O naïf Allemand, ô prétentieux Teuton! Vous avez donc cru qu'il y avait
chez nous des âmes assez viles pour entreprendre pareil métier! A quelle
aune nous mesurez-vous donc? Vous pouvez sans scrupules, vous autres,
Monsieur le Hauptmann, vous livrer à toutes les turpitudes, lancer les
lettres de cachet contre de paisibles commerçants, déporter des citoyens
inoffensifs, condamner aux travaux forcés un maître de carrières qui n'a
pas voulu faire du gravier de béton pour vos tranchées, imposer le régime
de forteresse au bourgmestre de Bruxelles, faire fusiller des femmes,
envoyer en prison jusqu'à des enfants. Vous pouvez aussi venir sans honte
pratiquer chez nous le joli métier que vous faites. Malgré tout, vous ne
nous effrayez pas, nous autres Belges. Vous pourrez renouveler contre nos
industriels vos sentences arbitraires, les menacer des foudres allemandes,
ils ne céderont pas: ce sera leur gloire et leur honneur. Vous pourrez à
votre aise occuper les usines, envoyer l'outillage en Allemagne,
congédier le personnel ou le faire prisonnier, vous payer de plantureux
appointements et réduire à rien nos moyens de production. Vous ne
récolterez, vous et vos maîtres, que le mépris des neutres et la haine de
la nation belge...
_P.-S._--Au moment de mettre sous presse, nous apprenons que plusieurs
usines belges sont placées sous séquestre et occupées militairement. M.
Hinnenthal se venge!
(_La Libre Belgique_, d'après _L'Écho belge_, 8 mars 1916, et
d'après _La Belgique_ [de Rotterdam], 11 mars 1916.)
Devant l'insuccès constant de leurs tentatives, les Allemands ont essayé
d'amener chez eux nos ouvriers. L'avantage serait le même pour eux,
puisqu'ils pourraient tout aussi bien libérer leurs hommes et les envoyer
au front.
Contrats de travail.
Les Allemands ne se contentent pas de forcer les ouvriers belges à
travailler pour eux en Belgique, ils font aussi tous leurs efforts pour
les attirer chez eux. Nous avons sous les yeux le texte du contrat qu'ils
font signer aux ouvriers qu'ils réussissent à entraîner en faisant
miroiter devant eux, non seulement l'appât du gain, mais les nombreux
«avantages» réservés aux compagnons allemands et qui leur sont également
promis: assurances, obligation d'accepter un logement désigné, lois de
travail allemandes, etc. Nous avons aussi sous les yeux le texte d'autres
contrats, plus intéressants encore; contrats passés entre un certain
M.H... (Allemand habitant Bruxelles) et des agents (Allemands aussi, parmi
lesquels se glissent, hélas! peut-être des Belges) chargés de recruter les
ouvriers pour les mines et les usines d'Allemagne.
Nous répétons ici et le répétons avec énergie, priant nos lecteurs de
nous aider à répandre cette vérité par tous les moyens: _Tout Belge qui
travaille pour l'Allemagne permet à un Allemand de prendre, au lieu de
l'outil, le fusil._
Mais si le devoir de l'ouvrier est de ne pas travailler, celui des autres
citoyens est de le soutenir, de lui rendre possible la résistance en lui
permettant de vivre. Ne nous laissons pas influencer par les calomnies
répandues contre les oeuvres d'alimentation et de secours aux chômeurs.
Certes il y a des abus: il y en aura toujours et il est juste et sage de
tâcher de les faire disparaître, mais ce qui est l'absolue vérité c'est
que les oeuvres générales, si généreuses, si bien organisées soient-elles,
ne peuvent répondre à tous les besoins.
Les chômeurs ont de la peine à vivre, et la charité et les oeuvres privées
doivent venir à l'aide des grands organismes de secours.
Les Allemands savent bien ce qu'ils font lorsqu'ils interdisent de
soutenir les chômeurs [51], ils savent que la faim est mauvaise
conseillère et qu'il est dur pour un père de refuser un bon salaire
quand il n'est pas sûr du lendemain pour ses enfants: l'exil, si pénible
soit-il, est moins affreux que la plainte des petits.
[Note 51: Voir p. 191. (Note de J.M.)]
Nos maîtres font tous leurs efforts pour attirer la classe ouvrière en
Allemagne, et, pendant ce temps, les journaux à leur solde versent des
larmes de crocodile en pensant à l'avenir de nos industries compromises
par le chômage et par l'exode des travailleurs et des ingénieurs en
Angleterre, exode qui inquiète même les grands industriels belges! Ceux-ci
protestent aussi, dit-on, contre les mesures prises par l'Angleterre pour
empêcher l'importation en Belgique des matières premières destinées
à l'industrie, malgré les assurances du baron von Bissing «que ces
marchandises ne seront pas saisies».
On sait ce que valent les assurances de M. von Bissing. Dans ce cas-ci
cependant, nous lui accordons une certaine confiance: les matières
premières ne seront pas saisies, nous le croyons volontiers; il sera plus
avantageux, en effet, d'attendre qu'elles soient confectionnées pour s'en
emparer.
Que les Belges se résignent patriotiquement à se voir considérer par leurs
Alliés comme faisant partie de l'Empire quand il s'agit de ces mesures de
précautions contre l'ennemi.
C'est là un des moyens que nous, civils, prisonniers dans notre propre
pays, avons de payer notre contribution à l'oeuvre de délivrance commune.
Payons-la généreusement et sans nous plaindre.
(_La Libre Belgique_, n° 45, septembre 1915, p. 3, col. 1.)
Quant au résultat de cette manoeuvre, le voici: Sur les 27.000 mineurs du
bassin de Liège, 640 sont partis pour l'Allemagne; sur les 40.000 du basin
de Charleroi, 590 sont partis.
Nous avons tenu à dénoter la plupart des documents publiés par nos
prohibés au sujet de la contrainte au travail militaire. Rien ne montre
mieux le mépris de l'Allemagne pour les prescriptions de la _Convention de
la Haye_, à laquelle elle a collaboré, qu'elle a approuvée et signée,
et pour celles des _Lois de la guerre_ qui sont entièrement son oeuvre.
D'autre part, on y voit aussi la froide résolution de notre population
ouvrière résignée à «crever de faim», pour ne pas subir la contrainte. De
tous les problèmes qui se posent aujourd'hui dans la Belgique occupée,
aucun n'est plus angoissant. Hélas! c'est l'Allemagne qui détient la
force, et notre peuple est menacé de mourir lentement d'inanition; mais
il sait qu'il manquerait à ses devoirs s'il cédait à la force, et il
s'obstinera dans sa roideur! Le Belge n'est pas de ceux qui plient.
Ne parvenant pas à faire travailler nos ouvriers pour l'armée allemande en
Belgique, ni à obtenir qu'ils émigrent en Allemagne, nos ennemis ont eu
finalement recours à une mesure dont l'iniquité crie vengeance au ciel:
ils réduisent notre population ouvrière en esclavage et instituent la
traite des Belges.