A raison de la sollicitude que vous professez pour les intérêts de notre
pays, vous devez être soucieux de vous renseigner exactement sur l'état de
l'opinion publique. Il vous sera donc utile, sinon agréable, de connaître
l'impression produite par votre manifeste du 18 juillet, où vous nous
assurez de votre bienveillance sur un ton si étrangement comminatoire. Je
viens donc vous exprimer mon appréciation, conforme, je le sais, à celle
d'un très grand nombre de Belges.
Ce fut pour nous tous, Excellence, un sujet de joyeuse surprise que
d'apprendre, un beau matin, que vous teniez à posséder la confiance de vos
administrés. Jusque-là, nous étions tous persuadés que vous vous flattiez
de nous réduire et de nous conduire par l'intimidation. Installé chez
nous par la force des armes, à la suite d'une agression aussi lâche que
perfide, chargé d'organiser dans notre pays le régime d'occupation, vous
avez accompli cette besogne avec un soin et une méthode où nous n'avons
jamais pu voir que le souci des intérêts militaires, économiques et
financiers de nos envahisseurs. La Belgique ruinée et meurtrie fut frappée
de lourdes contributions de guerre. Des réquisitions en masse drainèrent
les dernières ressources de notre pays ravagé. Des prestations de tout
genre pesèrent par surcroît sur la population des villes et des campagnes,
sans compter les abus individuels commis pas vos soldats. J'ignore dans
quelle mesure ce système d'oppression et de vexations vous est imputable;
mais j'ai pu voir, comme tout le monde, que votre administration y a prêté
main-forte. Elle a emprisonné toute la vie du peuple belge dans un réseau
de règlements, de décrets et d'arrêtés, où s'exerce sans retenue le souci
prépondérant, ou plutôt exclusif, des intérêts allemands. Quant aux
sentiments du peuple belge, vous n'aviez pas l'air de vous en préoccuper
beaucoup en ce temps-là. Votre police haute, basse et moyenne se
chargeait de suppléer au bon vouloir des habitants. Amendes, arrestations
préventives, détentions par mesure administrative, perquisitions
domiciliaires, condamnations à la prison, condamnations à mort ont grêlé
dru pendant toute la durée de votre règne. A vous voir faire; Excellence,
on devrait se dire qu'il vous était indifférent d'être cordialement
détesté. Puisqu'il vous a plu de nous signifier que la liberté de le
croire nous était retirée, nous sommes bien forcés de vous dire que vous
nous donnez en échange celle de rire à vos dépens.
En soi, c'est une plaisante idée que de réclamer la confiance par
sommation officielle. Chez vous peut-être est-elle une contribution
qu'on lève par voie administrative sur la docilité populaire comme on
réquisitionne, par décret, le vieux cuivre, le pétrole ou les pommes de
terre. Si cela réussit en Allemagne, cela prouve une fois de plus que les
extrêmes se touchent et que la suprême «Kultur» confine à la simplicité
primitive. Dans nos pays moins «kultivés», il n'est pas d'usage que
l'autorité, quand le remords ou le dépit la démangent, se gratte aussi
ostensiblement. L'Allemagne serait-elle donc le seul endroit du monde
où le ridicule ne tue pas? Ou bien la valeur allemande se doit-elle à
elle-même de braver aussi cette mort-là? Mais en ce cas, il conviendrait
de montrer qu'on a regardé le danger bien en face et de ne pas se donner
la figure d'un personnage plus comique qu'il ne s'en doute. Vous manquez
un peu, Excellence, à cette précaution élémentaire.
Il aurait dû vous suffire d'invoquer, avec les airs pénétrés que vous
y avez mis, les «Conventions de la Haye». Le commentaire que vous nous
faites des article 42 et 43 est savoureux à lire après celui que votre
soldatesque et votre état-major nous ont donné de cet autre chiffon de
papier. A vous entendre, vous seriez le seul bon juge de nos devoirs
envers notre chère et malheureuse patrie. Nous n'aurions plus qu'une seule
manière de la servir, et ce serait de nous mettre docilement aux ordres de
ses oppresseurs et de ses bourreaux, de seconder l'autorité allemande, de
travailler pour le compte de l'Administration allemande, de nous prêter
aveuglément à tout ce que le pouvoir allemand décide être l'intérêt de la
Belgique, devenu tout à coup identique à l'intérêt allemand.
«Tout Belge--je vous cite--tout Belge qui résiste à l'administration
établie de fait, ne nuit pas à l'Empire allemand, mais à son pays, à
la Belgique même, et une telle manière d'agir n'est ni courageuse ni
patriotique.»
