«Nous étions dans la tranchée, à une cinquantaine de soldats du 9e Ge. de
ligne, depuis le 4 au soir. Les ennemis cherchent à passer à droite et
à gauche de nous. Nous sommes de plus en plus entourés... Deux ou trois
régiments doivent être là... Les balles pleuvent de toutes parts, mais
heureusement le tir de l'adversaire est fort mauvais.
«Prévoyant une charge à la baïonnette, j'enlève mon sac, j'y prends
certaines choses, entre autres des bottines, et je recommence le feu.
«En effet, quelques minutes plus tard, les Allemands tentent un assaut
repoussé par des feux de salve.
Jeudi 5 août, 1 heure du matin.
«La bataille continue toujours aussi ardente. Les Allemands ne savent à
quelles forces ils ont affaire et n'osent pas s'avancer. L'obscurité nous
est d'un très grand secours. De nombreux ennemis sont envoyés vers nous
pour se rendre compte de la situation. Ils veulent couper les fils
barbelés devant les tranchées, afin de faciliter leur assaut. Presque tous
sont arrêtés en chemin; un seul parvient grâce à l'ombre épaisse d'un
arbre jusqu'au-dessus de notre tranchée... Il ne racontera plus jamais ce
qu'il a vu.
1h. 30.
«Les cartouches diminuent, les fusils nous brûlent les mains, nos hommes
sont comme des furieux. Cependant la fin approche.
«A 80 mètres, on aperçoit l'éclair des fusils allemands. Nos forts tirent
avec une précision étonnante; la lueur du projecteur passe, l'obus éclate
à l'endroit même où a passé le raie lumineuse, au milieu des Allemands.
«Je tire... je me baisse pour recharger; une balle traverse à ce
moment--même mon shako.
«Il me reste quinze cartouches, mes coups se font de plus en plus rares...
Chacun tire de loin en loin, à coup sûr. Les Allemands approchent
toujours; il en arrive jusqu'à 8 et 10 mètres de nous.
«Je les laisse venir et j'ai l'immense plaisir d'en voir tomber neuf en
une demi-heure, sous mes dernières balles.
2h. 30.
«C'est la fin. Les dernières cartouches ont chacune abattu leur homme.
«Quatre heures durant, à une cinquantaine d'hommes, nous avons arrêté
des centaines d'Allemands et nous périssons faute de munitions. Résultat
admirable, car nous n'avons qu'un mort et deux blessés. J'ai tiré environ
280 cartouches.
«Inutile de tenter de fuir, car nous sommes cernés de toutes parts. Nous
devons arborer le drapeau blanc.
«Les Allemands dégringolent dans la tranchée et, sans tenir compte du
drapeau, ils nous lardent de coups de baïonnette. Bien que blessé à la
cuisse, je me défends; successivement j'entaille deux Allemands et dans
l'un d'eux ma baïonnette se brise..., tout cela en l'espace de quelques
secondes.
«Survient un sous-officier allemand. Il arrête l'attaque et procède à
notre désarmement. Puis les Allemands, furieux d'avoir été tenus en échec
par cette poignée d'hommes, abattent à bout portant quarante de mes
camarades.
«Je sens une baïonnette s'enfoncer dans ma cuisse gauche et le coup de feu
suivre; je fais un bond et je retombe au fond de la tranchée.
«Alors commence le supplice le plus affreux qui se puisse imaginer. Les
blessés se lamentent et crient pendant que les Allemands continuent leur
barbare besogne; ils tirent au hasard et s'entretuent même. Deux coups de
crosse me sont encore assénés sur la tête, qui heureusement est solide.
Finalement intervient un officier; il arrête le carnage, abat à coups de
revolver un de ses hommes, nous exprime ses regrets et ses félicitations.
Toutefois, il permet à ses soldats de dépouiller les morts comme les
vivants, sauf à ne pas prendre l'argent: naturellement tout est enlevé.
«Alors se produit spontanément de la part des rares Belges survivants une
action généreuse et admirable. Ces hommes, enivrés par le combat et fous
de rage, redeviennent instantanément calmes; ils jettent tout ce qu'ils
possèdent aux Allemands pour prodiguer leurs soins aux camarades blessés.
