4. La fermeté devant les condamnations.

Dès le début de la guerre, l'Allemagne a prétendu nous soumettre par la

terreur. Tout de suite des villes furent incendiées et leurs habitants

fusillés ou déportés en Allemagne[52]. Plus tard d'abominables menaces

furent placardées partout. Peine perdue: ni les atrocités commises ni les

atrocités promises n'ont rendu le Belge plus souple devant les exigences;

fort de son bon droit, il refuse énergiquement de se courber devant

l'injustice.

[Note 52: On évalue à 5.000 au moins le nombre des civils belges

assassinés par l'armée allemande pendant les mois d'août et de septembre

1914. Quant au nombre de maisons brûlées ou détruites, un Allemand, le

professeur W. von Bode, Exz., l'estime à 26.000, d'après le _Nieuwe

Rotterdamsche Courant_ du 27 juillet 1915, édition du soir, vendu à

Bruxelles après autorisation de la censure allemande (_La Soupe_, n° 450).

Dans la seule province du Brabant, 2.110 habitants ont été déportés en

Allemagne en août et septembre 1914 (_La Soupe_, n° 354).]

L'Allemand est, on le sait, un piètre psychologue, incapable de pénétrer

la mentalité d'autrui. Habitué à voir ses concitoyens s'aplatir devant

l'autorité, il croit pouvoir nous appliquer la méthode comminatoire qui

lui réussit si bien chez lui. En quoi il se trompe totalement.

En décembre 1914 et en janvier 1915 sont revenus dans le Brabant les

premiers déportés. Ces rapatriements de prisonniers civils, qui avaient

été envoyés en Allemagne sans jugement,--que dis-je, sans même un

simulacre de jugement,--ont été commentés par nos prohibés:

Un nouveau chapitre à ajouter aux atrocités allemandes.

La semaine dernière la Belgique a revu un assez grand nombre de ses

enfants, prisonniers civils, retenus en Allemagne depuis quatre ou cinq

mois au mépris des lois de la guerre. Il y avait parmi eux des femmes et

des enfants et de paisibles promeneurs qui étaient allés voir les ruines

de Louvain. Ils ont été emmenés ensemble en Allemagne, assis sur des

planches dans des wagons à bestiaux, sur lesquels on avait inscrit en

grandes lettres: _Civilisten_.

Ils sont restés ainsi à jeun, enfermés pendant quarante-cinq heures, sans

pouvoir même se retourner du côté de la lucarne qui donne la lumière et

l'air, et ce sous peine d'être fusillés.

Il est à peine besoin de dire que parmi ces prétendus francs-tireurs

beaucoup n'avaient jamais tenu un fusil en main. Aucun, absolument aucun,

n'avait tiré une seule cartouche.

Avant de les embarquer dans les wagons à bestiaux, on avait à la gare de

Louvain fait ranger les hommes d'un côté, les femmes et les enfants de

l'autre et l'on avait tué d'un coup de fusil un homme sur trois en les

numérotant: on s'était arrêté au n° 12 par suite d'une reprise de la

bataille. Cela se passait dix jours après le sac et l'incendie de Louvain,

au milieu d'un combat où les Allemands, d'abord refoulés jusqu'à Louvain

par les troupes régulières belges, avaient ensuite reçu de grands renforts

et avaient repoussé nos soldats.

Les pauvres civils ainsi capturés ont été l'objet des insultes, des

crachats et des violences de la population des villes allemandes par

lesquelles ils ont passé, notamment à Friedrichsfeld et à Wesel.

A Wesel on leur a lancé le contenu de bacs à ordures.

Après ce voyage, accompli dans des conditions pires que celles qu'on a

coutume d'imposer aux bêtes destinées à la boucherie, ils ont été parqués

dans divers camps avec des prisonniers de guerre, soldats de diverses

nationalités.

Pendant les quinze premiers jours ils ont dû dormir à la belle étoile par

tous les temps. Quelques-uns sont morts.

