1: Les démonstrations individuelles.
Si l'on en croyait les journalistes allemands, les sentiments des Belges
envers les pouvoirs occupants auraient passé par les alternatives
suivantes:
a) Tout au début de l'occupation, hostilité violente et non dissimulée.
b) Depuis septembre 1914 jusqu'en mars 1915, l'aversion première aurait
fait place a des rapports beaucoup moins aigres, parfois même assez
sympathiques.
c) Mais ces affirmations étaient si manifestement contraires à la
vérité,--que dis-je, au simple bon sens,--que les correspondants des
journaux en sont revenus à leur première manière, et ils ne parlent plus
maintenant que des regards chargés de haine que leur lancent les passants.
En réalité, notre antipathie, faite à la fois de haine et de mépris, n'a
jamais fléchi un instant, et nous ne l'avons jamais cachée. Loin de là,
nous avons eu soin de l'étaler devant eux, afin qu'ils ne puissent pas
feindre de se méprendre sur nos sentiments. L'un des moyens les plus
communément employés pour mettre en évidence notre germanophobie était.
de porter ostensiblement à la boutonnière, soit une médaille
patriotique,--soit un petit portrait sur celluloïde du Roi, de la Reine,
du bourgmestre Max, du cardinal Mercier, etc.,--soit une cocarde aux
couleurs nationales,--soit quelque autre insigne dont le sens ne prêtait
pas à équivoque.
Pendant longtemps, nos tyrans ne sévirent pas ouvertement contre le port
de ces emblèmes. Toutefois, ils agissaient en sourdine. Celui qui avait à
se présenter dans un bureau allemand pour un passeport ou pour un papier
quelconque, était prié d'enlever d'abord ces objets subversifs[37]; quand
les policiers faisaient une perquisition dans un magasin, ils engageaient
les marchands, «dans leur propre intérêt», à ne pas exposer ces insignes à
la vitrine; de temps en temps, dans les trams ou aux carrefours, les mêmes
policiers conseillaient aux porteurs de médailles patriotiques de ne plus
les montrer, «afin de ne pas avoir l'air de provoquer les membres de
l'armée allemande»!
[Note 37: Voici un alinéa de l'arrêté, signé von Huene, disant comment
les Anversois doivent se présenter au contrôle allemand à partir du 16
octobre 1916: «Pendant le contrôle il est défendu de porter des insignes,
de parler dans les rangs, de fumer ou de troubler l'ordre public.»]
Cette lutte sournoise se poursuivit jusqu'en juin 1915:
Arrêté.
Quiconque porte, expose ou montre en public d'une façon provocatrice des
insignes belges ou quiconque porte, expose ou montre en public, même
d'une manière non provocatrice, des insignes d'autre pays en guerre avec
l'Allemagne ou ses alliés, est passible d'une amende de 600 mark au plus
ou d'une peine d'emprisonnement de six semaines au plus. Ces deux peines
peuvent aussi être réunies.
Les contraventions seront jugées par les autorités ou les tribunaux
militaires allemands.
Le présent arrêté entrera en vigueur le 1er juillet 1915.
Bruxelles, le 26 juin 1915.
_Le Gouverneur général en Belgique,_
Baron VON BISSING,
_Général-colonel_.
A partir de ce moment, on ne peut donc plus arborer aucun insigne, car
il ne dépend évidemment que de l'arbitraire ou de l'humeur momentanée du
policier de se sentir ou non «provoqué».
Beaucoup d'articles de nos prohibés reflètent la haine farouche,
implacable, que les Allemands se sont attirée par leur violation de la
neutralité belge et par leur conduite féroce envers nos populations.
Citons-en deux, de genres différents:
Der heilige Hass.
_Der heilige Hass!_ La sainte haine!
Qu'on se rappelle le début de la guerre, la marche foudroyante et
triomphale de l'armée allemande: c'était la victoire certaine et rapide.
En même temps, c'était la terrorisation des pays occupés, les meurtres,
les incendies, la destruction organisée, pendant qu'en Allemagne même les
écrivains instillaient dans le coeur des populations teutonnes la haine,
la sainte haine, _der heilige Hass_, envers les vaincus.
