

prêtres d'avoir tiré contre les Allemands. Une commission d'officiers

a interrogé les Flamands et les Wallons au sujet des actes des

francs-tireurs; elle a dressé les procès-verbaux de dépositions en

allemand, alors que les témoins ne connaissent pas un traître mot de cette

langue, et a obligé ces derniers à les signer.

Mgr Ladeuze, principal de l'École supérieure de Louvain, interrogé sur le

point de savoir si des femmes avaient été maltraitées à Louvain, répondit

que dans les faubourgs il avait été témoin d'actes de violences commis par

des soldats. On l'arrêta aussitôt: «Vous sortez de la question, il s'agit

de Louvain et pas des faubourgs.» Et la réponse de Mgr Ladeuze ne fut pas

portée au procès-verbal.

Poursuivant, Mgr Ladeuze déclara:

--De ma maison, le jour de la destruction de Louvain, je vis deux soldats

qui faisaient feu contre l'Institut Arenberg.

--Avez-vous réellement vu?

--J'ai vu de mes yeux et j'avais à mes côtés un de mes adjoints.

--Eh bien, dit un officier, membre de la commission, cela n'avait aucune

importance.

Et l'incident ne figure pas dans la déposition.

(_La Libre Belgique_, n° 17, avril 1915, p. 3, col. 1.)

Il y a des juges à Berlin!!!

Les feuilles à la solde de l'Agence Wolff nous apprennent que le

Gouvernement impérial publiera prochainement un _Livre Blanc_ sur les

affaires de Louvain, Malines, Dinant et autres lieux, qui ont spécialement

joui des lumières enflammantes de la «Kultur» teutonne. L'Agence Wolff ne

dit pas encore aujourd'hui, mais elle dira demain que ce _Livre Blanc_ est

tout ce que l'on aura jamais pu écrire de plus impartial, de plus sincère,

de plus objectif, de plus consciencieux et de plus irréfutable. Nous

n'avons pas besoin d'en avoir lu une seule ligne pour annoncer que ce

livre nous montrera quelque chose de plus blanc que sa couverture: ce sera

l'âme candide et innocente de ces bons Teutons faussement accusés d'avoir

mis en Belgique tant de villes et de villages dans l'état où on les voit

aujourd'hui, et d'y avoir supprimé tant d'habitants qu'on n'en voit

plus. Erreur, mensonge et calomnie! Tout ce qu'on en a dit est de pure

invention: le _Livre Blanc_ le prouve et l'Agence Wolff répétera aux

quatre vents du ciel que la preuve est aussi décisive que les victoires de

l'armée allemande en Flandre, et particulièrement à l'Yser, d'après les

bulletins du grand État-major. Sur le papier cela va toujours et, comme

dit le proverbe: quand on prend du galon, on n'en saurait trop prendre.

En attendant qu'il nous soit donné de contempler la «Kultur» allemande

dans sa robe d'innocence en papier blanc, voici un petit exemple de la

simplicité ingénue avec laquelle procèdent les enquêteurs qui opèrent pour

la chancellerie impériale (département des mensonges internationaux).

Quand le moment sera venu, on mettra les noms propres à cette histoire.

Durant la première période de l'invasion, les habitants du village de X...

sont emmenés par les gens de la «Kultur» sur le territoire de la commune

de Z... où ils sont fusillés. Ce fait-divers ayant attiré l'attention des

indiscrets, les préposés au blanchissage de la «Kultur» se transportent

sur les lieux illustrés par les soldats de ladite «Kultur». Enquête,

interrogatoire des témoins, procès-verbal, le tout se passe dans les

formes protocolaires, avec une correction impeccable. Les survivants du

drame prêtent serment, parlent suivant leur conscience et signent leurs

dépositions. La «Kultur» sort de là blanche comme neige. Au bourgmestre de

X..., les enquêteurs demandent d'attester que personne n'a été fusillé sur

le territoire de sa commune: la chose est vraie et le mayeur de X... est

forcé d'en convenir. On ne lui pose pas d'autre question et le brave homme

n'a pas l'occasion d'ajouter que ses administrés emmenés à Z... n'en

sont jamais revenus et pour cause. Personne n'a été fusillé à X Et d'un!

Maintenant c'est le tour du bourgmestre de Z... «Quelqu'un de Z... a-t-il

été fusillé?--Personne.» Il n'y a rien à redire, c'est l'exacte vérité.

L'interrogatoire s'arrête là, le procès-verbal _idem_, et la «Kultur»,

lavée à blanc, réapparaît reluisante et immaculée.

Il y avait autrefois des juges à Berlin; il n'y en a plus. Il n'y reste

que des robins dignes de la cause qu'ils croient servir. La chancellerie

impériale et l'Agence Wolff ont les pourvoyeurs qui leur conviennent. Mais

il reste dans le monde des gens qui savent lire et ceux que le _Livre

Blanc_ aura un moment égarés ouvriront de grands yeux quand on pourra le

leur commenter.

(_La Libre Belgique_, n° 24, mai 1915, p. 1, col. 2.)

