Vu les circonstances actuelles en Belgique, M. le gouverneur général
avait pensé qu'une population sérieuse se serait dispensée de fêter
l'anniversaire national. Suite à l'expérience acquise l'année dernière,
il a cru néanmoins devoir publier des arrêtés pour prévenir tout désordre
provoqué par les plus exaltés.
Dans l'intérêt de la population même, les autorités communales du
Grand-Bruxelles ont prêté énergiquement leur appui à l'autorité allemande,
de sorte qu'il a été possible pendant la journée d'hier d'éviter tout
incident sérieux, quoique une partie moins raisonnable de la population
ait voulu faire infraction aux mesures en répandant abondamment des
circulaires.
La police allemande n'a pas fait attention aux cocardes vertes, parce que
l'ordre public n'en fut pas dérangé.
Mais quand, au soir, le cardinal Mercier traversa la ville en auto, il y
eut des manifestations en opposition directe avec les arrêtés allemands,
qui excitèrent le peuple et pouvaient le stimuler à la résistance. Vous
conviendrez avec moi, Monsieur le Bourgmestre, qu'aucune puissance
occupante ne tolérerait cela.
Comme suite à ce qui précède, j'ai proposé au gouverneur général d'imposer
une amende au Grand-Bruxelles.
M. le gouverneur général a donné suite à ma proposition et a imposé une
amende de 1 million de marks; en même temps il fait remarquer que, vu
le grand effort fait par les autorités communales pour le maintien de
l'ordre, l'amende est très modérée.
HURT,
_Lieutenant général et Gouverneur de Bruxelles et du Brabant._
(_L'Écho belge_, 31 juillet 1916, p. 1, col. 3.)
_La Libre Belgique_ a commenté ce factum:
Chef-d'oeuvre d'imposture.
Mes amis, conservez précieusement l'arrêté signé Hurt (typo, un H et pas
un F, s.v.p.). Ce sous-laquais mal embouché a l'honneur d'annoncer _urbi
et orbi_ que son sympathique maître, von Bissing, celui qui a tant à coeur
la prospérité et le bonheur du peuple belge, a daigné donner une nouvelle
preuve de sa sollicitude paternelle en infligeant à la bonne ville de
Bruxelles une amende de 1 million de marks (excusez du peu 1), parce
que...
Parce que le susdit sympathique ne parvient pas à digérer la journée du 21
juillet, et qu'une mauvaise digestion de Son Excellence vaut cette modeste
somme.
Tordante, cette pièce qu'aurait dû signer Machiavel.
«Le gouverneur avait espéré qu'une _population sérieuse_ aurait
d'elle-même renoncé _à fêter sa fête_ nationale.» Que voulez-vous,
Messire, vous saviez cependant que nous ne sommes que des «enfants mal
élevés», partant incapables de comprendre les leçons d'un homme de votre
valeur! Votre valet commet au surplus une légère erreur: les «enfants»
de Bruxelles n'ont nullement _fêté_, ils n'avaient guère le coeur à la
joie... Ils ont simplement remémoré. Ils ont protesté contre l'infinité
des forfaits allemands, ils ont publiquement et superbement manifesté leur
attachement à la patrie et leur fidélité au Roi..., et ils se souviennent
que votre prédécesseur, si malheureusement occis par ses amis turcs, leur
avait solennellement promis de ne pas vouloir imposer silence à leurs
sentiments patriotiques. Rien de plus, rien de moins; et vous avez pu vous
apercevoir que «les éléments légers et turbulents» forment l'universalité
de la population. Cela peine peut-être votre bon coeur, mais il est un
fait, c'est que jamais, ni en 1915, ni antérieurement, l'âme du peuple
belge ne s'est montrée aussi unanimement fière et grande dans le malheur.
Votre valet avait reçu ordre de le menacer, ce peuple! Vous «espériez» que
par l'annonce de vos emprisonnements et de vos punitions exorbitantes,
vous alliez étouffer sa voix. Comme vous connaissez mal les enfants!
Vos stupides menaces n'ont sur eux d'autre effet que d'accentuer leurs
sentiments intimes: à ce point de vue, vous avez merveilleusement
réussi...
«Les autorités communales ont loyalement, intelligemment et énergiquement
soutenu les prescriptions de l'autorité allemande», proclame Hurt.