Depuis lors, les événements ont modifié la tournure des choses. Non
seulement la victoire échappe aux armes allemandes, mais dans le lointain
apparaît la vision de la débâcle finale. Et ce sont aujourd'hui des appels
indirects à la paix, appels dont on entend l'écho dans tous les pays
neutres.
En Allemagne même, le parti socialiste, veule domestique du Gouvernement
impérial, a lancé dernièrement aux socialistes étrangers un document dont
nous ne citerons qu'un passage: «_Nous désirons que, aussitôt que nous
aurons obtenu toute garantie de sécurité et que nos ennemis seront
disposés à la paix, la guerre prenne fin par une paix qui rende possible
l'amitié avec les peuples voisins._»
L'amitié! ils osent parler d'amitié!
Libre aux autres peuples d'accepter plus tard la main, encore sanglante,
que les Allemands leur tendent déjà...
Mais parler d'une amitié possible avec nous, Belges, nous qu'ils menacent
d'annexer en cas de victoire!
Horreur! Comme si jamais, aujourd'hui, demain, pendant le siècle en
cours, un pareil sentiment pouvait lier le peuple assassin avec le peuple
meurtri! Comme si, entre eux et nous, il n'y avait pas un tel abîme qu'il
ne pourra être franchi qu'après de longues générations.
Ah! bandits, vous avez parlé de haine, de la sainte haine! Eh oui! elle
existe cette haine, enracinée, irréductible, éternelle, horriblement
sainte, dans le coeur de tout homme qui a l'honneur de porter le fier nom
de Belge: c'est la haine des Teutons.
Teutons! race maudite par nos mères, à qui vous avez arraché leurs fils;
par nos épouses, qui portent le deuil du veuvage; par nos jeunes gens, qui
meurent pour la patrie violée; par nos filles, qui ne reverront plus
leurs fiancés; race maudite par notre peuple tout entier, témoin de vos
abominables forfaits, de vos lâches assassinats de civils désarmés, de
vos viols d'enfants et de vierges, de vos meurtres de vieillards et de
nourrissons, de vos tueries de prêtres, de vos incendies criminels, de
vos vols organisés, de vos emprisonnements d'innocents; race maudite
par l'univers civilisé, qui recule d'épouvante devant vos sanglantes
ignominies; race maudite par Dieu lui-même, que vous blasphémez par vos
invocations théâtrales et ostentatoires; Teutons, race infâme et dégradée
par le crime, entre vous et nous, Belges, il n'y a plus de place que pour
la haine.
Teutons! qui, hier, nous flattiez pour nous endormir et qui, au mépris
de vos serments, avez lâchement, par surprise, foulé aux pieds un petit
peuple pacifique qui vous accueillait en amis, qui nourrissait et choyait
vos pseudo-marchands devenus vos émissaires et vos espions; Teutons,
qui depuis plus d'un an nous avez enlevé notre sainte liberté, qui nous
opprimez et nous torturez dans tout ce qui nous est cher, qui nous avez
réduits à l'état de mendiants vivant de la charité étrangère; Teutons, qui
nous avez tout volé, notre existence, notre indépendance, notre royauté,
nos biens, nos vies, qui même voulez nous arracher plus que tout cela, ce
que nous aimons par-dessus tout, l'honneur; qui nous accusez de félonie
et de traîtrise, qui nous souillez dans votre infâme _Livre Blanc_ et
vos turpides brochures où vous nous représentez comme des brutes, des
malfaiteurs, des fauves sanguinaires; Teutons, à vous notre haine, toute
notre haine, rien que notre haine!
Oh! la grande, la sainte, la légitime haine qui unit les deux races de
notre nation et se répercutera jusqu'aux enfants de nos petits-enfants!
Oui, la nation vous haît, parce qu'elle haît la lâcheté, le mensonge,
la fourberie, le parjure, la trahison, la barbarie, et que vous
quintessenciez tout cela!