«Je tiens ici à remercier spécialement mon camarade Leconte; sans crainte
du danger, il arrange de son mieux ma plaie béante; s'oubliant soi-même,
il me donne tout ce que contient sa gourde.
«Sûr de ma fin, je lui confie mes derniers désirs dont il prend
soigneusement note... Il est enlevé comme prisonnier... Avant de me
quitter (car lui aussi croit, que c'est fini pour moi), il m'embrasse,
le brave, le boa ami. Au moment où nos quelques survivants valides sont
emmenés, j'ai la force de crier: «Au revoir, courage, vive le 9ième!»
Mal m'en prend, car je n'ai pas achevé qu'une baïonnette enfoncée dans
ma jambe me rappelle à l'ordre. Les camarades partis, nous voilà seuls,
quelques blessés, abandonnés à 3 heures de la nuit sous une pluie
battante. Il me reste une veste, une chemise et mes bottines, Leconte
m'ayant enlevé mon pantalon pour me panser.
«Le matin même, ayant envisagé la possibilité d'être blessé et m'étant
rappelé certains récits de la guerre de 1870, j'avais pris la précaution
de remplir ma gourde et de n'y point toucher durant le cours de la
journée. La soif se fait sentir... ma gourde est là, intacte, à quelques
mètres de moi, mais... impossible de l'atteindre... je ne puis remuer. Un
Allemand passe, je le supplie dans sa langue de me la donner...
«--Que contient-elle? me demande-t-il.
«--_Wasser_, lui réponds-je.
«--_Schön_.
«Il ramasse ma gourde, se désaltère, m'arrose avec le surplus et m'envoie
sur la bouche un formidable coup de pied, qui m'enlève une dent.
«Deux Allemands successivement meurent près de moi; je n'en suis nullement
émotionné.
«La pluie tombe toujours, fine et serrée; les balles sifflent au-dessus de
nos têtes.
«Un Allemand passe, il m'aperçoit; il se détourne de son chemin pour me
donner un coup de baïonnette au pouce et un coup de pied dans les reins.
«Un Belge ayant trois balles dans le bras rampe jusqu'à moi; de mon mieux
j'essaie de faire une ligature; le malheureux a perdu déjà beaucoup de
sang, et moi-même je ne suis plus bien fort. Mes soins sont inutiles.
«Je sens ma faiblesse s'accentuer, car le sang continue à s'épandre. A ma
portée se trouve un paquet de chocolat tombé d'une poche; je m'en empare
et j'en avale cinq bâtons. Je donne un morceau à mon camarade blessé,
couché près de moi; il accepte avec plaisir. Quelques minutes après, je
lui tends un second morceau; il ne me répond plus; hélas! dans sa main il
tient encore serré son morceau inachevé. Il est mort sans un râle, sans un
cri, sans une plainte.
«A peine mon camarade d'un jour, camarade de combat, a-t-il rendu son
dernier soupir, que, sans respect pour la mort, j'attire à moi sa capote
pour me réchauffer un peu... Un nouveau groupe d'Allemands se montre;
c'est avec terreur que nos pauvres blessés les regardent arriver.
J'attrape divers coups de pied et coups de crosse, notamment un coup sur
le coude, très douloureux celui-là, et qui paralysera mon bras pendant des
semaines, ils vont jusqu'à taper sur celui qui vient de s'éteindre à mes
Côtés.
«Une nouvelle distraction leur vient soudainement à l'esprit: du haut des
tranchées, ils nous couvrent de terre, de boue.,. Ils s'amusent follement!
«Toujours la pénible et cruelle attente... Que c'est long... Soudain un
shrapnell éclate au-dessus de moi; un éclat vient se loger dans mon dos...
«Le jour paraît enfin.
«A partir de ce moment mes souvenirs sont un peu confus. La dernière
blessure ne me fait pas souffrir; c'est le coup de feu à la cuisse qui
provoque d'atroces douleurs, effaçant sans doute les autres.
«Je me rappelle des hurlements et des gémissements.
«Aucun secours n'arrive, personne ne peut et n'ose bouger. La soif,
l'horrible soif, voilà le pire mal; nos gorges sont en feu, nous ne
respirons plus qu'avec effort. Toujours les mêmes plaintes. «A boire! à
boire!» crient les blessés probablement tracassés par la fièvre.
