2. Les manifestations collectives.

L'autorité allemande avait défendu à Bruxelles toute démonstration pour

la fête nationale du 21 juillet 1915: elle interdisait notamment les

réunions, les cortèges et le pavoisement.

Les Bruxellois manifestèrent d'une autre façon, bien plus émouvante.

On fit circuler des petits papiers demandant à tout le monde de fermer

sa maison et de se promener en famille par les rues de la ville[38]. _La

Libre Belgique_ lança le même appel dans son n° 35. Aussi pas un seul

magasin ni un seul café n'était-il ouvert, tandis qu'une foule énorme

déambulait dans les rues de la capitale [39].

[Note 38: Voir _Comment les Belges résistent_..., p. 339.]

[Note 39: _Voir Comment les Belges résistent..._, p. 340.]

Au début de juillet 1916, les Bruxellois firent circuler subrepticement

l'avis suivant:

Citoyens belges,

Depuis bientôt deux ans, les Allemands ont violé notre neutralité, ne

reculant devant aucun crime ni aucune forfaiture pour essayer de

nous plier à leur joug de barbarie. Prouvons-leur par une nouvelle

démonstration, plus formidable encore que celle de l'an dernier, que plus

que jamais nous resterons fidèles à notre patrie, à notre Roi, à notre

drapeau.

Belges, que le 21 juillet soit pour nous un jour de chômage complet et

général.

Abstenez-vous de tout travail, n'entrez dans aucun magasin pour y acheter

ni dans aucun café pour y consommer.

Promenez-vous en ville en costume de dimanche et portez à la boutonnière

un insigne vert: symbole de l'espérance.

Fermez magasins, cafés, administrations, bureaux, etc., 22 juillet.

Vive la Belgique libre!

_N. B._--Afin de faire boule de neige, copiez ceci plusieurs fois et

remettez-le à différentes personnes.

_L'union fait la force_.

(_La Belgique_ [de Rotterdam], 17 août 1916, p. 2, col. 1.)

Les Allemands ripostèrent par les deux arrêtés que voici: Le premier est

du 12 juillet; le second, imprimé sur papier rose, ne fut affiché que

le 20. Le premier a soin de faire remarquer que la fête nationale du 21

juillet a été instituée par une loi belge: l'interdiction allemande n'en

est que plus illégale. Ceci prouve, à toute évidence, que nos oppresseurs

violent sciemment la légalité et désirent qu'on le sache. Le second défend

de fermer les magasins le lendemain, 22 juillet, ainsi que le conseillait

l'avis reproduit plus haut.

Il est défendu de célébrer d'une manière quelconque les fêtes nationales

du 21 juillet 1916, déclarées jours fériés par la loi belge du 27 mai

1890.

Je préviens la population qu'elle devra s'abstenir de toute démonstration

telle que réunions publiques, cortèges, rassemblements, harangues

et discours, fêtes scolaires, dépositions de fleurs devant certains

monuments, etc., pavoisements d'édifices publics ou privés, fermeture des

magasins ou cafés à des heures exceptionnelles. Les infractions seront

punies soit d'une peine d'emprisonnement de six mois au plus et d'une

amende pouvant atteindre 20.000 marks, soit d'une de ces deux peines à

l'exclusion de l'autre; seront passibles de ces peines non seulement les

auteurs des infractions, mais aussi les fauteurs et les complices.

J'attire en outre l'attention du public sur ce qu'il est défendu

d'afficher et de répandre des écrits non censurés et de porter des

insignes d'une manière provocatrice.

Bruxelles, le 12 juillet 1916.

_Der Gouverneur von Brüssel u. Brabant_,

(S.) HURT,

_Generalleutnant_.

Mon interdiction de célébrer la fête nationale belge a déterminé un groupe

de personnes irréfléchies à engager le public à résister à l'application

de mon arrêté.

Afin d'éviter tout incident désagréable, je mets formellement les

habitants en garde contre ces excitations qui ne peuvent que nuire aux

vrais intérêts de la population paisible du pays.

La peine prévue sera appliquée avec la plus grande rigueur et sans

indulgence à toute personne qui, le 21 juillet 1916 ou ultérieurement,

participera à une démonstration quelconque, y compris la cessation du

travail.

Bruxelles, le 20 juillet 1916.

_Der Gouverneur von Brüssel u. Brabant_,

(S.) HURT,

_Generalleutnant_.

(_Le XXe Siècle_, 11 août 1916, p. 1, col. 5.)