Elle vous hait, parce qu'elle aime la droiture, la vérité, la justice, la
loyauté, la sainteté des serments et que sa patrie personnifie tout cela!
* * *
Les choses ont des larmes, elles ont aussi la haine.
Entendez-vous le sol patrial qui gémit sous le sabot de vos chevaux et le
pas lourd de vos hordes? C'est le gémissement de la haine!
Entendez-vous le murmure de nos ruisseaux rougis, le bruit sourd de nos
fleuves déserts, le clapotement de nos plages abandonnées? C'est le sourd
murmure de la haine!
Entendez-vous le son expirant des dernières cloches de nos villes et
villages incendiés se répandant en sanglots entre les pierres branlantes
et les ruines informes? C'est le sanglot de la haine!
Et nos petites cocardes, que vous avez arrachées de nos poitrines, petits
emblèmes tricolores dont votre Bissinge, dans sa lourde raillerie de
Germain, ricanait en disant: «C'est la manie de la couleur», savez-vous
ce que disaient ces pauvres rubans? Nous ne pouvions dans la rue cracher
notre mépris sur votre face rubiconde; pour nous, ces petits morceaux
d'étoffe vous criaient notre haine!
* * *
Est-ce bien moi qui ai écrit tout ceci, moi qui ai vécu en Allemagne, qui
croyais la connaître, moi qui ai tant admiré ce peuple allemand dont je ne
soupçonnais pas la fausseté et la fourberie, moi qui me suis nourri à sa
science, qui ai tant vanté ses universités et ses docteurs, qui ai tant
défendu sa prétendue civilisation, moi qui, Flamand, tiens un peu par là
de son origine germanique? «Être Flamand ne signifie pas être Allemand»,
écrivait, il y a quelques jours, le Bissinge fils; c'est vrai, car autant
j'aimais et j'admirais jadis la grande Allemagne, autant je la déteste
aujourd'hui, je la méprise, je la hais--et pourtant je n'ai jamais connu
la haine... Quelques mois ont suffi pour cela, quelques mois de crimes
ininterrompus...
Et c'est avec un sentiment de volupté que je lui renvoie son chant de
haine:
Deutschland,
Dich werden wir hassen mit langen Hass,
Wir werden nicht lassen von unserm Hass,
Hass zu Wasser und Hass zu Land,
Hass des Hauptes und Hass der Hand,
Hass der Haemmer und Hass der Kronen,
Drosselender Hass von sieben Millionen.
Wir lieben vereint, wir hassen vereint,
Wir haben alle nur einen Feind:
Deutschland!
Dr Z.
(_La Libre Belgique_, n° 50, octobre 1915, p. 3, col. 2.)
Flair rare.
Un officier prussien, de l'innombrable catégorie de ceux que nous avons
hébergés pendant de longues années et qui en ont profité pour nous
espionner tout à l'aise, était, ces derniers jours, de passage à
Bruxelles. Voici en quels termes il a défini les sentiments que certaines
villes belges professent à l'égard des Boches:
--A Liège, a-t-il dit, on nous méprise.
--A Namur, on nous craint.
--A Bruxelles, on se f...t de nous.
Ce soudard a de la psychologie des foules une notion très juste. Gageons
que notre excellent gouverneur partage son avis.
(_La Libre Belgique_, n° 37, juillet 1915, p. 4, col. 1.)
Nous disions plus haut que les Allemands ont été forcés de rendre justice
à notre haine. Voici deux articles qui le constatent:
Le chancre belge.
_Le poignard le plus aigu, le poison
le plus actif et le plus durable, c'est la
plume en des mains sales._
Louis VEUILLOT.
Connaissez-vous le chancre belge?.. Ne cherchez pas: c'est l'ardent
patriotisme qui anime nos populations. C'est le _Vaderland_ qui a fait
cette trouvaille; sachons-lui-en gré.