«Nos gourdes sont toutes vides; il faut attendre... La mort fait son
oeuvre. Des soins immédiats auraient été le salut pour plusieurs...
«Tout se trouble; je crois que tout est fini... La pluie s'abat sur nous
avec rage, de loin en loin une balle siffle encore au-dessus de nos têtes,
une rumeur lugubre monte... s'éteint... Puis c'est le calme complet.
«Il me semble que je n'ai plus rien à attendre... et que je pars...
«Pendant des heures je demande de l'aide aux brancardiers allemands. Les
uns font semblant de ne pas m'entendre, les autres me répondent qu'ils
sont chargés de ramasser les Allemands et non pas de secourir les Belges,
qui n'ont qu'à attendre.
«Je suis résigné... et j'attends.
«Combien de temps suis-je resté dans cet état? Je l'ignore, j'allais dans
mon demi-rêve vers les choses passées qui ne devaient plus revenir pour
moi. La mort ne m'effrayait plus, j'étais résigné et sans crainte. J'avais
lutté et luttais encore, mais sans espoir, avec une infinie tristesse pour
ceux qui là-bas m'attendaient.»
(_La Soupe_, n'o 276, A, B, C,)
La presse clandestine s'est aussi occupée, cela se comprend, de la
barbarie préméditée avec laquelle les Allemands conduisent la guerre. Il
serait trop long de citer les articles relatifs au bombardement de villes
ouvertes, aux gaz asphyxiants, aux liquides enflammés. Voici seulement
quelques entrefilets sur la guerre sous-marine.
La mentalité des Allemands.
Dans un article, concernant la perte du _Lusitania_, paru dans le journal
_Die Post_, M. le baron von Zedlitz, homme à haute Kultur s'exprime comme
suit:
«...Entre temps, nos ennemis auront peu à peu compris que la vie et la
santé d'un seul de nos hommes ont, pour nous, _plus de valeur que le
_Lusitania_ avec tous ses passagers ou la cathédrale de Reims,_ et que,
sans excuse, _nous détruisons tout_ ce qui peut mettre en danger un seul
de nos hommes.»
Et dire que sans le courage et la ténacité des vaillants soldats des
armées alliées, nous aurions été gouvernés par des hommes à pareille
mentalité.
Aussi, il est de notre devoir de continuer à nous imposer tous les
sacrifices nécessaires, afin d'arriver à écraser définitivement cette race
de Barbares.
(_La Libre Belgique_, n° 22, mai 1915, p. 4, col. 2.)
Leur mentalité.
Du _Lokal Anzeiger_, de Berlin:
«_Nous ne voulons pas gagner l'amour des Américains, mais leur respect,
et la perte du _Lusitania_ nous le procurera plutôt que cent batailles
gagnées sur terre._»
Quel est donc le sens du mot _respect_, en Allemagne?
(_La Libre Belgique_, n° 23, mai 1915, p. 4, col. 1.)
La presse allemande et le «Falaba».
Les journaux allemands ne ressentent aucune honte de l'acte de piraterie
commis contre le _Falaba_; ils s'en réjouissent même.
Une dépêche de Copenhague, que publie le _Daily Mail_, représente ainsi
l'opinion manifestée par les journaux:
«La _Kreuz-Zeitung_ considère le fait comme glorieux. «Le _Lokal Anzeiger_
dit: «Encore deux vapeurs anglais coulés et «123 passagers noyés.» «_La
Gazette de l'Allemagne du Nord_ parle de «l'activité de nos sous-marins».
(_La Libre Belgique_, n° 14, avril 1915, p. 4, col. 2.)
Les gens de coeur.
_Le Matin_ a publié une nouvelle qui aura chez les assassins d'Allemagne
un succès de fou rire. Imaginez-vous que des marins anglais armant un
sous-marin ont rencontré, à portée de leurs torpilles, dans la mer de
Marmara, des navires turcs chargés de femmes, d'enfants, de vieillards,
d'un tas de réfugiés dont les contorsions auraient été des plus
réjouissantes à contempler, si on les avait brusquement précipités à la
mer, et ces imbéciles (c'est des marins anglais qu'il est question), au
lieu de lancer _illico_ leur engin et de couler tous ces navires, se sont
mêlés de faire de la générosité! Ils ont dit qu'ils étaient des soldats
et ne faisaient la guerre qu'aux soldats! Ils ont laissé tranquillement
passer ces non-combattants au nom de la civilisation! Poseurs, va!...
