Alors se fit l'oeuvre d'anéantissement; Anvers la forte, le dernier refuge
de la nation loyale, succomba sous les blocs d'airain, et le pays fut
réduit en esclavage par Satan le moderne.
Le sacrifice était consommé. Tout ce qu'une nation peut souffrir, la
Belgique le souffrit. Son sol sacré fut piétiné par les hordes d'Attila;
les riantes campagnes furent ravagées; le commerce et l'industrie furent
ruinés; le Roi et son Gouvernement furent exilés; les villes furent
livrées aux flammes, et leurs trésors d'art brûlés impitoyablement; une
partie de la population errait triste et misérable, cherchant un refuge
chez l'étranger; ce qui en restait fut retenu dans le pays transformé
en immense prison, et fut séparé du monde extérieur; les vierges furent
odieusement outragées; les femmes et leurs enfants furent lâchement
assassinés, les hommes fusillés, et leurs cadavres furent enfouis dans des
charniers... Partout la liberté fut profanée et à sa place régnaient la
Terreur, l'Injustice et l'Arbitraire; la fortune publique fut écrasée
sous des impôts monstrueux; les produits des champs furent volés, et la
Belgique, hier encore heureuse dans son opulence, pour échapper à la
famine fut réduite à accepter l'aumône de peuples compatissants.
La Belgique était devenue le pays du chaos, de la ruine et de la
désolation, et l'immortel poète des Lamentations pouvait pleurer sur elle
comme il pleura il y a vingt-cinq siècles sur Sion: «Hélas! qu'elles sont
tristes les routes qui conduisent à Moria... toutes les portes de la cité
sont détruites; ses prêtres gémissent, ses vierges sont sans parure et
elle-même est noyée dans l'amertume. Oh! vous qui passez par les chemins,
voyez s'il est une douleur pareille à la mienne. Tous ceux qui traversent
le pays, remplis d'effroi, joignent les mains, secouent la tête et disent:
Est-ce là la cité magnifique, la beauté parfaite, la joie de la terre!»
Et toutes ces indicibles horreurs, ce martyre sanglant, ce sacrifice
cruel, cette immolation d'elle-même, la Belgique les a soufferts pour
avoir servi l'honneur... Et de toutes ses richesses, de tout son bonheur,
de toutes ses gloires du passé, il ne lui restait plus rien; mais il lui
restait l'honneur.
Et voilà que dans cet anéantissement, pareilles aux anges on vit les
nations s'approcher d'elle pour l'admirer dans sa tombe et pour contempler
en elle le grand principe moral de la civilisation, le principe de
l'Honneur et de la Loyauté. Et l'on vit les poètes de tous les pays
s'incliner devant elle, et ensemble chanter pour elle dans toutes les
langues ce cantique sublime de l'Honneur, qui est le _Livre du roi
Albert!_
La petite Belgique semblait morte; mais dans son tombeau une nouvelle
Belgique naissait, plus belle, plus grande que l'ancienne, magnifiée et
auréolée par l'honneur.
Trois fois dans le cours des siècles, la civilisation fut sauvée de la
barbarie, et trois fois une petite nation fut choisie par l'Éternel pour
accomplir ses desseins. Dans l'antiquité, la petite Grèce barra le chemin
aux barbares de la Perse et de la Médie; au Moyen Age, la pauvre
Pologne, conduite par Sobieski, arrêta le flot des barbares de l'Islam;
aujourd'hui, la faible Belgique, entraînée par Albert le Loyal, enraie le
torrent des barbares de la Kultur... Toutes trois servirent l'honneur,
et toutes trois moururent mais ceux qui sacrifient leur existence pour
l'honneur ne meurent pas pour toujours: la Grèce a secoué le joug du
Croissant, la Pologne attend sa résurrection prochaine; la Belgique voit
luire l'aube de sa délivrance.
Car voici qu'approche pour elle l'heure de la justice immanente: la
puissance de son gigantesque bourreau fléchit; pressé de toutes parts,
il est acculé dans une inutile résistance, et déjà il sent venir le jour
suprême du cataclysme final. Dans le lointain gronde le canon vengeur et
ses échos nous parviennent comme l'annonce de la libération... Nos coeurs
se gonflent d'espoir et de confiance...