Le _Vaderland_ est un journal hollandais de principes solides;
inaccessible à la corruption monétaire, évidemment; tout à la dévotion
de la Germanie par pur principe, s'entend. Le _Vaderland_ aime le
patriotisme: sinon, s'appellerait-il _Vaderland_ (patrie)? Le _Vaderland_,
à ce dûment autorisé (je n'ai pas dit stipendié, n'est-ce pas?) par
l'autorité allemande, vient journellement entretenir chez nous le saint
amour de la patrie et relever notre moral chancelant, en nous arrosant
chaque soir congrûment de toutes les nouvelles qui peuvent faire plaisir
aux Allemands; ses renseignements sont impartiaux, mais sont fournis
presque exclusivement par la très véridique Agence Wolff: c'est sa façon
à lui de montrer sa reconnaissance à la Belgique. Si nous disions au
_Vaderland_ que, grâce à leur héroïque résistance, les troupes belges ont
sauvé autant la Hollande que la Belgique de la domination teutonne, le
_Vaderland_ se gondolerait comme une petite folle! De la reconnaissance?
Heu! il ne daignerait s'abaisser à un sentiment aussi vulgaire, il est
au-dessus de cela... Et voilà pourquoi, gardant une fière indépendance, il
vient jusque chez nous prodiguer ses insultes à ceux des Belges qui n'ont
pas sa mentalité ni sa compréhension du devoir patriotique.
Donc, le 21 septembre, le _Vaderland_, sitôt reproduit _con amore_ par _La
Belgique_ et par _Le Bruxellois,_ a parlé de la germanophilie en Belgique.
Il affirme que les Belges sont profondément divisés en deux camps:
d'un côté se trouvent les gens sérieux, raisonnables, pratiques, qui
s'accommodent de la situation actuelle et ne refusent pas de donner un
petit coup de main au Gouvernement allemand; ces gens accordent entière
créance à toutes les nouvelles du _Vaderland_ et aux bourdes des
incommensurables victoires germaines; ils n'ont pas de «haine» pour les
assassins de nos populations, n'ajoutent nulle foi aux récits des forfaits
des barbares; ce sont des courageux, des agneaux cruellement traqués par
les «tigres». Les «tigres», ce sont ceux qui forment l'autre camp: lâches,
ils persécutent leurs concitoyens qui acceptent le fait accompli; ils
osent traiter les allemanisants de «sales Boches», de _lielleken Deutsch,_
ils ne comprennent pas que certains Belges acceptent les offres et la
méprisante aumône du vainqueur et vont jusqu'à les menacer: _Wacht maar
tot dat d'alliés terug zijn_ (attendez seulement le retour des Alliés);
ils ont le toupet, malgré le régime de terreur qui nous opprime, de
montrer publiquement leur patriotisme, un «patriotisme mal placé, jaloux
et brouillon», bref ils supportent mal les germanophiles et, par leurs
agissements odieux, ont provoqué le fameux arrêté de von Bissing punissant
sévèrement ceux qui «offensent» les bons Allemands et les personnes qui
leur sont sympathiques.
Et ce qui dépasse l'entendement du _Vaderland_, c'est que, parmi les
_patriotards_, il n'y a pas que la «menue plèbe», mais des «personnes
intelligentes, des hommes cultivés, professeurs d'université, juristes,
artistes, etc.»; c'est qu'on rencontre dans leurs rangs des illuminés qui,
comme le cardinal Mercier, s'exposent de gaieté de coeur à la détention,
et d'autres encore qui, comme les bourgmestres Max et de Lalieux, paient
de leur liberté, ou comme Lenoir, Frank, Baekelmans, de leur vie même,
leurs écarts de jugement et d'imagination. Quelle aberration mentale! Et
cela indigne le _Vaderland_.
Ah! ce n'est pas parmi les rédacteurs du _Vaderland_ qu'on trouverait
pareille engeance! Nous confessons le croire en toute sincérité; mais
que voulez-vous? nous ne sommes que des Belges; comme tels, nous aimons
par-dessus tout notre patrie, notre Roi, notre liberté; nous sommes même
devenus un tantinet chauvins et nous haïssons profondément l'étranger
violateur, assassin et pillard, et, non moins que lui, ceux qui, chez
nous, courbent bassement la tête devant l'oppresseur tout-puissant....