Parlez-moi des marins allemands! En voilà qui ne s'embarrassent pas de
vaines pruderies et qui savent s'amuser en toutes circonstances avec la
destruction de n'importe quoi et la mort de n'importe qui! Est-ce qu'ils
ont hésité, eux, à couler le _Lusitania_ et les deux mille passagers
ou marins qu'il portait? Est-ce qu'on ne les a pas vus, accoudés à la
plate-forme de l'_U-26_, narguer avec de joyeux éclats de rire les gestes
désespérés de leurs victimes, lors de l'éventrement du _Falaba_, et se
donner le long et savoureux plaisir de tourner autour de la noyade, assez
près pour n'en rien perdre, assez loin pour n'être pas obligés de sauver,
malgré eux, un seul petit enfant.
--_Deutschland über Alles!_ disent-ils.
C'est vrai! Il n'y a que l'Allemagne pour atteindre à certains sommets
d'infamie.
En attendant, vivent les bonnes bêtes et les braves gens d'Angleterre, et
ceux de France, de Russie, de Serbie, de Belgique--et ceux d'Italie!
(_La Libre Belgique_, n° 29, juin 1915, p. 4, col. 2.)
Leur cynisme.
La Ligue navale allemande vient de publier un manifeste dont voici un
extrait:
«La flotte allemande n'était pas en mesure d'arrêter par les méthodes
ordinaires de blocus ce transport constant d'armes et de munitions
destinées à nos ennemis. C'est pour l'Allemagne le plus sacré des
devoirs de faire en sorte que le moins possible de ces envois américains
parviennent en Grande-Bretagne.
«La perquisition des navires transportant de la contrebande est la plupart
du temps impossible, surtout dans les cas où il s'agit de navires ayant le
tonnage et la vitesse du _Lusitania_.
«Il y a là un fait que ne pourront contester même les conseillers navals
du président Wilson. Un changement d'itinéraire de quelques points
seulement les met hors de la portée de nos torpilles et aucun sous-marin
ne possède les moyens de les arrêter.
«Il n'y avait donc qu'un moyen d'empêcher que la vie des soldats allemands
fût mise en danger par les 5.400 caisses de munitions que transportait le
_Lusitania_; ce moyen était de couler le navire sans avertissement.
«Il doit continuer à en être ainsi.
«Notre armée a le droit d'attendre ce service de notre flotte.
«Ce que les capitalistes et les fabricants de munitions américains peuvent
en penser nous est indifférent».
On ne peut pas jeter par-dessus bord avec plus de désinvolture les lois
et les conventions de la guerre. On ne peut pas non plus mettre plus
de cynisme dans la déclaration du même principe déjà défendu par le
chancelier de Bethmann: Nécessité fait loi, ou, si l'on préfère: La fin
justifie les moyens.
«La flotte allemande n'est pas en mesure d'arrêter par les méthodes
ordinaires (c'est-à-dire licites) le transport des munitions destinées à
l'Angleterre.»
Remarquons que la Ligue navale ne conteste pas le droit des Américains de
faire ce commerce, mais, puisque l'Allemagne n'a pas les moyens d'être
honnête, force lui est de déchirer les conventions signées par elle.
«La perquisition des navires est la plupart du temps impossible... Il y
a un fait... Il n'y a qu'un moyen pour nous, c'est de couler les navires
sans avertissement.»
En d'autres termes: «Bon pour les Anglais d'observer cette loi de la
perquisition des navires. Ils peuvent se payer le luxe d'être honnêtes;
nous pas.»
On le remarquera, il n'est plus question ici, pour excuser les crimes des
sous-marins, ni du blocus de famine ni des pauvres populations civiles.
Non; il s'agit des soldats allemands.
Pensez donc!! Des neutres ont le toupet d'envoyer des munitions aux
ennemis de l'Allemagne. Ces neutres méritent la mort ainsi que les civils
qui ont l'imprudence de voyager quand les requins allemands se promènent
en mer.