Vous auriez dû en rester là, Excellence, et vous tenir dans le ton de
la force encore tempérée, que nous pouvions écouter avec une ironie
bienveillante. Mais vous tombez dans la bouffonnerie odieuse quand vous
vous oubliez à écrire que les Belges qui vous résistent le font par peur,
c'est-à-dire par lâcheté. On sait pourtant ce qu'il en coûte de vous
déplaire, et vous ne vous privez pas de le répéter assez haut dans ce même
document où vous ne rougissez pas d'expliquer notre fidélité patriotique
par ce mobile déshonorant. Vous nous aviez déjà donné d'autres exemples de
cette étrange logique, notamment dans cette affiche demeurée célèbre,
où vous commenciez par verser un pleur sur le sort misérable des Belges
réfugiés en Angleterre, pour nous annoncer ensuite que vous veniez de
faire fusiller, à Liège, huit de nos compatriotes.
Au gré de cette même logique sans doute, nous vous paraîtrions des foudres
de bravoure et d'intrépidité, si nous consentions à trembler devant vos
argousins, vos mouchards et vos juges:
De votre homélie nous retiendrons donc, Excellence, qu'il vous plairait
fort de posséder la confiance des Belges et que vous nous la demandez...
en allemand!!!
Il nous est assez difficile de voir ce que vous en ferez de bon, mais,
puisque vous y tenez, il y aurait un moyen de la conquérir, dans la mesure
où elle peut vous être nécessaire. Chargé de maintenir sous le joug une
petite nation qui s'est courageusement sacrifiée pour son honneur et son
devoir, montrez-lui, si discrètement que ce soit, que vous comprenez la
tragique grandeur de sa conduite. Au lieu de proscrire jusque sur le
cercueil de nos morts les manifestations les plus innocentes de notre
loyalisme patriotique et de nos légitimes espérances, vous pourriez
traiter comme un noble vaincu le peuple belge prisonnier dans son propre
pays.
Affichez des airs victorieux et triomphants puisque cette morgue paraît
être l'empois nécessaire d'un uniforme prussien; mais sous cette armure
laissez-nous deviner une âme de gentilhomme et de soldat, où le peuple de
la libre Belgique retrouvera quelque chose des sentiments d'honneur et
de fierté pour lesquels il s'est dévoué aux horreurs de sa situation
présente. Alors, mais alors seulement, il consentira à croire que vous
songez aux intérêts de son pays momentanément tombé sous votre garde.
D'intérêt, nous n'en connaissons plus qu'un seul aujourd'hui: c'est celui
pour lequel notre Roi, notre Gouvernement et notre armée unissent en ce
moment leur courage, leurs efforts et leur bravoure, c'est celui auquel
tout véritable Belge songe, jour et nuit, avec une obstination indomptable
comme sa confiance. Quand vous nous aurez montré que vous comprenez ce
sentiment et la place qu'il tient dans nos coeurs, nous consentirons
joyeusement à croire que c'est pour le grand bien de l'agriculture belge
que vos maquignons en uniforme enlèvent les derniers chevaux du pays.
Pour être sincère, je dois vous avouer que ce moyen de persuasion ne
réussit généralement qu'à ceux qui ont l'âme assez haute pour le trouver
eux-mêmes. Votre proclamation du 18 juillet montre que vous en êtes tout
de même un peu loin. Si celle-ci doit devenir la charte de vos rapports
avec vos administrés, il n'y aura pas grand'chose de changé dans la
Belgique occupée. Il se trouvera encore des Belges bornés et pusillanimes
pour refuser de comprendre qu'ils servent leur patrie en vous aidant à la
réduire. Vos juges, s'ils les attrapent, continueront de les condamner et
vous de les gracier après qu'ils seront morts.
Agréez, Excellence, l'expression de tous les sentiments de déférence dus à
vos fonctions, dans les formes protocolaires prévues par les Conventions
de La Haye.
BELGA.
(_La Libre Belgique_, n° 40, août 1915, p. 1, col. 1.)
Comme les avances doucereuses nous laissaient insensibles, ils recoururent
à des procédés plus conformes à leur tempérament: l'intimidation. Copions
l'arrêté allemand d'octobre 1915 et la réponse publiée par _Le Belge_.
Nouvelles publiées par le Gouvernement allemand.