On a édifié pendant ces quinze jours des baraquements où ils ont trouvé un

abri, puis on a doté ces baraquements d'un plancher et enfin on a donné à

ces malheureux de la paille, et enfin quelques matelas, et deux petites

couvertures. Leur nourriture pendant les cinq mois de leur détention a

consisté invariablement en une ration de café le matin, une soupe de

légumes (carottes, betteraves, féveroles), où les heureux favorisés par le

hasard trouvaient parfois un morceau de morue ou de viande, 300 grammes de

pain bis (un pain de 5 livres partagé en sept) et le soir encore du café

avec un petit morceau de boudin.

Au retour, qui a duré trois jours, on leur a donné une fois du café une

fois du pain.

On devine dans quel état misérable se trouvaient les 1.700 civils

brabançons qui ont ainsi regagné leur domicile.

En même temps qu'eux les gardes civiques du Limbourg ont, à ce qu'on nous

a assuré, été rapatriés.

(_La Libre Belgique_, n° 1. février 1915, p. 2, col. 1.)

Les carnages du début de la guerre ont fait place à des exécutions

méthodiquement réparties dans le temps et dans l'espace: dans chaque ville

importante paraît tous les deux ou trois mois une affiche annonçant qu'un

certain nombre de Belges ont été passés par les armes:

Nos héros.

Freiherr von Bissing se charge de faire afficher sur nos murs un tableau

d'honneur comprenant les noms des patriotes belges qui paient de leur sang

les services qu'ils rendent à la patrie. La population l'en remercie,

car sans le tableau elle ignorerait longtemps encore les vaillants qui,

soupçonnés d' «espionnage», bravent fièrement les tortures et la mort.

Honneur et gloire à eux! La patrie reconnaissante érigera un jour un

monument à ces grands citoyens, Flamands et Wallons, hommes et femmes, qui

l'ont servie au prix de leurs jours.

Nous avions déjà nos héros des champs de bataille qui, malgré leur petit

nombre, ont fait trembler les hordes teutonnes et ont rempli le monde

d'admiration. Ils sont morts loin de nous, couverts de lauriers, après

avoir sauvé l'Europe du despotisme des barbares.

Mais ceux qui meurent ici, au milieu de nous, inconnus, d'une mort

obscure, pour avoir contribué au salut de la Belgique, ne sont ni moins

grands ni moins glorieux! Que dis-je, leur courage dépasse encore, si

c'est possible, celui de nos héroïques soldats. Ceux-ci tombent, entraînés

par la fougue et l'ardeur du combat, défendant chèrement leur vie...

Ceux-là tombent désarmés, sous les balles d'assassins, froidement,

stoïquement, dans quelque préau solitaire, abandonnés, au milieu

d'ennemis, sans pouvoir se défendre, songeant dans une suprême vision aux

êtres chers qu'ils ne reverront plus, mais fixant aussi leur dernière

pensée sur la patrie et ayant, avant d'expirer, la fierté de jeter à la

face des bourreaux un dernier cri: _Vive la Belgique!!!_ _Inclinons-nous

devant les uns et les autres, ne les oublions jamais! jamais!!!_

(_La Libre Belgique_, n^o 49, octobre 1915, p. 1, col. 1.)

Quand ils ont à se débarrasser de quelqu'un contre qui aucun prétexte,

absolument aucun, ne peut être invoqué, ils le mettent en prison «par

mesure administrative», puis ils le déportent en Allemagne. C'est ainsi

qu'ils ont agi envers M. Max, le bourgmestre de Bruxelles, qui leur tenait

trop efficacement tête, envers MM. P. Fredericq et Pirenne, professeurs à

l'Université de Gand, qui ne voulaient pas se prêter à la flamandisation

de cet établissement, et envers bien d'autres. Peut-on imaginer rien de

plus arbitraire que cette guillotine sèche!

Voici un articulet relatif à M. de Lalieux, bourgmestre de Nivelles:

«Indésirable» comme M. Max.

Le respectable et très aimé bourgmestre de Nivelles vient d'être l'objet

d'une inqualifiable mesure de la part du gouverneur allemand. Cette

mesure a plongé sa famille et la ville de Nivelles dans un émoi bien

compréhensible.

M. de Lalieux avait été l'objet d'une sévère condamnation parce qu'il

avait fait son devoir en payant des fonctionnaires belges pour le compte

du Gouvernement du Havre. Il avait subi sa peine et était à la veille de

sortir de prison lorsque la Kommandantur, apprenant que ses administrés

se promettaient de fêter son retour, décida de l'emmener prisonnier en

Allemagne, sans lui permettre de rentrer chez lui. Le fait d'être bien

vu de ses concitoyens est sans doute considéré par nos maîtres comme un

crime, un attentat à l'honneur du _Deutschtum_.

