C. _L'UNION MORALE DES BELGES_

Le jour de la Fête nationale, des Bruxellois appartenant à tous les partis

politiques assistaient à la grand'messe à Sainte-Gudule. En effet, depuis

l'occupation allemande, les Belges ont de commun accord oublié les anciens

désaccords de parti. Ceux qui appartenaient aux groupements politiques les

plus disparates siègent à présent dans les mêmes comités; jamais il n'y

est question de ce qui les divisait; ils ne parlent que de ce qui les

unit: la lutte contre les oppresseurs et les tortionnaires. Les anciens

antagonismes ont été aplanis, et les Belges sont entrés tous ensemble dans

une même confrérie, l'anti-prussianisme.

La plus belle manifestation de cette trêve des partis est la composition

de nos feuilles clandestines: toutes donnent indistinctement des articles

écrits par les personnalités politiques les plus diverses.

Quelle aubaine pour nos ennemis s'ils réussissaient à ranimer nos

querelles de jadis, à dresser de nouveau les flamingants contre les

Wallons, les doctrinaires contre les avancés, les socialistes contre les

bourgeois, les libéraux contre les catholiques...

Dès le mois de septembre 1914, ils avaient aidé à la création d'un

journal, _L'Écho de Bruxelles_, qui menait une campagne acharnée contre le

Gouvernement et contre nos Alliés. En pure perte, d'ailleurs.

Un article de _La Vérité_ résume les vains efforts de l'Allemand pour

rompre l'accord patriotique des partis:

Défions-nous des Allemands.

Défions-nous comme de la peste des agents de l'Allemagne!

Il en est de diverses espèces. Tout d'abord, la bande militaire et civile

qui se goberge à Bruxelles, à Anvers, à Liège, à Gand et dans une foule de

localités moins importantes. Ces gens sont grassement payés: comme base de

comparaison, sachez que von Bissing touche 100.000 francs l'an en qualité

de gouverneur général. Tous ces parasites touchent de la guerre des

profits immédiats.

Outre les embusqués à galons, von Bissing, von Kraewel, von Huene, etc.,

et les budgétivores des bureaux civils, von Sandt, Gerstein et des

milliers d'autres, il y a toute une nuée d'immigrés (près de 10.000 à

Bruxelles seulement) dont chacun est un agent de l'Allemagne.

L'autre catégorie est composée de Belges, oui, de Belges! Ce sont les

bavards peu perspicaces qui vont colportant les insanités ou les perfidies

importées de Berlin. Le geignard qui se plaint de la lenteur des

opérations; le premier imbécile venu qui se permet de trancher les plus

épineuses questions diplomatiques ou de donner des conseils de stratégie à

Joffre; le médisant qui écoute et répète des rumeurs malveillantes: voilà

des agents de l'Allemagne; car l'ennemi, surpris et irrité de la sourde

insoumission des Belges, cherche à les diviser et se sert de l'irréflexion

de certains individus.

Déjouons cette tactique! Défions-nous de ces menées occultes! A ceux qui

s'y laissent prendre, ouvrons les yeux; et, s'ils s'entêtent, dans leur

incompréhension, ridiculisons-les de façon qu'ils perdent tout crédit.

On se rappelle les accusations lancées naguère contre trois notables

d'Anvers. Cette calomnie se fondait sur un article du _Tijd_, lequel

article n'avait qu'un défaut, celui de n'avoir jamais été publié dans ce

journal hollandais ni dans aucun autre. Il en circula une prétendue copie,

qui était l'oeuvre des Allemands [44]. L'article et son contenu, tout

était faux, archifaux! Par ce moyen, on espérait diviser les Belges[45]!

[Note 44: Voir p. 28. (Note de J. M.)]

[Note 45: Voir p. 29. (Note de J. M.)]

Défions-nous des pièges! Plus récemment, des cervelles obscures, amies

du dénigrement, ont découvert que le général Pau est brouillé avec le

maréchal Joffre! Pau avait un plan (évidemment admirable) pour libérer la

Belgique, mais Joffre n'en voulut point. D'où le départ de Pau pour la

Russie! C'est donc par la faute de Joffre que nous restons envahis, car

maintenant les conditions favorables sont changées... L'infamie berlinoise

embaume ce radotage, destiné à rendre antipathique le généralissime

français. Et il y a des Belges qui donnent dans ce panneau! Cela fait

pitié!