Mais s'ils avaient appliqué ces beaux principes de la Kultur, les Belges
auraient certes pu renier les lois de la guerre. Qui plus qu'eux en face
de l'agression brutale des Germains eût pu revendiquer le principe:
Nécessité ne connaît pas de loi?
Qu'était-ce que notre petite, quoique vaillante armée, en comparaison des
millions d'agresseurs avec lesquels elle avait à lutter? Si ces messieurs
de la Kultur étaient logiques, ils devraient admettre le droit de tous les
Belges de se lever en masse, francs-tireurs ou non. Mais les Belges
ne l'ont pas fait; le Gouvernement et les autorités, dès l'entrée de
l'envahisseur, ont rappelé à tous le respect des lois de la guerre. Pour
nous le droit est sacré et nous ne connaissons pas votre honteuse maxime.
On sait quels prétextes nos ennemis ont invoqués pour répandre le meurtre
et l'incendie partout, quand le but de ces massacres était tout simplement
de terroriser les populations.
En résumé les lois de la guerre sont ainsi considérées par les Allemands:
«Sur terre, disent-ils, obligeons nos adversaires à les observer; quant à
nous, nous sommes au-dessus de tout, car _nous sommes les plus forts_.
«Sur mer, nous ne sommes tenus d'observer aucune loi, rien ne doit nous
arrêter quand il s'agit de la sécurité de nos armées et du ravitaillement
de notre population, car _nous sommes les plus faibles_ et _nécessité fait
loi_.»
LIBER.
(_La Libre Belgique_, n° 35, juillet 1915, p. 2, col. 2.)
Un article de _La Vérité_ résume la mentalité de nos ennemis:
La guerre à la prussienne.
Massacre des désarmés, tantôt des civils, tantôt des soldats blessés; abus
d'uniformes et de drapeaux ennemis, ainsi que du fanion blanc et de la
Croix-Rouge; destruction d'édifices d'art; bombardement aérien et nocturne
de villes ouvertes; torpillage de navires non combattants; emploi du
poison: voilà quelques-uns des principes de la guerre à la prussienne!
La perversion de la race s'y trouve surabondamment.
Les premiers de ces méfaits sont bien connus. Le poison a un rôle marqué
dans l'art militaire tel qu'on l'enseigne à la _Kriegsakademie_ de Berlin.
En Europe, l'usage de vapeurs toxiques se généralise et les «braves»
guerriers de Germanie marchent au feu derrière un rideau de fumée qui les
cache et qui asphyxie l'adversaire! En Afrique, la prise de Swakopmund
permit au général Botha de constater que six sources avaient été
empoisonnées au moyen d'une préparation arsenicale: des sacs de poison
furent trouvés dans les puits! Les commandants allemands ne nient point
le fait; ils prétendent (ce que Botha déclare faux) que les populations
étaient averties...
Cet avertissement est aussi l'excuse invoquée par l'Amirauté allemande,
qui, faute de pouvoir se couvrir de gloire, continue à se couvrir de
honte. Au torpillage de nombreux steamers de commerce, de chalutiers et
barques de pêche, s'ajoute la destruction récente du _Lusitania_: 1.500
noyés, voilà le nécrologe de cette piraterie criminelle qui n'a rien de
commun avec une opération militaire! Cyniquement, la _Kölnische Zeitung_
déclara: «Cette nouvelle sera reçue avec satisfaction par le peuple
allemand!» Toutefois, Berlin chercha des excuses. Il dit que le
transatlantique était armé de deux canons; c'est faux, réplique l'Amirauté
anglaise; c'est archifaux, confirme sous serment le capitaine Turner.
Berlin ajoute que, selon toute vraisemblance, ce bâtiment contenait de la
contrebande. Il était bien simple d'y aller voir! Mais la visite, qui est
de droit, n'eut pas lieu; c'est une formalité que les barbares suppriment;
la _vraisemblance_ leur suffit! Enfin, dernier argument, les Américains
furent prévenus du danger de naviguer dans la zone de guerre! Comme le
dit la presse de New-York, un assassin ne justifie pas son forfait en
déclarant qu'il fut précédé de menaces!
Ces circonstances atténuantes deviennent des charges plus lourdes pour
l'Amirauté berlinoise, car elles prouvent la criminelle préméditation.