On suppose du moins que c'est là la raison de cette mesure aussi

arbitraire que cruelle, car ces messieurs n'ont pas même daigné répondre à

ceux qui demandaient à connaître quel était le nouveau crime reproché à M.

de Lalieux.

C'est à peine si Mme de Lalieux eut connaissance de l'inique décision

qui frappait son mari. Elle ne put, en faisant grande diligence, que

l'entrevoir pendant quelques instants avant son départ pour l'exil.

La mesure qui frappe l'honorable bourgmestre est d'autant plus cruelle

qu'il est âgé et que son état de santé, constaté par trois médecins, dont

un docteur allemand, ne laisse pas que d'inspirer de sérieuses inquiétudes

à ceux qui l'aiment. Mais sa popularité porte ombrage au tout-puissant

Empire de l'«Élu de Dieu». Qu'importe alors qu'il continue à vivre!

L'amour de ses concitoyens lui est un crime. La même règle doit lui être

appliquée à Nivelles comme à M. Max à Bruxelles. Tous deux étant également

indésirables aux yeux clairvoyants du freiherr von Bissing, gouverneur,

administrateur et souverain législateur provisoire de Belgique.

HELBÉ.

(_La Libre Belgique_, n° 39, août 1915, p. 3, col. 1.)

M. de Lalieux, nous apprend cet articulet, était en prison lorsque sa

déportation fut décidée. Il avait été arrêté en avril 1915, avec une

trentaine d'autres personnes, pour avoir envoyé des secours aux chômeurs

de Luttre (voir p. 186). La lettre suivante, adressée à une dame qui avait

demandé les raisons de l'incarcération de son mari, prétend justifier ou

au moins expliquer ces arrestations:

Une lettre curieuse.

Le prince héritier de Ratibor a pu seulement m'apprendre et me dire que

l'arrestation a été faite par la police politique. Ce n'est ni le pouvoir

civil ni le pouvoir militaire qui sont intervenus.

Aujourd'hui après-midi (samedi 17 avril) j'ai été chez le chef de la

susdite police. Là on m'a dit qu'il s'agit seulement d'une arrestation de

sécurité. Par cette arrestation on veut empêcher certaines influences que

ces messieurs exerçaient et qui ne paraissaient pas désirables. Cette

arrestation n'a donc eu pour cause aucune accusation. Il ne s'en suivra

non plus aucun jugement. La chose est en réalité désagréable pour les

intéressés, mais n'est pas dangereuse. (S.) TRIMBORN[53].

(_La Soupe_, n° 320.)

[Note 53: M. Trimborn est un juriste attaché au Gouvernement allemand

en Belgique (Note de J. M.).]

En septembre 1915, ce fut le tour de M. Théodor, bâtonnier de l'Ordre

des Avocats à Bruxelles. Depuis longtemps il était la bête noire de

l'Administration allemande, à cause de la fermeté avec laquelle il

maintenait les droits de la justice belge. Ses lettres à M. von Sandt,

chef de l'Administration civile, et à M. von Bissing, ont été publiées

par _La Soupe_ (n'os 141, 240, 260). Les journaux domestiqués ne les ont

naturellement pas reproduites, mais ils se sont empressés de publier le

prétexte donné à sa déportation:

Bruxelles, 7 septembre.

M. Théodor, bâtonnier de l'Ordre des Avocats à Bruxelles, a interdit à un

avocat de s'en référer, en défendant les intérêts de son client devant les

tribunaux, au décret du gouverneur général du 10 novembre 1914 concernant

les loyers, et spécialement à un arrêt de la Cour d'appel de Bruxelles

qui reconnaît que ce décret est valable en droit. En agissant ainsi, le

bâtonnier s'est rendu coupable d'un abus de pouvoir commis au détriment du

public qui demande justice et au détriment des avocats. Il a transgressé

l'article 37 du décret sur les avocats du 14 décembre 1810, suivant lequel

les avocats «exerceront librement leur ministère pour la défense de la

justice et de la vérité». C'est pourquoi le gouverneur général a fait

transférer M. Théodor en Allemagne, où il restera jusqu'à la fin de la

guerre.