Une autre fable, colportée en ces derniers temps, opposait le Pape,

créature de l'Autriche, au cardinal Mercier. Benoît XV aurait désavoué le

prélat belge et celui-ci aurait fait acte de repentir... Cette trame est

teutonne: elle tend à diviser les Belges sur la question religieuse.

Remettons les discussions à plus tard et restons unis.

On a essayé également de mettre les Belges face à face au moyen de la

question des langues. On place le français au dernier rang, on impose

la traduction flamande au cinéma, on excite les flamingants et les

wallingants. C'est peine perdue! Pourtant, quelques gros malins, sans

se douter du coup d'épaule qu'ils donnaient à l'ennemi, ont ébauché une

querelle. Différons le débat, donnons-nous la main!

N'a-t-on pas fait courir le bruit, avec l'aide des gens à courte vue, que

deux généraux belges, convaincus de trahison, étaient enfermés dans la

tour de Londres!!! Les esprits peu pénétrants et les gens qui cultivent

le potin ont repris ce conte inepte où tout, à commencer par l'ingérence

étrangère, révèle la manière berlinoise.

Celui qui écrit ces lignes connut la guerre de 1870 et peut attester que

ce système de calomnies se pratiquait déjà alors.

On dit que les lettres anonymes pleuvent aux «Kommandanturs». Mensonges!

Mais les faussaires qui ont altéré des documents trouvés à Bruxelles et

publié de faux journaux belges sont très capables de fabriquer des

pseudo-dénonciations. Ne croyez pas ces ignominies! Et n'oubliez pas que

des milliers de mouchards teutons épient les conversations, font jaser les

bavards et font leur sale métier dans l'ombre.

La question des «absents» est du même tonneau... de Munich. Voilà à coup

sûr une machine des Alboches. S'ils ne l'ont pas inventée, ils ont certes

adapté à leurs manigances cette idée gantoise, qui leur parut un bon moyen

de division. On ne sait trop comment, naguère, la campagne menée à Londres

par quelques Belges contre le principe de la «taxe à charge des absents»

dégénéra en querelle et opposa les Belges du dehors à ceux du dedans.

Cette absurdité poussa sur la bonne cause comme un chancre sur l'arbre

fruitier; mais l'énormité resta pour compte à son auteur, qui fut désavoué

par ses compatriotes émigrés. Cet incident fut vite oublié. Or, cette

affaire, déjà grossie ici dans son temps, revient sur le tapis. Des agents

berlinois ont soufflé à quelques compères inconscients que les Belges de

Londres vivent bien, s'enrichissent et se moquent de leurs compatriotes

du continent. Sur ce thème méchant, injuste et bête, le compère peu

intelligent brode un peu, se fait le propagandiste de l'accusation

teutonne et lui donne de la dispersion. Évidemment, elle ne va pas loin,

mais l'ensemble de ces rumeurs peut écoeurer de braves gens mal informés.

Ce qui fait écumer les Prussiens, songez-y donc, c'est que les Belges

s'emploient utilement chez nos Alliés: nos ingénieurs, mécaniciens,

contremaîtres, armuriers, métallurgistes, tourneurs, horlogers fabriquent

des munitions d'artillerie; nos selliers et cordonniers travaillent pour

la cavalerie; charpentiers, carrossiers, pour l'équipage; ouvriers et

ouvrières de tissages et peignages, tailleurs, etc., s'occupent au

vêtement, et ainsi de suite. Les armées en campagne leur doivent en partie

leur bon équipement. N'est-ce pas servir son pays? Dans les services

du railway, dans les usines françaises, dans les champs, les Belges

remplacent ceux qui se trouvent au feu. N'est-ce pas se rendre utile à la

cause commune? Mais voilà ce que les agents berlinois ne soufflent pas à

leurs auditeurs trop crédules!