Mon Dieu, nous sommes déjà tellement habitués à vos impudences et vos
mensonges, qui semblent faire partie intégrante du caractère tudesque, que
nous n'y faisons plus guère attention... Mais tout de même nous voudrions
bien avoir l'opinion de M. Max sur vos... affirmations. Nous croyons bien
que Max vous répondrait comme doivent vous répondre ses successeurs:
Erreur! erreur! nous n'avons pas _soutenu_ vos prescriptions, nous
les avons _subies_; nous nous inclinons devant elles, en tant
qu'administration, comme on s'incline devant la force brutale, mais de
coeur nous sommes avec cette vaillante population que nous aimons et
admirons. En voulez-vous la preuve? Pourquoi avez-vous dû mobiliser le ban
et l'arrière-ban de vos argousins, de vos soldats encore disponibles, de
vos répugnants espions, de vos infects policiers secrets? Pourquoi vos
officiers ont-ils été obligés de se ravaler au sale rôle d'indicateurs
habillés en civils? Est-ce que par hasard la police municipale n'était pas
assez loyale ni assez énergique?
Venons au morceau de résistance. L'ordre public, d'après Hurt, n'avait pas
été troublé; «lorsque, _dans la soirée_, le cardinal Mercier a traversé la
ville en auto, il s'est produit des manifestations en opposition directe
avec les prescriptions de l'autorité allemande et de nature à inciter la
population à la résistance et à des actes irréfléchis. Vous conviendrez
qu'aucune puissance occupante au monde ne peut souffrir de pareilles
provocations».
L'ordre public n'avait pas été troublé... Très bien! Nous ajouterons que
sans vos affiches menaçantes et sans la brutalité de vos sbires, armés de
fusils et de revolvers, l'ordre public n'eût été troublé à aucun moment de
la journée... Sans doute vous vous êtes cru à Saverne, vos subordonnés se
sont plu à donner des coups de poing et de crosse, et leur face blême,
surtout chez les sous-officiers, extériorisait suffisamment la douceur qui
les animait; ils ont cru héroïque d'arrêter sans raison quelque quatre
cents citoyens, dont quelques-uns étaient blessés par la mansuétude des
procédés policiers allemands. Alors il y eut des protestations légitimes,
et vos oreilles, ô Hurt, ont dû tinter à certains moments, car
probablement en Allemagne, le pays de la musique, vous n'avez jamais pu
savourer un aussi formidable concert de huées que vous avez entendu le 21
juillet... Mais vous l'aviez cherché et provoqué, et vous avez ainsi eu
l'occasion de vous convaincre de l'ardente et générale sympathie que vous
avez su inspirer chez nous.
Quant à l'incident Mercier, ne me fiant nullement à votre véracité, j'ai
fait une enquête très impartiale qui ne concorde pas précisément avec vos
affirmations. Voici ce qui s'est passé: Le cardinal Mercier a traversé
deux fois la ville, _mais pas dans la soirée:_ une première fois le matin,
se rendant à Sainte-Gudule, la seconde fois à midi, pour en revenir.
Les deux fois il a été l'objet du respect et de la vénération de la
population, même de la partie non croyante. Le soir, _il n'a pas traversé
la ville:_ vers 8 heures, quittant l'Institut Saint-Louis, il a simplement
traversé un boulevard de la ville, sur un parcours de 600 mètres, pour
se diriger directement vers Malines. Que s'est-il passé? A la sortie de
Saint-Louis, le stationnement de son auto a attiré un certain nombre de
curieux désireux de lui donner une dernière marque d'affection filiale...
Mais, coïncidence étrange, devant l'Institut se trouvait rangée une jolie
collection de brutes allemandes, fusils en main, commandée par un Forstner
quelconque, ce qui attira beaucoup plus encore la masse de curieux. Si
cet officier avait voulu réellement prévenir une «manifestation», il lui
aurait fallu deux minutes pour faire circuler la... foule. Il n'en fit
rien: avait-il peut-être reçu l'ordre de provoquer une manifestation? Et
que faisaient, dans son voisinage, les individus à face d'espions qui se
mêlaient aux curieux? Hurt parle de «provocation»... Que veut-il dire, qui
veut-il désigner? Évidemment il a en vue S. Ém. le cardinal, à moins qu'il
ne veuille parler de ces individus louches. Or, le fait de retourner
tranquillement chez soi, serait-ce un acte de provocation? Son Éminence
prit place dans la voiture, qui fut entourée par le public. On a crié:
«Vive le Cardinal!» Mais oui, et après? Hurt se figure-t-il peut-être
qu'on allait crier: «Vive Bissinge!» En ce moment les soldats allemands,
officier en tête, se sont rués sur la foule, ont tapé dans le tas à coups
de crosse et ont procédé à deux ou trois arrestations... Toute la scène a
duré cinq minutes!
