(_La Libre Belgique_, n° 19, mai 1915, p. 4, col. 2.)
Bravo!!!
La scène se passe dans la banlieue de Bruxelles, un dimanche, dans un café
de campagne des plus fréquentés. (Nous préférons ne pas le nommer pour ne
pas attirer d'ennuis à son propriétaire.)
Les consommateurs sont nombreux sur la terrasse et dans le jardin, car il
fait beau et chaud et c'est le moment du repos: 4 heures. C'était aussi
autrefois l'heure du concert.
Il fait calme et tranquille. Pas d'uniforme gris, rien qui nous rappelle
l'esclavage et l'on se prend à désirer un peu de musique et à regretter
l'absence des tziganes d'autrefois.
Tout à coup, une bande de soldats débouche du chemin. Ah! ils ne se
laissent pas longtemps oublier! Ce sont des musiciens; ils déballent leurs
instruments et s'installent.
Changement à vue: tout le monde se lève et s'en va. Cette fois, la musique
était revenue... mais les auditeurs étaient partis.
Bravo! voilà une petite «manifestation tacite», si l'on peut s'exprimer
ainsi, contre laquelle la _force_ est complètement désarmée.
A moins (avec la «liberté», on peut s'attendre à tout), à moins que nous
ne soyons un jour astreints à l'audition forcée des concerts de ces
messieurs. Dans ce cas-là, une solution nous reste: l'ouate dans les
oreilles.
HELBÉ.
(_La Libre Belgique_, n° 23, mai 1915, p. 4, col. 2.)
Le conseil donné par Helbé avait déjà été mis en pratique à Bruxelles.
Pendant un concert donné à la Place Royale de Bruxelles, par une
_Militär-Kapelle_, en septembre 1914, des dames qui traversaient la place
se bouchaient les oreilles.
C'est sous le même angle qu'on doit envisager l'abstention du public
bruxellois au concert donné par les Allemands au Théâtre de la Monnaie, en
avril 1915. Seulement trois Bruxellois connus y assistèrent. L'un d'eux
était professeur à l'Université de Bruxelles. Aussitôt celle-ci prit
des mesures contre le collègue qui s'était méconduit. La punition a été
ratifiée par l'unanimité de la population, et tout le monde se détourne
de lui comme d'un pestiféré. Les journaux d'outre-Rhin ont naturellement
fulminé contre nos autorités universitaires. _La Soupe_ (n° 319) a publié
divers documents intéressants sur cette affaire.
Il va de soi que les Allemands voulurent sévir contre l'Université. Mais à
cette époque l'arrêté sur la germanophobie (p. 66) n'avait pas encore paru
et nos tyrans durent arrêter les poursuites.
Autre exemple de boycottage. Les Allemands ont remis en activité les
chemins de fer belges. Mais nos compatriotes n'utilisent le train que s'il
n'y a pas moyen de faire autrement. En règle générale, on prend le tram
à vapeur ou une voiture. C'est ainsi, par exemple, qu'on va en tram de
Bruxelles à Louvain, à Gand, à Turnhout, à Aerschot, à Hasselt, à Liège, à
Maeseyck, à Charleroi, à Mons...
Enfin, citons encore un cas. On sait que les Allemands, après avoir
incendié nos villes, affichent maintenant la prétention de les rebâtir à
l'allemande. Les articles suivants indiquent l'avis des Belges sur ces
projets:
Kulturdenkmal.
Von Bissing a des loisirs. Il les emploie à des choses éminemment utiles.
L'autre jour, il a donné une conférence sur la reconstruction des villes
belges détruites par les soldats allemands. C'était à Aix-la-Chapelle. A
Bruxelles, il aurait pu parler devant des banquettes vides.
D'après le compte rendu des journaux hollandais tolérés par la censure, il
y a débité des choses véritablement ahurissantes. «La reconstruction de
nos villes le préoccupe beaucoup, tant par un noble souci d'art que pour
enlever aux germanophobes un prétexte de critiques... Aussi voudrait-il
que quelques ingénieurs visitassent l'Allemagne pour y apprendre leur art
et nos villes reconstruites deviendraient un _Kulturdenkmal_, un _souvenir
de la culture allemande._»
Il faut un joli culot pour raconter des choses pareilles! Malheureusement,
ajoute-t-il naïvement, les communes belges ne veulent pas avancer l'argent
en ce moment. La psychologie de notre peuple reste pour lui une insoluble
énigme.
C'est véritablement savoureux! von Bissing ne nous comprend pas. Notre
mentalité lui échappe et notre psychologie reste pour lui une énigme,
l'énigme belge.