Pour la seconde fois nos fêtes nationales sont des jours de deuil; le
drapeau de la patrie ne peut se déployer que dans l'intimité de nos
demeures, comme notre amour pour elle se cache dans l'intimité de nos
âmes.
Mais ce sera la dernière fois... Le soleil de la liberté va luire et ses
rayons vont réchauffer nos enthousiasmes. A l'horizon brumeux, sur les
rives de l'Yser, je vois nos trois couleurs se déployer au-dessus des
landes de la vieille Flandre, dans ces plaines que César ne put enlever
aux. Morins, et que Guillaume ne put conquérir; j'entends le bruit confus
des marches de nos petits soldats... C'est la patrie qui ressuscite du
sépulcre, qui se dresse dans toute sa fierté et toute sa gloire, et qui
s'avance triomphante, tenant son labarum où ne se lit qu'un mot: Honneur!
Honneur à toi, ô ma Patrie, patrie des héros, patrie du devoir et de la
fidélité, immortelle désormais et invincible! Dans un siècle d'abjection
et d'égoïsme, où si facilement l'on s'incline en silence devant la force
bestiale, tu osas te lever, faible mais décidée, devant la barbarie d'une
nation qui te violait au nom de la science et de la culture; tu te donnas
en holocauste pour la sainteté d'un principe, et le sang de tes enfants
fut la rançon de la civilisation que tu sauvas. Honneur à toi qui sors
de la tombe resplendissante de pureté et de lumière. Ton nom brillera à
travers les siècles et les nations te salueront et te béniront à jamais
comme l'incarnation de l'honneur!
Ego.
(_La Libre Belgique_, n° 83, juillet 1916, p. 3, col. 2.)
Empruntons aussi à _La Libre Belgique_ une relation des événements qui se
déroulèrent à Bruxelles le 21 juillet.
La grande journée du 21 juillet.
Depuis l'occupation allemande, la ville de Bruxelles a jeté au bac à
ordures les noms d'un tas de gouverneurs. Nous pensions être encore sous
la patte d'un nommé von Sauberschurke, et nous vivions sous celle de Hurt,
pas von Hurt, Hurt tout court, un pauvre petit Hurt de rien du tout.
Le gouverneur _für Belgien_ fit donc remarquer à ce mince gouverneur
_für Brüssel_ que le 21 juillet était «un sale chournée, un chournée
danchereuse».
Il s'agissait de mater les Bruxellois, ces «indécrottables» Bruxellois,
comme nous appelle von Bissing.
Hurt, après avoir beaucoup réfléchi, prépara son plan de campagne.
D'abord il fit circuler dans le centre quelques mitrailleuses, bien
convaincu que ces joujoux dangereux donneraient aux Bruxellois la chair de
poule et le commencement de la sagesse.
Les mitrailleuses circulèrent et les chiens continuèrent à flairer,
suivant des traditions plusieurs fois séculaires, le bas des murs.
Hurt alors rédigea une première affiche qui, tout en reconnaissant que le
21 juillet était jour férié légal, défendait les manifestations, notamment
la fermeture des magasins, ateliers, etc., etc.
Hurt employait, pour se faire obéir, les grands moyens, la prison et
l'amende: 20.000 marks.
Par le temps qui court, n'a pas 20.000 marks qui veut. On ne trouve pas
cela sous les fers d'un Boche.
Cependant le Bruxellois garde le sourire.
Hurt surprit ce sourire. Il rédigea une affiche rose pour avertir la
population qu'elle devait se défier des excitations de «quelques personnes
irréfléchies...». Le gouverneur était décidé à appliquer les pénalités
sans aucune indulgence.
Bref, de l'affiche blanche on passait à l'affiche rose en attendant
l'affiche rouge... Ces Allemands sont merveilleusement organisés.
Hurt était tranquille. Le 20 juillet au soir, on était allé jeter quelques
fleurs place des Martyrs. Il fit barrer la place jusqu'à la rue Neuve.
Le bruit avait couru qu'on manifesterait le 22. Hurt avait menacé pour le
22 et jours suivants.