Il était matériellement et humainement impossible que tous les Belges

prissent le chemin de l'étranger. Le droit de rester est aussi absolu que

celui de partir. Ceux qui sont demeurés au pays et montent la garde dans

nos villes et nos campagnes, protègent leurs foyers ou ceux des absents,

préservent les récoltes, etc., ceux-là prouvent la sincérité de leur

attachement au sol natal; ils se rendent utiles en maintenant, face à

l'ennemi, l'union belge; ils aident au ravitaillement des affamés... et au

recrutement des guerriers. Tout le long de l'histoire de l'occupation, on

verra s'affirmer l'insoumission des Belges, libres quand même! Cela aussi

était nécessaire.

A part la caste des commerçants exploiteurs qui s'avilit chez nous comme

en Allemagne, en Hongrie, en France et même en Hollande, en Espagne, etc.,

et qui forme le clan indigne, tous les Belges ont accompli leur devoir.

Malgré l'inconsciente complicité des imbéciles, l'union morale de la

nation en face des barbares n'a pas fléchi. Ce sera une des belles pages

de la guerre.

Plus tard, nous redeviendrons catholiques ou anticléricaux, flamingants ou

francophiles, royalistes ou républicains, socialistes ou réactionnaires.

Mais, pour le moment, tout antagonisme doit rester en suspens. L'ennemi

ne parviendra pas à nous diviser. Une immense fraternité unit les coeurs

belges; français, anglais, contre l'ennemi commun: le Prussien.

Persévérons! Entr'aidons-nous! Aimons-nous! Ne critiquons personne;

d'ailleurs, nous ne possédons aucun document complet pour juger les

choses. Attendons unis, fermes et toujours confiants. Et continuons notre

résistance. Nous ne demandons pas de folles témérités. Il suffit de

n'aller au-devant d'aucun désir de l'ennemi et de se plier à ses ordres

lorsque, ayant fait tout son possible pour s'y dérober, on reconnaît

l'impossibilité d'y parvenir. Le pouvoir usurpateur est illégitime; ses

ordonnances, appuyées sur la force et la contrainte, n'ont aucune valeur;

les conventions imposées sont des chiffons de papier. Tâchons de ne pas

entrer en conflit avec l'arbitraire et la brutalité de nos tyrans; mais

n'hésitons pas à faire tout ce qui peut leur nuire puisque nous ne sommes

pas armés en face de leurs fusils, mitrailleuses et canons, combattons-les

par notre attitude indépendante qui les démoralise. Que notre optimisme

les démonte et les fasse douter d'eux-mêmes. Que notre constance et notre

sourde hostilité les découragent! Montrons nos couleurs nationales! Avec

cette insoumission continuelle et un complet éloignement des Prussiens qui

infestent nos cités, en un mot _avec du mépris et de la dignité_, chacun

de nous peut accomplir son devoir tel qu'on est en droit de l'attendre

d'un bon citoyen.

(_La Vérité_, n° 1,2 mars 1915, p. 9..)

Nous avons cité plus haut (p. 29) _Le Fouet_, organe manifestement inspiré

par nos bourreaux, qui s'occupe de souffler la discorde entre libéraux et

cléricaux, entre Wallons et flamingants, entre les Belges et les Alliés.

C'est surtout la querelle flamande-wallonne qu'ils essaient d'exploiter

à leur profit, d'abord en créant de multiples journaux germanophiles

flamands (p. 67), dont le principal rôle doit être, sans aucun doute,

d'attirer sur eux, et par contrecoup sur les Flamands, la colère de la

population wallonne; puis en ouvrant à Bruxelles un théâtre flamand (p.

141). Mais ce ne sont là que deux des chaînons dans la longue série

de tentatives faites pour raviver les animosités linguistiques. La

flamandisation de l'Université de Gand en est un autre. Nous n'insisterons

pas sur cette malencontreuse équipée, dont le fiasco est évident pour tout

esprit raisonnable.

Il nous suffira de reproduire deux passages de la lettre ouverte de M.

Wilmotte, qui a circulé sous le manteau en Belgique:

Lettre ouverte du professeur Maurice Wilmotte au recteur de

l'Université allemande de Gand.

La Presse Clandestine dans la Belgique Occupée · 第 68 / 112 题