Nous traitons d'un même mépris le Teuton et le Germanophile: c'est devenu
«une maladie» chez nous!
Germanophiles! hélas, il faut bien l'avouer, il en existe parmi les
nôtres. Les connaissez-vous? Du côté _femmes_, ce sont, comment dire?...
ces fleurs de pavé qu'on rencontre au bras des officiers allemands et dont
la germanophilie est si intense qu'elle laisse souvent chez ces fils de
Mars des traces durables.... Du côté _hommes_? Dans tout pays il existe,
aux divers degrés de l'échelle sociale, une certaine population, sans
honneur, sans idéal, vivant en marge de la loi, candidats ou habitués de
la correctionnelle et des assises, capables de tout sauf d'une action
honnête, se vendant à qui veut les acheter, n'ayant même pas la notion
des mots patrie et patriotisme.... C'est cette écume, dont chaque
pays voudrait se débarrasser, qui, chez nous, montre des sentiments
germanophiles.... Tous deux, hommes et femmes, sont dignes des faveurs
allemandes, et nous les laissons volontiers pour compte à nos ennemis: ils
se valent.
Cependant, ô journal étranger, ô _Vaderland_, n'en exagérez pas le nombre.
C'est l'infime exception, et, si vous les considérez comme des gens de
sens rassis et pratique, nous jugeons qu'ils font tache dans cette grande
et noble population belge qui, au sein des vexations et du malheur,
lève fièrement la tête et regarde en face le Germain insolent. Si votre
correspondant était capable de sentir battre le coeur à la vue d'un grand
spectacle, il s'inclinerait devant ce petit peuple infortuné, rebelle aux
puissants, fidèle à ses chefs exilés, et il conviendrait qu'il ne voit
pas chez lui la platitude et la lâcheté qui caractérisèrent la nation
prussienne aux temps de Napoléon 1er.
Dr. Z.
(_La Libre Belgique_, n° 52, novembre 1915, p. 2, col. 2.)
Comment ils voient.
Ce qui suit est extrait d'un article, «Les Allemands en Belgique», publié
dans le _Düsseldorfer General-Anzeiger_ du 20 septembre 1915 par un M.
Rudolph Bartsch qui doit être, dans le journalisme allemand, un personnage
de qualité. Le _Düsseldorfer_ nous apprend, en effet, qu'il fut «chargé
par les Gouvernements allemand et autrichien d'observer le peuple allemand
durant la guerre»; ses articles paraissent dans les grands journaux
autrichiens et, en Allemagne, dans la _Vossische Zeitung_ et le
_Düsseldorfer General-Anzeiger_; ils constituent donc, pour la
documentation du public allemand, un élément important.
Dans l'article susmentionné, l'auteur commence par nous expliquer qu'il ne
venait pas sans répugnance dans notre pays:
«Bien que je me rendisse compte que la violation de la neutralité belge
était _une dure nécessité_, bien que sachant que les Allemands n'ont fait
que reprendre ici le procédé de Napoléon 1er, le sort de ce pays si riche
et pourtant si malheureux me faisait mal au coeur.»
Heureusement pour sa conscience chatouilleuse, M. Bartsch apprit vite,
chez nous, comment la Belgique avait elle-même rompu sa neutralité, en se
mettant de mèche avec l'Angleterre. Il respira! Puis, le voilà pénétrant
dans l'intimité de l'âme belge, et il s'aperçoit _avec étonnement_ que
nous détestons le conquérant. Nous n'inventons pas:
«Haine! La population urbaine ne connaît que cela, je dois le dire
(dites-le, mon ami, dites-le!) à ma douleur _et à mon étonnement_.
Abstraction faite des mille vexations et tentatives de complot, dans aucun
oeil humain je n'ai vu, comme là, passer ostensiblement le sauvage et
obscur nuage de la tempête.»