Les Bruxellois étaient bouclés... Ouais!
* * *
Avec le 21 juillet monta dans le ciel bleu le plus rayonnant soleil qu'on
pût rêver.
Hurt avait voulu que Bruxelles soit ouvert le 21 juillet, Bruxelles fut
_tout vert_ le 21 juillet.
Et comme le vert est la couleur de l'espérance, Hurt fut servi à souhait.
Dès les premières heures du jour, toute la population avait son ruban
vert. Tous, hommes, femmes, enfants, même les chiens--parfaitement, Herr
Fritz Norden!--et aussi les chevaux, chacun manifestait.
Les magasins étaient curieux à voir. Ici on avait vidé la vitrine, ou bien
encore on avait tout caché sous du papier vert. Là on avait étalé les
portraits du Roi et de la Reine. Dans telle grande maison, le gérant se
promenait tout seul, portes grandes ouvertes, en habit de cérémonie.
C'était tordant.
Rue Neuve, le spectacle changeait.
On ne pouvait aller déposer des fleurs sur la cendre des martyrs de
l'indépendance. Des soldats allemands, baïonnette au canon, montaient la
garde...
Que faire?
Une chose très simple et qui fut faite simplement, avec respect.
Tout Bruxelles défila rue Neuve. Les femmes s'inclinaient, les yeux
tournés vers la blanche statue autour de laquelle les anges prient... Les
hommes enlevaient leur chapeau, la tête tournée vers le monument...
C'était émotionnant. Et cela dura tout le jour au nez des polizei _verts_
de colère...
Ils manifestaient eux aussi, malgré eux!
Et dans les églises, quelle affluence! Les fidèles en foule vont prier et
communier pour la patrie.
Vers 10 heures, les cloches sonnent à la volée appelant les Belges, tous
les Belges, pour jeter vers le ciel le cri de l'espérance.
Bientôt la foule ne trouve plus place. Elle stationne sur les parvis. Elle
reste là, patiente et recueillie.
A Sainte-Marie, à Saint-Jacques, à Sainte-Croix, partout, c'est la même
poussée. On chante la _Brabançonne_, _Vers l'Avenir_.
A Sainte-Gudule, à 10 heures, il y a plus de douze mille personnes
entassées dans l'immense collégiale.
Les Allemands sont dans un état de fureur indescriptible. Rue d'Arenberg,
deux soldats emmènent brutalement vers la Kommandantur une pauvre femme
en cheveux. Quelques personnes suivent sans mot dire. Passe un groupe
d'officiers. Un vieillard frôle de la manche le bras d'un de ces nobles
guerriers. Aussitôt, le sang à la figure, l'écume et les gros mots sur les
lèvres, le traîneur de sabre assomme d'un coup de poing le petit vieux. Et
comme les quelques témoins de cet exploit poussent un cri d'indignation,
le poing se lève encore, puis retombe, prudemment cette fois, car la foule
s'amasse, et l'officier vient de remarquer la mer humaine qui bat les
murailles de la vieille basilique... Ça pourrait mal finir...
Dans l'église, vers la fin de la grand'messe de 10 heures, Mgr le doyen
annonce que dans quelques minutes, à 11 heures, un service funèbre sera
célébré pour les soldats tombés à l'ennemi, que le cardinal prendra la
parole et chantera l'absoute. Il demande qu'on s'abstienne de toute
manifestation.
Une partie du public quitte le temple et est remplacée par ceux qui
attendent au dehors.
L'office commence.
A l'Évangile, le cardinal, la chape aux épaules, la mitre au front, suivi
solennellement par le Conseil communal de Bruxelles, M. Lemonnier en tête,
s'avance au milieu d'une émotion poignante vers la chaire, au pied de
laquelle nos édiles prennent place.
Le grand archevêque lit d'une voix ferme un discours d'une piété élevée,
d'un patriotisme vibrant. Les feuillets tremblent dans ses mains. On sent
que devant cette foule énorme, au milieu de laquelle ont pris place
les magistrats de la cité, le coeur du prélat déborde de fierté et
d'espérance...
La messe continue. L'absoute est dite.