On connaît le résultat que l'offensive des Alliés, cette offensive
annoncée depuis si longtemps, a atteint sur le front occidental. Les
lignes allemandes ont résisté à une canonnade effrénée de soixante-dix
heures et à la supériorité numérique considérable de l'ennemi. Les
Français ont eu plusieurs centaines de milliers de tués et de blessés,
tandis que les Anglais blancs et de couleur ont subi des pertes
relativement plus élevées encore. Malgré le nombre énorme des vies
humaines et les immenses quantités de munitions qu'ils ont sacrifiées sans
ménagements, les ennemis de l'Empire allemand ne se sont rapprochés en
rien de leur but, qui est de reconquérir la Belgique et le nord de la
France.
Pendant que cette bataille décisive faisait fureur sur le front, j'ai eu
à protéger le dos de l'armée allemande contre, des manoeuvres hostiles. A
cette occasion j'ai été obligé de combattre des tendances dues, tout comme
l'offensive désespérée des Alliés, à d'anciennes et vaines espérances,
à la croyance en un prompt rétablissement de l'ancien état de choses.
Certains milieux qui, plus que tout autre, devraient avoir à coeur de
favoriser la paix intérieure, ont incité les esprits à la résistance; des
personnes qui s'étaient déclarées prêtes à coopérer avec moi à rétablir le
bien-être dans le pays ont prêté de nouveau une oreille complaisante aux
insinuations venant du Havre et de Londres; de faux prophètes répandant de
fausses nouvelles ont séduit des malheureux crédules et les ont amenés à
commettre des actions criminelles. Par faux patriotisme, et plus encore
par cupidité, des Belges se sont laissé entraîner à un espionnage qui a
abouti au même échec que l'offensive ennemie.
Malgré tout, nous sommes parvenus à tenir à l'écart l'ennemi sournois et
lâche qui, perfidement, menaçait la sécurité de l'armée allemande. Les
peines les plus rigoureuses ont dû être appliquées sans pitié à ceux que
de vains espoirs ont amenés à se rendre coupables d'actions criminelles.
Les faits, qui parlent un langage éloquent, réfuteront par eux-mêmes tous
les bruits de victoire de nos ennemis et les nouvelles annonçant que les
armées allemandes évacuent le pays. Ce que nous tenons, nous le tenons
bien.
Cette dernière déception impose aux Belges le devoir d'en tirer des
enseignements quant à l'avenir et de ne plus prêter si crédulement foi à
des nouvelles qui, le lendemain, forcément, se révéleront mensongères.
Tous ceux qui, sous mon administration, travaillent, qui gagnent
suffisamment et qui ont su acquérir la satisfaction intérieure du devoir
accompli, doivent contribuer à faire jouir des mêmes bienfaits ceux de
leurs prochains qui sont encore aveuglés. L'expérience des dernières
semaines prouve que la sécurité des armées allemandes est assurée contre
des complots les mieux tramés. Mais la sécurité de la vie active, qui
seule peut guérir les maux de la Belgique souffrante, ne peut être
garantie qu'à ceux qui, laissant aux soldats le soin de combattre, et
secondant mes efforts, favorisent dans leur milieu la paix intérieure et
la prospérité économique du pays. Les arrêtés que je promulgue poursuivent
le même but; quiconque les enfreint subira, dans toute leur dureté,
les peines qu'ils édictent. Ceux qui contrecarrent mes efforts doivent
s'attendre à subir toutes les rigueurs de la loi martiale; ceux qui me
secondent dans ma tâche viennent en aide, de la manière la plus efficace,
à leur patrie, à leurs compatriotes et à eux-mêmes.
_Le Gouverneur général en Belgique_,
Baron VON BISSING.
(_Le Bruxellois_, 13 octobre 1915.)
A nos maîtres.
Vous avez fait afficher le 11 octobre un imprimé non signé, pour nous dire
que le patriotisme belge n'est que de la cupidité, pour nous parler de
centaines de mille Français tués, de la satisfaction que donne le devoir
accompli, de complots ténébreux, de faux prophètes, de vos bonnes
intentions et de répressions sévères. Ce fatras, où le ridicule le dispute
à l'odieux, devait nous préparer à recevoir l'annonce de vos derniers
assassinats.
Vos mouchards, en se mêlant aux lecteurs de ces affiches, ont senti une
fois de plus les colères contenues gronder à côté d'eux.
Votre nouveau monument de cynisme ne pouvait inspirer que de l'indignation
et du mépris. C'est l'oeuvre d'hypocrites, gorgés de puissance, qui se
préparent à faire régner la terreur.