Le 21 juillet 1916, _La Libre Belgique_ paraissait avec un dessin entouré

d'un cadre aux couleurs nationales (pl. IV). Un souffle patriotique plus

ardent que d'habitude animait ses collaborateurs. Voici deux articles de

ce n° 83.

Vers la gloire.

En ce jour de fête nationale, à l'heure où le pays tout entier battant

d'un même coeur se sent animé du même élan de foi patriotique, nos pensées

se reportent deux ans en arrière, au 21 juillet de l'année tragique.

Comme chaque année, la Belgique célébrait ce jour-là l'anniversaire

glorieux de son indépendance. Et tandis que dans tous nos sanctuaires,

dans nos plus humbles églises de village comme sous les voûtes

majestueuses de nos cathédrales, résonnaient les accents joyeux du

_Te Deum_, tandis que dans nos villes et dans notre capitale la foule

acclamait l'armée défilant dans nos rues aux accords entraînants de

marches d'allégresse, de l'autre côté de la frontière, le Prussien, ennemi

marqué à jamais du stigmate de la plus honteuse forfaiture, foulant aux

pieds les lois de l'honneur les plus inviolables, décidait froidement

d'écraser sous sa lourde botte le sol aimé de la Belgique en rêvant

annexion.--Quinze jours plus tard, le crime était consommé....

Sous l'étreinte d'une émotion profonde, mais se cabrant sous l'insulte,

fièrement, la tête haute, l'oeil décidé, avec dans l'âme la résolution

de défendre au prix de leur sang le cinglant outrage, de leurs mâles

poitrines les enfants de la petite Belgique barrèrent la route au colosse

allemand, et aujourd'hui, après deux ans de luttes et de combats sans

répit, là-bas, à l'Yser, le drapeau belge flotte toujours...

C'est vers ces superbes héros que nous tournons nos regards, maintenant

surtout qu'un envahisseur despotique, mais impuissant, veut réduire notre

patriotisme au silence; c'est vers eux que s'envolent plus que jamais

nos espoirs, c'est dans un hommage commun que nous leur adressons notre

admiration reconnaissante.

Déjà le jour se lève où nos fiers soldats nous reviendront au son des

marches triomphales; où nos femmes iront au-devant d'eux, semant les

fleurs sous leurs pas; où le peuple entier, ivre de joie débordante; se

ruera sur eux pour les serrer, les écraser contre leur coeur; où tout le

pays, dans la folie de son enthousiasme, se disputera l'honneur de porter

en triomphe le Roi, l'Armée et le Drapeau.

Ce jour-là sera la fête de la gloire!

Fière et noble Belgique, tu es glorieuse par ton Roi qui, t'aimant jusqu'à

l'héroïsme le plus sublime, a tiré l'épée pour venger l'insulte faite à ta

loyauté; tu es glorieuse par ta Reine, ange de douceur et de consolation,

qui passe ses jours aux chevets de nos chers blessés et leur dispense

maternellement des trésors de bonté et de tendresse; tu es glorieuse par

le digne héritier de ton grand Roi qui, bien qu'enfant encore, a revêtu

l'uniforme du soldat et avec une belle énergie, tandis qu'autour de lui

le canon crachait la mitraille, a juré devant le drapeau de te défendre

jusqu'à la mort; tu es glorieuse par tes enfants qui, superbes lions, se

battent avec une vaillance, un courage, une ténacité indéfectible pour

le maintien de ton indépendance et de tes plus chères libertés; tu es

glorieuse enfin par tes morts dont le sang a rougi le sol sacré de la

patrie et sur les tombes desquels des mains pieuses et reconnaissantes,

en attendant qu'elles leur élèvent plus tard un monument, déposent

aujourd'hui la couronne de l'immortalité.

HELBÉ.

(_La Libre Belgique_, n° 83, juillet 1916, p. 2, col. 1.)

Pour l'honneur!

Par trois fois Satan le tentateur voulut séduire Jésus. Il lui dit: «J'ai

la gloire et j'ai la puissance; je te donnerai tout cela si tu tombes à

mes Et la réponse fut: «Arrière, Satan! Je n'adore que Dieu et ne sers que

lui.»

Et les anges descendirent du Ciel et se prosternèrent devant Jésus.

Par trois fois Satan le moderne voulut tenter la Belgique.

Le 2 août 1914, il lui dit: «J'ai la gloire et j'ai la force; j'ai le fer

pour châtier et j'ai l'or pour récompenser; donne-moi ton aide contre mes

ennemis, et tu pourras entrer dans mon giron et tu partageras ma gloire et

ma puissance... Sois félonne et sers-moi!»

La Presse Clandestine dans la Belgique Occupée · 第 58 / 112 题