La _Brabançonne_ éclate, grave, lente, d'une lenteur voulue, lénifiante
mais le peuple à qui on a recommandé d'être calme n'en peut plus...
Une voix claironnante a jeté trois mots dans l'air saturé: _Vive le Roi!_
et alors, oh! alors...
Pendant quelques minutes, c'est une clameur immense, énorme, qui va et
vient, s'enfle, éclate, reprend de plus belle...
Vive le Roi! Vive la Belgique! Vive la Reine! Vive le Cardinal! Vive
l'Armée! Vivent les Princes!...
En vain l'orgue essaie de dominer cette tempête. Les bras tendus agitent
des mouchoirs, des chapeaux...
On pleure, on rit, on est heureux.
Hurt, vous êtes trop petit, beaucoup trop petit... Votre Empereur avait
avoué son impuissance en face de l'âme belge, et vous, Hurt, de quoi vous
êtes-vous mêlé? Hurt, pauvre petit Hurt!
La foule maintenant attend le cardinal à la sortie.
Un Boche plus ou moins galonné est figé devant la porte du doyen. De temps
à autre il invective la foule qui lui répond par des huées formidables et
des bordées de sifflet.
Un soldat vient d'empoigner un jeune homme et le traîne vers l'officier.
Celui-ci, qui sent croître de plus en plus le grondement de la foule,
enguirlande son subordonné pâle de colère. On lâche le prisonnier qui s'en
va tranquillement en rajustant ses vêtements.
Voilà le cardinal!
Des acclamations frénétiques éclatent. Le cordon d'agents de police est
rompu...
Toute l'après-midi une foule énorme parcourt la ville. Des incidents se
produisent un peu partout provoqués par des officiers ou des polizei
véritablement désorientés. A la place de Brouckère, les gradés se
démènent, revolver au poing, et font évacuer le terre-plein par les
soldats. Le public s'amuse visiblement.
Vers 8 heures, l'auto du cardinal s'arrête devant l'Institut Saint-Louis
pour y prendre l'archevêque de Malines. En quelques minutes, une foule
immense se presse sur le boulevard.
Quand paraît Mgr Mercier, souriant, une manifestation dont on ne se fait
pas idée a lieu. Le prélat lève les stores de la voiture et salue...
C'est du délire!
L'auto avance difficilement. Les acclamations redoublent.
Quelques minutes après arrivent au pas de course les soldats boches,
baïonnette au canon, revolver au poing. Ils frappent sur les femmes,
sur les enfants. A quelques pas de moi, un soldat saute sur un passant
inoffensif, lui cogne la tête sur le pavé et contre un arbre, avec une
sauvagerie toute teutonne...
On hue copieusement l'ennemi, qui ne se sent pas à l'aise devant cette
foule désarmée.
Si nos maîtres avaient pour un pfennig d'esprit, ils comprendraient qu'ils
ont tout à gagner à nous laisser vivre tranquillement, passant notre
chemin...
Que voulez-vous, c'est la mode en Allemagne. On y supprime la liberté
quand elle gêne.
«Il faut aimer la liberté, a dit Jules Simon, surtout pour ses
adversaires. Quand on ne l'aime que pour soi, on ne l'aime pas; on n'est
pas digne de l'aimer; on n'est pas digne de la comprendre.»
Aujourd'hui, Hurt, le vainqueur ce n'est pas vous. De vous, on s'est
magistralement moqué, Hurt, petit Hurt.
Et malgré vos mitrailleuses, vos placards, vos baïonnettes, vos revolvers,
vos charges, le 21 juillet 1916,
Le peuple toujours indompté
Chanta d'une voix forte et fière
Le Roi, la Loi, la Liberté.
FIDELIS.
(_La Libre Belgique_, n° 84, juillet 1916, p, 2, col. 2.)
L'Allemagne ne pouvait évidemment pas accepter le camouflet que lui
infligeaient les Bruxellois. Faute de mieux, elle frappa la Ville de
Bruxelles d'une amende de 1 million de marks. Voici le texte de la lettre,
signée Hurt, qui annonce cette condamnation:
Bruxelles, 22 juillet 1916,