Ça, M. Bartsch, c'est ce que l'on peut appeler une belle phrase--en
allemand. Mais continuons, l'auteur va nous consoler des menus
désagréments que nous a causés l'invasion, au moyen d'arguments
inattendus:
«Certes, elles sont terribles à voir, les localités bombardées et brûlées,
et, au début, je ne pouvais retenir mes larmes en voyant tant de bonheur
familial détruit (la chère âme!), mais je pénétrai plus avant
dans l'intimité du pays et pus me rendre compte que _si une somme
incommensurable de beauté, de richesse et de culture a été conservée
au pays frappé de terreur, c'est précisément parce que les premières
sanctions contre les meurtres secrets et les bestialités des
francs-tireurs furent immédiates et effrayante_. Et je demeurai convaincu,
moi aussi, que cet exemple valait mieux que le sang, l'incendie et les
larmes qui sévirent pendant la guerre de Trente ans.»
En d'autres termes, nous pouvons nous estimer heureux de ce que les
Prussiens aient bien voulu brûler quantité de villages, torturer et
massacrer les habitants: c'était pour notre bien, ce fut même pour nous un
bonheur. Ceci n'est pas de l'interprétation; M. Bartsch va nous le dire
lui-même, dans ce qui suit, fort explicitement:
«Partout où les troupes allemandes furent accueillies pacifiquement,
elles se conduisirent de façon exemplaire; et les soldats tinrent si
scrupuleusement à la discipline et à l'honneur que les propriétaires de
centaines de châteaux et de villas, qui avaient fui, retrouvèrent, rentrés
chez eux, la moindre nippe à sa place. (Ils y ont même, assure-t-on,
trouvé des choses qui n'y étaient pas... mais allons toujours.) Quand
je songe aux horreurs russes en Galicie et dans la Prusse Orientale,
_l'occupation de la Belgique m'apparaît plutôt comme un bonheur pour ce
peuple_ (kommt mir die Besetzung Belgiens eher noch wie ein Glück für
dieses Volk vor). Il a ses fils chez lui, ses champs sont ensemencés, _la
paix et le bien-être règnent partout_ (Frieden und _Wohlstand_ herrschen
überall).»
Nous apprenons enfin, avec attendrissement, que, dès à présent, «nombreux
sont les ouvriers belges qui s'en vont travailler en Allemagne, où ils
apprennent à connaître les hautes paies, les ateliers sains, éclairés, les
exemplaires institutions de bienfaisance...».
Voilà ce que patronnent les Gouvernements allemand et autrichien, voilà
comment ils éclairent l'opinion chez eux. Est-ce écoeurant, odieux ou
stupide,--ou le tout ensemble?
(_La Libre Belgique_, n° 52, novembre 1915, p. 2, col. 2.)
M. le baron von Bissing, lui-même; dut convenir de l'aversion que les
Belges nourrissent pour le régime allemand: d'abord dans la lettre au
bourgmestre de Bruxelles (voir p. 24), puis dans son affiche sur la
germanophobie (voir p. 66).
Les Allemands ne se sont pas résignés facilement à notre hostilité et à
notre mépris.
Dès le milieu de l'année 1915, ils ont cherché à nous convertir à des
sentiments moins aigres.
Il essayèrent d'abord de la persuasion. Voici une «Lettre ouverte du
gouverneur général» qui a paru dans les journaux domestiqués:
L'administration du pays occupé.
Du gouverneur général baron von Bissing en date du 18 juillet 1915:
La Convention de La Haye concernant les lois et coutumes de la guerre sur
terre stipule ce qui suit:
«ART. 42.--Un territoire est considéré comme occupé lorsqu'il se trouve
placé de fait sous l'autorité de l'armée ennemie.
«ART. 43.--L'autorité du pouvoir légal ayant passé de fait entre les mains
de l'occupant, celui-ci prendra toutes les mesures qui dépendent de lui en
vue de rétablir et d'assurer, autant qu'il est possible, l'ordre et la vie
publics en respectant, sauf empêchement absolu, les lois en vigueur dans
le pays.»