(_La Belgique_ [de Bruxelles], 9 septembre 1915.)

Voici un article de _La Libre Belgique_ relatif à M. Théodor:

Malheur aux désobéissants!

Le gouverneur général provisoire de Belgique vient de prendre une mesure

qui prouve une fois de plus le mépris qu'il professe pour la légalité et

le droit des gens. Sous prétexte que M. Théodor, bâtonnier des avocats à

la Cour de Bruxelles, aurait interdit à un de ses collègues d'invoquer

en plaidant le règlement édicté par M. von Bissing pour trancher les

différends entre locataires et propriétaires, règlement qui a été reconnu

légal par la Cour de Bruxelles, tandis que la Cour d'appel de Liège l'a

déclaré contraire à la loi, il l'a déporté en Allemagne dans un camp de

concentration pour officiers, où il devra rester jusqu'à la fin de la

guerre.

M. Théodor, dit l'arrêté du freiherr von Bissing, a porté atteinte à la

liberté de l'avocat et a contrevenu ainsi aux règles du Barreau belge,

Inutile de dire que le motif invoqué n'est qu'un prétexte. Ce qui le

prouve, c'est la peine prononcée contre le prétendu délinquant. Cette

peine doit durer autant que la guerre. Elle est donc indéterminée et

peut être très longue et sans aucune proportion avec le fait allégué. M.

Théodor n'a pu dicter à un confrère les motifs de sa plaidoirie; il a pu

tout au plus lui donner un conseil que ce confrère était libre de suivre

ou de ne pas suivre. Et le gouverneur de Belgique met pour cela M. Théodor

dans l'impossibilité d'exercer sa profession pendant des mois où des

années, tout comme un bourgmestre de Bruxelles ou de Nivelles. La vérité

est que M. Théodor est un vaillant défenseur des droits du Barreau et de

la légalité, comme MM, Max, de Lalieux et S. Ém. le cardinal de Malines

étaient les intrépides défenseurs des droits de leurs concitoyens. M.

von Bissing a reçu ordre d'en haut de ne plus toucher à ce dernier. On

reconnaît là la prudence hypocrite teutonne. Il y a en Allemagne 40% de

catholiques. L'arrivée de Mgr Mercier prisonnier y ferait scandale et

soulèverait des débats dangereux qu'il y a lieu d'éviter pour l'honneur

déjà bien discuté de l'Empire. M, Théodor est condamné comme indésirable

au même titre que MM. Max et de Lalieux. Il a protesté en plusieurs

occasions contre les arrêtés bissingeois et récemment encore contre la

confiscation d'un dossier par les Allemands chez les héritiers de M'e Sam

Wiener. Or M. von Bissing n'accepte pas qu'on discute. Il s'est vengé

comme se vengent nos maîtres, c'est-à-dire en foulant aux pieds

brutalement nos droits les plus intangibles. Malheur aux désobéissants,

a dit Guillaume II le 7 août 1914 en faisant ses adieux à sa Garde

impériale.

Les désobéissants parviendront cependant à tordre le cou à l'aigle

impérial.

(_La Libre Belgique_, n'o 46, septembre 1915, p. 4, col. 2.)

L'occupant avoue d'ailleurs inconsciemment ces arrestations arbitraires.

N'a-t-il pas fait imprimer dans les journaux à sa solde le communiqué que

voici:

Dans la presse anti-allemande on a toujours parlé de la soi-disant terreur

allemande en Belgique dans le but de susciter de la méfiance à l'égard des

tribunaux de campagne. On a même essayé de faire passer leurs jugements

pour de la comédie.

Il va de soi qu'on n'a jamais réussi à avancer des preuves à l'appui de

cette calomnie.

Chaque condamnation a pu être expliquée.

Étant donné que, nonobstant ce fait, il se trouve encore des naïfs qui

prêtent une oreille bienveillante aux bruits répandus, nous publions

ci-dessous la statistique des sentences prononcées depuis que nos

tribunaux fonctionnent. Cette statistique a été dressée d'après des

données officielles et irréfutables:

La Presse Clandestine dans la Belgique Occupée · 第 77 / 112 题