Vous voulez nous faire trembler et nous soumettre par la crainte. Mais
vous ignorez donc que la violence ne peut rien contre un peuple conscient.
Vous ne savez donc pas que les inquisiteurs et les tortionnaires n'ont
jamais converti une seule de leurs victimes, et vous oubliez que les
martyrs n'ont jamais servi qu'à sanctifier la cause qui fut la leur.
Vous voulez nous réduire par la peur, vous n'y parviendrez pas.
Nous ne relèverons ni vos mensonges ni vos insultes, mais sachez que sous
le bâillon que vous leur avez imposé tous les Belges vous crient avec
nous: assez d'affirmations stupides, assez de lourde vantardise, assez
de calomnies; n'en jetez plus..., nous sommes largement convaincus de
la faiblesse de vos arguments, de l'épaisseur de votre esprit et de
l'énormité de votre infamie.
Mais vous cherchez peut-être à vous faire haïr davantage?... en admettant
que cela soit possible. Alors, continuez, vous êtes les maîtres. Continuez
vos manières de terroristes, insultez vos victimes, torturez, mentez,
fusillez, mais au moins cessez de faire les bons apôtres, cela ne prend
plus chez nous.
Vous êtes classés dans l'opinion du monde; vous tenez votre réputation et,
comme le dirait votre scribe tudesque, vous la tenez bien.
(_Le Belge_, n° 6, octobre 1915, p. 1.)
Mais la manière forte ne leur réussit pas mieux que la douceur. Ils
essayèrent alors le chantage: ceux qui désiraient que leurs parents,
prisonniers en Allemagne, fussent traités d'une façon plus humaine,
devaient commencer par faire amende honorable..
Texte d'une récente affiche de l'autorité allemande.
_Transfert de prisonniers de guerre d'un camp dans un autre_.
«Les demandes adressées en vue d'obtenir le transfert de prisonniers
de guerre d'un camp dans un autre se sont tellement multipliées en ces
derniers temps, qu'il n'est plus possible d'y donner suite d'emblée,
ne fût-ce qu'à cause des frais de transport trop onéreux, sans parler
d'autres motifs qui s'y opposent. Le ministère de la Guerre à Berlin
n'accueillera plus à l'avenir que les demandes qui seront spécialement
motivées; en outre il ne suffira plus que les solliciteurs soient
méritants, il faudra aussi qu'ils aient rendu service à la cause et aux
intérêts allemands et que ce fait soit prouvé.
«Le gouvernement général a ordonné que, pour toute demande du genre
précité, il soit examiné minutieusement si les solliciteurs remplissent
sous tous les rapports ces nouvelles conditions et surtout s'ils se
sont conformés sans réserve à toutes les prescriptions des autorités
allemandes. Dans ce cas seulement, les demandes pourront être accueillies
favorablement.»
Voilà donc les souffrances et les privations de nos compatriotes
prisonniers devenues un moyen de pousser leurs malheureuses familles à la
trahison ou du moins à d'inacceptables connivences. L'odieux système des
étapes se perpétue et se perfectionne. Et l'homme qui s'est donné pour le
gardien loyal des intérêts du pays se prête à cette infâme exploitation de
la douleur publique. Il met sous cette ignominie sa signature de soldat et
de gentilhomme: _Freiherr von Bissing, Generaloberst_. Merci, Excellence,
vous venez, une fois de plus, de nous montrer au naturel, dans un de ses
meilleurs représentants, votre race, votre caste et votre pays.
Il ne leur suffit pas des légitimes ressentiments qu'ils ont accumulés
contre eux, ils veulent absolument y ajouter notre mépris. C'est leur
manière de nous prouver la transcendance de leur _Kultur_!
Mais alors, Excellence, pourquoi vous donnez-vous le ridicule de paraître
désirer qu'on vous respecte?
(_La Libre Belgique_, n° 55, décembre 1915, p. 2, col. 2.)
Nous n'avons parlé jusqu'ici que de haine. Pourtant notre aversion
comprend encore plus de mépris que de haine. Seulement le dégoût ne
s'extériorise pas aussi facilement, et les Allemands affectent de ne pas
le remarquer. Peut-être, au fond, ne sont-ils pas capables de le sentir:
leurs facultés psychologiques sont peu développées, tout le monde le sait.
Si la presse clandestine ne s'occupe guère de ce sentiment, c'est
précisément parce qu'il est trop universel. Mais, je le répète, dans notre
antipathie, le mépris tient une plus large place que l'exécration.