Ce que le «Livre Blanc» ne dira pas ou ce que les journaux muselés ne

publieront pas.

Après la déposition du journaliste américain Fox, innocentant les

Allemands, voici des témoignages de Belges. Faut-il croire que, pris

de remords au souvenir des 526 civils massacrés le 22 août à Tamines,

--uniquement pour venger la mort d'un grand nombre des leurs fauchés dans

ce village par les mitrailleuses françaises [59],--les _Gott mit uns_ ont

tenu à se laver, devant l'Europe civilisée, de ce forfait particulièrement

odieux?

[Note 59: On sait que les soldats allemands hésitèrent à tirer sur les

malheureux civils, qu'ils savaient innocents. Mais l'officier, après les

avoir sévèrement admonestés, manoeuvra lui-même la mitrailleuse. A la

conclusion de la paix, les Alliés se feront livrer ce chef de bandits,

dont le nom est connu.]

Toujours est-il qu'à Tamines ils circulent de maison en maison à l'effet

de recueillir des témoignages à décharge. Le revolver sous le nez les

Taminiens sont priés de signer un papier comme quoi ce sont les Français

qui ont mitraillé leurs concitoyens. A Jemappes, ils ont déjà usé d'un

procédé analogue, en vue de faire déclarer par les habitants que c'étaient

les Anglais qui ont brûlé leurs maisons.

Le revolver est persuasif de sa nature. Il l'emporte de beaucoup sur toute

figure de rhétorique. Si Quintilien l'avait connu, il l'aurait placé au

premier rang des moyens oratoires. Les Prussiens, gens avisés, se sont

révélés supérieurs à Quintilien. Évidemment, un témoignage obtenu par

cet engin n'a qu'une valeur relative; mais les Boches ne sont pas si

regardants. Ils envoient donc leurs procès-verbaux d'enquête au revolver,

_Comptoir du mensonge_, Wilhelmstrasse, à Berlin.

Là, le maître en truquage, Herr Otto Hammann, procède au dépouillement

et expédie à ses reptiles et aux nations neutres des communiqués dans ce

genre-ci:

«Entre autres crimes dont les Belges accusent notre brave armée, nous

citerons les mitraillades de Tamines et les incendies de Jemappes. Or,

ces atrocités sont le fait des Français, d'une part, et des Anglais,

de l'autre. Témoins les attestations suivantes, émanant de personnes

honorables de ces deux localités, recueillies sous la foi du serment,

qui vengent une fois de plus nos soldats des légendes calomnieuses

(_verleumderische Märchen_), comme dit le Freiherr von Bissing, répandues

sur leur compte. Nous tenons ces signatures à la disposition de quiconque

voudra les contrôler, car nous, hommes de la «Kultur», nous agissons au

grand soleil.»

Ah! Mgr Mercier avait bien raison de dire: Refusez toute estime à ces

gens-là.

(_La Libre Belgique_, n° 25, mai 1915, p. 4, col. 1.)

Aucune des dépositions relatées ci-dessus n'a été publiée, que nous

sachions. Par contre, en voici deux qui ont été reproduites par nos

ennemis.

Dans le n° 2 des feuillets de propagande émanant du _Bureau des deutschen

Handelstages_ (voir p. 43) figurent les lignes suivantes reproduites par

_La Soupe_ dans son n° 303, qui est consacré à la propagande allemande en

Belgique:

La propagande allemande en Belgique.

_Louvain._--Un télégramme du Gouvernement belge au Gouvernement anglais

s'exprime en ces termes: «Un corps d'armée allemand s'est retiré en fuite

sur Louvain. La garnison allemande de cette dernière ville, incertaine sur

cette affluence de fuyards, les a pris pour des Belges et a ouvert le

feu sur ses propres compatriotes. Mais afin de pallier leur erreur,

les troupes de la garnison ont prétendu que la fusillade ainsi engagée

provenait du fait des habitants.» Un récit aussi insensé ne saurait

trouver accueil auprès de toute personne impartiale. La vérité est que les

autorités belges avaient organisé le soulèvement populaire, installé des

dépôts d'armes, chaque fusil portant le nom de l'habitant auquel il était

destiné. Louvain s'était rendu, la population semblait garder une attitude

paisible. Elle fit concorder une attaque criminelle dans les rues avec une

sortie de la garnison d'Anvers. De toutes les fenêtres, de tous les toits,

la fusillade fut engagée, même avec des mitrailleuses que servaient

des étudiants. Il fallut vingt-quatre heures avant que le feu ne fût

complètement éteint.

Témoignage des Pères dominicains belges (_Kölnische Volkszeitung_):

«Dans l'après-midi du 25 août, à 5 heures, arrivèrent de nouvelles troupes

allemandes, qui furent logées dans la ville comme les précédentes,

lesquelles avaient quitté Louvain. Bientôt après, le bruit circula que les

Anglais et les Français marchaient sur la ville de deux côtés. On entendit

en même temps une canonnade et une fusillade. Quelques coups de feu isolés

furent déjà tirés des maisons sur les soldats, et en conséquence, ceux-ci

se trouvaient rassemblés sous les armes à 7h 30 du soir. Les citoyens

commencèrent alors à tirer en grand nombre des maisons sur les Allemands.

