3. Le boycottage.

Nous avons vu plus haut que les Belges ne peuvent plus arborer d'insigne

patriotique pour exprimer leur aversion envers les bourreaux de la

Belgique. Mais deux autres voies restent ouvertes: les manifestations

muettes, dont nous venons de parler [42], et le boycottage.

[Note 42: _Voir aussi Comment les Belges résistent_..., p. 339 ss.]

La lettre suivante d'un négociant belge inaugure dès maintenant un procédé

de défense que tous les Belges pratiqueront à la conclusion de la paix: la

mise en interdit des produits allemands, quelle que soit leur nature et

sous quelque étiquette qu'on les présente:

Un exemple à suivre.

La lettre que nous reproduisons ci-dessous dénote bien la mentalité des

Teutons; nous la faisons suivre de la réponse de notre compatriote, en

engageant les Belges à suivre, le cas échéant, cet exemple:

«Cher Monsieur,

«Par la guerre, je suis seulement aujourd'hui dans la position de vous

écrire, et je serais très bien aise si vous vouliez continuer nos

agréables relations d'affaires, s'il vous plaît.

«J'attends avec plaisir vos aimables ordres pour l'avenir, et dans cette

agréable espérance, j'ai l'honneur de vous présenter, cher Monsieur, mes

plus sincères salutations.»

Voici la réponse:

«Monsieur,

«J'ai bien reçu votre carte du...et vos offres de services. Je vous dirai

que je n'aurai plus à y avoir recours à l'avenir. Nous avons ici un

compatriote très versé dans votre partie et qui nous libérera du concours

de l'étranger.

«D'autres raisons spéciales, que vous connaissez ou devez deviner, me font

un devoir strict de ne plus avoir recours à un produit allemand.

«Je constate que vous prenez plaisir à me «chérir». Je regrette de ne

pouvoir vous suivre dans cet ordre d'idées, car nous avons, nous, Belges,

trop de raisons de haïr, sans trêve et sans cesse, tout ce qui porte un

nom devenu odieux pour nous.

«Je me borne à ne répondre que tout juste à vos civilités déplacées.»

(_La Libre Belgique_, n° 23, mai 1915, p. 4, col. 1.)

Dans le même ordre d'idées, _La Libre Belgique_ a engagé les Bruxellois à

ne plus mettre les pieds dans un cinéma devenu allemand par voie de

spoliation:

Boycottez.

Les Bruxellois savent-ils que les établissements de _Cinéma Pathé_,

maisons françaises, sont placés sous séquestre?

Savent-ils, les Bruxellois, que le séquestre outrepassant ses pouvoirs,

a vendu les films dont beaucoup n'étaient même pas la propriété des

établissements Pathé? C'est le vol organisé.

Savent-ils, les Bruxellois, que le séquestre, _lisez voleur_, exploite les

établissements sous la firme U.T., Union théâtrale _belge_, entendez-vous,

alors que cette U.T. est du boche tout pur?

Si les Bruxellois, qui le jour de la réouverture du cinéma du boulevard du

Nord ont assiégé la salle, pour la satisfaction du séquestre, ne savaient

pas qu'ils donnaient leur argent aux Allemands, ils le savent aujourd'hui.

_Conclusion: boycottez, boycottez sans pitié..._

(_La Libre Belgique_, n° 44, septembre 1915, p. 4, col. 2.)

Plus tard, elle intervint de même pour mettre le public en garde contre un

nouveau théâtre flamand:

Encore une affaire louche.

Nous avons signalé jadis à nos concitoyens l'exploitation du «cinéma

U.T.», qui s'est installé dans le cinéma Pathé du boulevard du Nord. Notre

avertissement a suffi pour faire déserter, par le public patriotique, ce

trou boche.

Voici maintenant une nouvelle entreprise boche que nous signalons aux

patriotes flamands; nous traduisons la réclame que lui fait le _Kölnische

Volkszeitung_ du 21 décembre 1915:

«Bruxelles, avec ses 500.000 Flamands, possède maintenant un théâtre

flamand, dont la direction et la mise en scène nous garantissent une

exécution artistique de bon aloi. Aux Flamands maintenant à agir! _Tua res

agitur!_ Si les Flamands reconnaissent cela, leur devoir impérieux et le

sentiment de leur existence propre les obligent à soutenir «leur» théâtre

et à le fréquenter. Le soir de l'ouverture du théâtre en question, de

«bons amis» avaient coupé la conduite de l'éclairage électrique: Que ceci

serve de leçon aux Flamands et les incite à couper également les liens

qui les unissent à certains milieux, pour autant que ces liens existent

encore.»

L'entreprise en question est l'exploitation flamande du «Théâtre de

l'Alhambra».

Nous croyions que Bruxelles possédait déjà une scène flamande, rue de

Laeken, et il nous semble qu'en ce temps de deuil et de tristesse, où tant

de nos enfants souffrent et meurent dans les tranchées des Flandres, cette

scène était plus que suffisante pour les familles flamandes de Bruxelles.

Il faut croire que le «théâtre flamand» actuel ne donne pas assez de

garanties aux Allemands, car ils éprouvent le besoin d'en faire surgir un

nouveau, un concurrent. Ils veulent s'en faire un instrument, d'après le

_Volkszeitung_, pour semer la division parmi la population de la

capitale. Jusqu'ici la direction n'a pas protesté avec énergie contre ces

insinuations. Qu'y a-t-il là-dessous?

Nous croyons de notre devoir de signaler à notre peuple patriotique ces

nouvelles manoeuvres allemandes: il a boycotté le cinéma boche; qu'il

fasse de même du théâtre boche! Flamands, vous ne mettrez pas le pied dans

ces boites-là, «votre honneur l'exige»! Un Belge ne se montre pas dans une

maison recommandée par l'ennemi allemand pour servir de moyen de division

nationale.

(_La Libre Belgique_, n° 61, d'après _La Belgique_ [de Rotterdam], 18

avril 1916.)

D'ailleurs les Allemands se rendent compte dès maintenant du danger

économique auquel les expose l'aversion des Belges. Voir par exemple: _Les

Boches sur la défensive_ (pl. VII).

Un autre genre de boycottage consiste dans le refus d'écouter la musique

allemande:

Un bel exemple.

Dimanche dernier la musique du régiment de la «Kultur», campé à Lessines,

donnait un concert sur la place de cette ville.

Pas un seul habitant, remarquez le chiffre: pas un seul n'a été écouter

les flons-flons des chaudronniers de la «Kultur».

Les portes et fenêtres des maisons de la place étaient soigneusement

fermées!

Inutile de dire la colère des gens de la «Kultur». Ils ont défendu tout

rassemblement, et forceront l'Administration à venir officiellement

écouter leurs futurs «miaulements».

Il parait cependant que ladite Administration n'est pas d'avis de se

laisser faire!

Voilà un bel exemple de dignité patriotique.

Braine-l'Alleud et d'autres localités ont agi de même en semblable

circonstance.

La Presse Clandestine dans la Belgique Occupée · 第 63 / 112 题