En exécution de ce devoir imposé par le droit des gens, S.M. l'Empereur
allemand, après l'occupation du royaume de Belgique par nos troupes
victorieuses, m'a confié l'administration de ce pays et m'a chargé
d'exécuter les obligations résultant de la Convention de La Haye. En
dirigeant l'administration du pays en ma qualité de gouverneur général, je
n'agis nullement par amour du despotisme ni pour favoriser uniquement les
intérêts de l'Empire allemand; j'accomplis la mission difficile qui m'a
été confiée et les multiples devoirs qu'elle m'impose envers la Belgique
occupée.
Pour cette raison, je suis en droit d'attendre et j'attends de tout sujet
belge, et surtout des autorités du pays qui ont pu être laissées en
fonctions, que tous secondent mes efforts tendant à rétablir et assurer
l'ordre et la vie publics. Je reconnais volontiers qu'un nombre
relativement considérable de bourgmestres, de fonctionnaires de l'État, de
membres du clergé, d'habitants des villes et de la campagne, et surtout de
personnes charitables, a su comprendre mes intentions; je reconnais qu'il
en est résulté de sérieux avantages dont l'intérêt public--non leur
intérêt personnel--a tiré profit. Nombreux sont cependant ceux qui
opposent encore une résistance ouverte ou secrète aux mesures que je juge
nécessaires d'appliquer. Beaucoup, me semble-t-il, estiment, bien à tort,
faire acte de patriotisme ou de courage en contrecarrant les dispositions
du pouvoir actuel; d'aucuns croient qu'en secondant mes efforts ils
s'attireraient des ennuis ou même courraient des dangers si, par la suite,
l'ancien régime revenait au pouvoir.
Ces deux façons de penser sont très regrettables; l'une provient d'un
malentendu fondamental; l'autre est l'indice d'un caractère peu digne.
Quelle que soit la destinée que l'avenir réserve à la Belgique,
celle-ci est placée à présent sous l'administration allemande, sous mon
administration, en vertu du droit des gens. Tout Belge qui obéit à cette
administration ou seconde ses efforts ne sert pas le pouvoir occupant,
mais sa propre patrie. Tout Belge qui résiste à l'administration établie
de fait ne nuit pas à l'Empire allemand, mais à son pays, à la Belgique
même, et une telle manière d'agir n'est ni courageuse ni patriotique.
Jamais celui qui, sans réserve, coopérera au bien-être public, avec le
pouvoir occupant, ne pourra, équitablement, être accusé de soumission à
l'étranger ni de trahison envers sa patrie.
Je ne demande à personne de renoncer à ses idéals ou de désavouer
hypocritement ses convictions. Mais j'exige que chacun tienne compte de
l'état de choses existant; j'exige que tous les Belges reconnaissent que
le droit des gens et le droit de la guerre m'obligent à administrer le
pays; j'exige qu'ils comprennent que j'ai légalement le droit de recourir
à la collaboration des autorités du pays, de ses chefs intellectuels,
religieux et laïques. Tous ceux qui, ayant de l'influence, s'abstiennent,
par faux patriotisme, de la mettre au service de la cause commune,
desservent la patrie qu'ils prétendent aimer.
Je respecte toute conviction religieuse, politique ou patriotique, et
j'accueille avec plaisir toute collaboration loyale, d'où qu'elle vienne.
Mais j'ai le devoir de sévir sans ménagement contre ceux qui troublent
ouvertement ou secrètement l'ordre dans le pays et s'efforcent d'empêcher
le rétablissement et le développement paisibles de la vie publique.
Accomplissant ma mission, je punirai, sans égards pour la personnalité,
tous ceux qui résisteront par actes ou par paroles et, s'ils occupent des
fonctions publiques, je les destituerai.
J'attends du bon sens de la population belge et de ses dirigeants que mes
paroles dissipent certaines idées fausses et fassent comprendre à tous,
sans distinction de classes, que je désire servir les intérêts du pays et
que, dans les circonstances présentes, le seul moyen de faire acte de vrai
patriotisme est de seconder mes efforts, de contribuer à leur réalisation.
(_La Belgique_ [de Bruxelles], 20 juillet 1915.)
Cette tentative fut commentée par _La Libre Belgique_:
Réponse à notre gouverneur.