1° Qu'il est impossible que tant de noble sang allemand ait été versé en
vain, sur le sol wallon et flamand. Ni le chancelier ni même l'auguste
personne de l'empereur Guillaume II ne pourraient persuader au peuple
qu'après la guerre la Belgique subsisterait comme elle aurait subsisté
si elle avait accédé à la première ou même à la seconde demande de
l'Allemagne: le passage libre pour ses armées;
2° Par mesure de sécurité militaire, non seulement toute la côte belge,
mais aussi toutes les places fortes du pays doivent passer à l'Allemagne,
surtout Liège qui constitue un voisinage immédiat dangereux;
3° La réunion artificielle des Wallons et des Flamands doit prendre fin;
4° Le pays entier devra être incorporé au futur «bloc économique» de
l'Europe centrale. Avant tout, ni Anvers ni Zeebrugge ne peuvent devenir
des ports libres. Par le fait que la Belgique, en tant que domaine
douanier particulier, sera exclue du commerce international, elle ne
pourra plus avoir de représentation politique auprès des États qui
subsisteront en dehors du «bloc économique» de l'Europe centrale;
5° Le réseau des chemins de fer de l'État tout entier, y compris le réseau
des postes, télégraphes et téléphones, deviendra propriété de l'État
allemand;
6° La Banque nationale belge sera fermée et le pays sera soumis au régime
monétaire allemand.
IV. Le sort politique de la Belgique n'est pas encore complètement réglé
par la réalisation de ces projets. Il ne faut absolument pas perdre de vue
ces objectifs économiques, car c'est par là seulement que le pays
pourra être soudé sûrement au «bloc économique de l'Europe centrale» et
constituer lui-même un «bloc économique». Si le pays subsistera encore en
tant qu'État politique, et de quelle façon; ce qu'il adviendra de l'annexe
congolaise, quelles langues seront autorisées et dans quelles limites,
d'autres questions encore, en elles-mêmes très importantes, sont moins
essentielles que les points traités plus haut.
C'est aussi une question secondaire que de savoir si la petite région de
langue purement allemande, à l'est du pays, sera ajoutée aux provinces
rhénanes, et comment le futur Parlement sera organisé. Il faut écarter
l'idée d'un plébiscite exprimant les désirs de la population par suite de
la diversité des langues, etc. A ce propos, les observations faites par
exemple en Amérique sont sans objection: à notre connaissance, les Indiens
de l'Amérique au Nord, les habitants de Panama et des Philippines n'ont
pas été consultés par vote avant leur annexion.
V. En rapport étroit avec la question des destinées de la Belgique, il y a
encore un point économique important. Un quart à un tiers de la population
belge seulement peut être nourri par l'agriculture belge. Il n'est pas
sage de déranger l'équilibre dans cette question si importante. De sorte
qu'il devient indispensable d'annexer, comme compensation, une autre
région, probablement à l'est ou au sud-est, dont l'apport des productions
économiques correspondrait au moins aux besoins croissants de la Belgique.
* * *
Un mot maintenant à nos coloniaux à tous crins. Ils ne sont pas
suffisamment convaincus de cette vérité que, pour augmenter la puissance
économique, il faut tout d'abord élargir le territoire en Europe même. La
première condition pour accroître la force coloniale, et même la force
maritime, est de disposer d'une base territoriale et humaine suffisante;
et l'inverse n'est pas vrai. Celui qui joint la Belgique à l'Europe
centrale aura aussi, tôt ou tard, le contrôle sur le Congo belge. Mais
celui qui accepterait le Congo belge sans la Belgique, n'aurait qu'un
cadeau des Danaïdes; il compromettrait sa sécurité personnelle, telle
qu'elle résulte forcément de toute la situation mondiale.
(_La Soupe_, n° 411, juillet 1915.)
Très intéressante aussi la carte postale qui a été reproduite par _La
Libre Belgique_ (pl. III.)
La comparaison des modestes désirs belges avec les exigences allemandes
est-elle assez instructive!
Mais l'Allemagne ne compte pas uniquement s'emparer de notre territoire.
Son appétit est plus grand: elle entend aussi nous enlever toutes les
oeuvres d'art qui lui seraient utiles. Et la Belgique, si débordante
d'art, possède naturellement beaucoup de choses qui feraient bon effet
dans les musées de Berlin, de Munich, de Dresde, etc. M. Emil Schaefer en
a fait l'énumération dans une importante revue d'outre-Rhin, _Kunst und
Künstler (L'Art et les Artistes)_ Notre planche VI reproduit le début et
la fin de la traduction publiée par _La Soupe_ [36] (n° 293). La dernière
page se rapporte au retable de l'Adoration de l'Agneau Mystique,
des frères Van Eyck. Nous pensons que le lecteur savourera tout
particulièrement la note de la rédaction qui termine l'article.
[Note 36: L'article a été publié en entier dans les _Cahiers
documentaires_, no. 37.]