Et voilà pourquoi Bissing, sur la proposition de son Hurt, a frappé la
ville de Bruxelles d'une punition de 1 million de marks, «amende qui n'a
été fixée à un chiffre aussi modéré que par égard à la collaboration
loyale prêtée par les administrations communales au maintien de l'ordre»!
C'est en effet de la magnanimité, quand on songe que l'an dernier la ville
fut frappée d'une amende de 5 millions parce qu'un agent de police avait
manqué d'égards envers un mouchard tudesque!
Chose étonnante: précisément le jour où fut élaboré le Hurt-factum, était
arrivé à la Kommandantur la bonne nouvelle que voici: dans l'Afrique
Orientale, les troupes belges ont mis à mal les troupes allemandes et ont
pris comme butin quarante coffres contenant de l'or... Von Bissing a sans
doute cru digne de lui de prélever une somme correspondante dans la caisse
communale. Pour un général c'est un exploit glorieux et sans danger[40].
[Note 40: Von Bissing oublie une chose, c'est qu'au jour du règlement
des comptes il devra rembourser le million... avec les intérêts.]
Un mot encore et je lâche Hurt: De l'ensemble de son factum ressort
clairement que le sous-ordre a voulu mettre en opposition «la conduite
loyale, intelligente et énergique de l'autorité communale» avec la
conduite «provocatrice» de Mgr Mercier et de la population de la capitale.
Le sac est cousu de fil par trop épais, mais sent bien la fourberie
allemande, qui cherche par tous les moyens à diviser les citoyens. Mgr
Mercier agit comme M. Max, en patriote et aussi en homme réfléchi. Le
matin même, il avait prêché le calme et la modération. Et Hurt se trompe
s'il croit pouvoir injurier et calomnier l'Administration communale de
Bruxelles, en l'opposant à ces deux nobles figures: M. Max et Mgr Mercier!
EGO.
(_La Libre Belgique_, n° 84, juillet 1916, p. 3, col. 2.)
Contrairement à ce que les journaux ont raconté, l'amende de 1 million de
marks a été bel et bien maintenue.
A Gand, l'échevin de l'Instruction publique, M. Camille De Bruyne,
professeur à l'Université (avant la guerre), avait accordé un jour de
congé aux élèves des écoles, le 24 juillet, soit trois jours après la fête
nationale. Résultat: arrestation et déportation en Allemagne.
On se rappelle qu'en 1915 l'autorité allemande avait défendu de commémorer
la date du 4 août, anniversaire de la violation de la neutralité belge,
mais que les Belges trouvèrent le moyen de manifester à leur façon[41]. A
la fin de juillet 1916, nouvel avertissement:
[Note 41: _Comment les Belges résistent_..., p. 342.]
1° Il est défendu de se livrer, en public, à des manifestations politiques
quelles qu'elles soient; qu'il s'agisse soit de rassemblements dans les
rues, soit de vociférations, acclamations ou invectives, soit de la
fermeture de magasins, restaurants, etc., soit de démonstrations
concertées et se produisant sous forme d'insignes spéciaux arborés ou
d'unité de couleur exhibée dans les costumes.
2° Les infractions, à moins d'entraîner une sanction pénale plus sévère,
seront passibles soit d'arrêts ou d'une peine d'emprisonnement ne
dépassant pas six mois, soit d'une amende pouvant aller jusqu'à 20.000
marks au maximum. Les deux peines pourront s'appliquer simultanément.
Les infractions au présent arrêté seront jugées par les tribunaux et
commandants militaires.
Bruxelles, le 30 juillet 1916.
Freiherr VON BISSING.
(_La Belgique_ [de Rotterdam], 9 août 1916, p. 2, col. 2.)
Que firent les Bruxellois? Ils se promenèrent tranquillement avec un
insigne brun: couleur K.K.: décidément, on leur en fera voir de toutes les
couleurs.