Ceux-ci ripostèrent par une fusillade et le feu des mitrailleuses. Le

combat se prolongea toute la nuit. Déjà des maisons étaient en flammes,

principalement dans la rue de la gare. Chaque individu se montrant à la

fenêtre servait immédiatement de cible aux coups de feu. On se saisit de

nouveau des otages pour les conduire à l'Hôtel de Ville. Parmi eux se

trouvaient Mgr Coenraets, vice-recteur de l'Université, le sous-prieur des

Dominicains et encore deux prêtres. De l'Hôtel de Ville, ces otages furent

conduits sous escorte par les rues de la ville, afin d'exhorter les

habitants au calme, par des discours en français et en flamand, aux

différents carrefours. Cela dura jusqu'à 4 heures du matin, et pendant ce

temps le feu continua à être dirigé des maisons. Les soldats y répondaient

et les incendies augmentèrent. Le mercredi à midi, les otages furent

conduits de nouveau par les rues, annonçant dans les deux langues qu'ils

allaient être eux-mêmes fusillés, si la résistance ne cessait pas. Vains

efforts, le feu ne fut même pas interrompu pendant cette promenade, et

même on tira sur les soldats qui accompagnaient les otages, ainsi que sur

le médecin. Ces scènes honteuses se prolongèrent pendant toute la nuit

jusqu'au jeudi.»

Le magnifique Hôtel de Ville fut épargné par les troupes allemandes; de

même, dans la mesure du possible, l'église Saint-Pierre, bien qu'on y

eût trouvé un dépôt d'armes. Seule, la toiture de cette église a été

endommagée. Th. Wolff écrit dans le _Berliner Tageblatt_: «Impossible de

garantir une sûreté complète, si l'autel de Van Dyck sert à cacher des

assassins.»

(_La Soupe_, n° 303.)

L'autre témoignage publié se rapporte également à Louvain. Nous l'avons

connu par une brochure de propagande: _Die Wahrheit über den Krieg (La

Vérité au sujet de la guerre)_. La soi-disant déclaration de Mgr Coenraets

a été reproduite par _La Soupe_, qui y a ajouté le démenti formel de

l'intéressé:

La sincérité allemande.

Les Allemands ont fait grand bruit autour d'une prétendue déposition faite

par Mgr Coenraets, vice-recteur de l'Université de Louvain, qui fut otage

à Louvain.

Voici le récit que lui attribuent les Allemands. Il est traduit de _Die

Wahrheit über den Krieg (La Vérité au sujet de la guerre)_ (E.S. Mittler

und Sohn, Berlin, 1914. 2e édition, 20 sept. 1914, p. 66).

«Quand j'entrai en fonctions le 25 août, l'après-midi, on commença à tirer

formidablement sur les troupes allemandes. Ce n'étaient pas des troupes

régulières qui tiraient puisqu'il n'y avait plus de soldats belges à

Louvain.

«Comme nous étions perplexes et effrayés dans la chambre, un officier

supérieur allemand entra, nous déclarant qu'une conjuration avait dû être

préparée. Quand vers le soir le tir cessa, nous nous promenâmes rue de la

Station pour recommander le calme aux habitants. Le père Dillon parla en

flamand, le sénateur Orban de Xivry en français. Nous retournâmes alors à

l'Hôtel de Ville et allâmes nous coucher.

«Le lendemain matin on nous conduisit à la gare pour nous loger dans des

wagons de chemin de fer. Dans la salle d'attente les officiers allemands

préparaient une proclamation qui devait être lue en ville; voici ce

qu'elle disait:

«Nous avons de vous des otages. Si un seul coup est encore tiré, nous «les

fusillons. La ville sera punie et nous exigerons une contribution de «20

millions de francs.»

«Nous avons parcouru la ville avec cette proclamation. Le père Dillon l'a

lue quarante à cinquante fois; à côté de nous deux officiers tenaient leur

revolver sur nous, prêts à tirer. Vingt fantassins allemands suivaient,

des soeurs de charité se joignirent au cortège.

«Des femmes, des enfants, des hommes pleuraient autour de nous, levant les

bras et criant qu'ils feraient tout pour nous sauver de la mort. Pendant

que nous lisions la proclamation au coin de la rue Frédéric Lints des

coups furent de nouveau tirés sur les Allemands. Nous avons ainsi parcouru

les rues pendant cinq heures en lisant la proclamation.

«Puis je demandai de pouvoir aller à la maison, le temps de mes fonctions

étant écoulé. Un médecin-major allemand, le Dr Berghausen, de Cologne,

s'offrit généreusement à me reconduire. C'est à lui que je dois la vie.

«Nous étions déjà arrivés rue Léopold, quand un coup éclata de la rue

Marché-aux-Grains. Aussitôt des soldats allemands s'apprêtent de l'autre

côté à tirer sur moi. Mon compagnon se précipite devant moi, me couvre de

son corps, et je suis sauvé.»

La Presse Clandestine dans la Belgique Occupée · 第 84 / 112 题