Notre caractère, le voici en quelques mots: le Belge est essentiellement
bon garçon, franc, loyal, mais indépendant, ne s'en laissant imposer par
rien ni par personne; hospitalier et confiant, il devient intraitable dès
qu'on a abusé de sa confiance. Il est encore ce qu'il fut au cours des
siècles: irréductible et incompressible. On peut se l'attacher par
l'affection, mais on ne le domine pas.
Vous croyiez nous tenir sous la lourde botte allemande et vous vous
étonnez de notre esprit d'indépendance, qui garde toute sa liberté
d'allures. Ignorez-vous que, malgré les dominations étrangères, nous avons
tout un passé d'indépendance, alors qu'il y a un siècle à peine (1807!)
vos paysans prussiens étaient encore des serfs attachés à la glèbe.
Dans nos provinces belges naquirent les franchises communales, germe
de toutes les libertés modernes, à l'époque où s'y développait cette
admirable architecture dont nos monuments témoignent encore.
Nous n'irons pas en Allemagne prendre le goût de ce qui est beau, noble
et élevé. A l'Exposition de Bruxelles, nous avons pu apprécier votre
architecture dans toute sa laideur. L'incendie mystérieux qui dévora en
une nuit la plus belle partie de l'exposition s'arrêta stupéfait devant
votre pavillon et recula devant tant de lourdeur.
Vous et les vôtres, qui avez tout imité, tout contrefait, tout exploité,
vous n'avez rien à apprendre aux autres. Ce grand mouvement d'art qui
pénètre toute notre vie moderne, vos contrefacteurs n'en ont pas
compris la véritable beauté; ils n'ont pu que l'industrialiser et le
commercialiser.
Nous, nous avons une noble tradition d'art à continuer. Tout notre sol
fleurit de monuments qui redisent notre glorieux passé, ils attestent
l'incomparable génie de nos ouvriers d'art. Et vos musées s'enrichissent
des chefs-d'oeuvre de nos peintres, les premiers du monde. Vos élèves
peuvent s'instruire à l'école de ces grands maîtres.
Vous ignorez peut-être que cette province rhénane dont vous vous vantez
était de notre sol; les maîtres qui l'embellirent étaient nôtres par le
sang et par l'éducation, et leur génie éclate resplendissant à côté de
l'oeuvre pitoyable de vos architectes, qui la déshonorent par leur style
allemand lourd et disgracieux.
Nous voulons rester nous-mêmes. L'oeuvre belge sera entièrement nôtre.
Elle réalisera ses propres aspirations en continuant la noble tradition de
nos ancêtres.
Si vous ignorez tout cela, vous êtes excusable quand vous nous proposez
d'aller étudier en Allemagne l'art de reconstruire nos villes que vos
barbares ont détruites. Ce n'est plus du cynisme, c'est de l'inconscience.
(_La Libre Belgique_, n° 51, novembre 1915, p. 4, col. I.)
Leur impudence.
Pour les Prussiens, même civils, nos provinces sont une proie à dévorer.
Ne se sont-ils pas mis en tête de réédifier chez nous ce que leurs
troupes ont brûlé ou dynamité? Comble d'audace et d'impudence! L'idée est
grossière, cynique. On l'espérait fructueuse... Inutile d'ajouter que
nos sinistrés envoient promener les chacals de Germanie qui cherchent à
ramasser de l'argent dans nos ruines!
Il y a là du travail pour _nos_ architectes, _nos_ entrepreneurs, _nos_
briquetiers, _nos_ carriers, _nos_ ateliers de constructions, _nos_
industries: toute la nation en profitera!
Nos bâtisseurs sauront respecter les exigences de l'esthétique; en
reconstruisant une ferme, par exemple, ils feront une aimable ferme et non
une vilaine petite usine; en restaurant un village bombardé, ils feront un
joli village et non une banalité rectiligne; pour rebâtir une gare, ils
ne prendront point pour modèle celle de Colmar! A bas le «pratique»
abominable, les maisons en série, les carrés de béton, les hangars en
dents de scie, les toits ondulés et autres horreurs! Nos groupes de
constructeurs comptent heureusement des artistes; ils se rendent compte
que la Belgique, terre historique, va devenir, pour le monde entier, un
but de pèlerinage. Comme il n'en coûte pas plus de faire beau que de faire
laid, _la restauration de la Belgique sera un embellissement_. Refusons
les lourdeurs massives, les uniformités ennuyeuses ou les pastiches de
l'architecture allemande! Ayons confiance dans notre art national pour
faire notre pays plus beau, plus attrayant!
* * * * *
Un monument à la gloire des soldats allemands vient d'être érigé sur un
champ de morts, près de Gand. Il faudra le mettre bas si tôt que possible.
Paix aux morts, certes; mais guerre à l'insultante outrecuidance des
vivants!
(_La Vérité_, n° 5, 12 juin 1916, p. 12.)