Telle est la méthode: une excuse prépare le méfait et le justifie en
éludant les restrictions apportées par le droit international aux horreurs
de la guerre! Ainsi les barbares exterminent d'innocentes populations
après avoir déclaré sans preuve qu'elles ont fait acte d'hostilité; ils
détruisent des édifices précieux après avoir affirmé faussement que
l'ennemi les utilise à des fins militaires; ils empoisonnent les sources
d'eau potable pour arrêter la marche des troupes anglaises, etc. Quant
aux navires, ils n'ont qu'à suspendre leur service! C'est bien simple:
obéissez-nous et il ne vous arrivera rien de mal; mais si votre armée
résiste, nous maltraiterons jusqu'aux non-combattants; si vous défendez
les villes que nous voulons prendre, nous les bombarderons; nous
emploierons la torpille et le poison, vous voilà prévenus! Donc, ne
venez pas vous plaindre si vous vous attirez nos rigueurs! Pour vous les
épargner, il vous suffit de nous obéir.
Bref, voilà l'Amérique atteinte au vif: l'assassinat de deux cents de ses
nationaux marque la rupture définitive des amitiés germano-américaines.
Le plus monstrueux, c'est que tout Allemand approuve et admire cette façon
hideuse de mener la guerre! Rappelez-vous qu'en avril une information
affichée à Bruxelles déclara ceci: les équipages des submersibles tombés
au pouvoir des Anglais se voient traités d'une façon «indigne» et
«contraire au droit des gens»... Ils sont internés dans des pontons. En
guise de représailles, un nombre égal de prisonniers anglais fut interné
dans une maison de détention! Une dépêche Wolff de Berlin, du 12 courant,
a annoncé qu'à la Commission budgétaire du Reichstag ces mesures de
représailles «furent généralement approuvées»! Toute la foncière barbarie
de la race ne s'étale-t-elle pas dans cette attitude? Nos marins, disait
encore l'affiche, ont «accompli fidèlement leur devoir». Mais c'est
justement ce «devoir» qui est infâme, et les sombres brutes qui
l'acceptent et l'accomplissent méritent autre chose qu'un trop confortable
ponton!
L'Océan représente une plaine liquide, avec des routes ouvertes à tous, et
les navires sont des transports publics; la route ferme avec son charroi
n'en diffère point, au point de vue du droit. Eh bien, le «devoir» peut-il
consister à miner les chaussées publiques et à dynamiter les transports
pacifiques qui s'en servent? Ce serait là du banditisme de grand chemin;
on ne mine pas les routes continentales et l'on n'y détruit pas le charroi
civil; tout au plus, l'autorité militaire exerce-t-elle une surveillance
spéciale, avec visite et confiscation éventuelle des transports. Mais les
routes maritimes, les Prussiens les sèment d'engins explosifs et ils y
torpillent les transports non militaires! _Ce sont même les seuls qu'ils
aient visés jusqu'à présent!_ Et cela sans enquête, sans avertissement!
Et quand le bâtiment coule, les barbares ne portent nul secours aux
naufragés! Au contraire (l'exemple du _Falaba_ en donne l'horrible
preuve), ils raillent, ils outragent les malheureux qui périssent! C'est
ce banditisme de pleine mer que la morale allemande appelle le «devoir»!
Pour ces monstres, elle réclame des égards! Après avoir organisé la
violation continuelle du droit des gens contre les non-combattants, de
terre et de mer, elle ose invoquer ce même droit en faveur de ses pirates
sanguinaires! Cette dépravation du sentiment du bien et du mal existe
uniquement dans l'âme allemande; elle seule peut ne pas sentir ce qu'il y
a d'abjection dans l'ordre donné d'assaillir aveuglément, sauvagement,
des transports pacifiques, ni ce qu'il y a de turpitude dans le féroce
accomplissement d'une telle mission, assimilée à un «devoir»!
Pour exterminer les civils sur terre, les armées se couvrent au moins d'un
prétexte, se prétendent attaquées par des francs-tireurs. Pour tuer les
civils sur mer, aucun expédient de ce genre n'est imaginé: c'est la
criminalité sans phrases!
Autrefois, tout pirate pris était pendu à la première vergue! L'Allemagne
ne peut rien ajouter à son ignominie.
(_La Vérité_, n° 3, 20 mai 1915, p. 9.)