5. Le fruit de la victoire.

Copions aussi un article dans lequel on laisse entrevoir quelles seront

les conséquences de la guerre:

Une Belgique agrandie.

Dernièrement nous avons entendu dire, non sans quelque étonnement, par un

homme que ses fonctions devaient précisément rendre prudent et réservé en

politique extérieure:

«A la conclusion de la paix, il faut qu'on rende justice à la Belgique

en élargissant ses frontières. La Zélande doit nous appartenir comme

complément de l'Escaut dont l'embouchure ne peut pas être fermée à ceux

qui voudraient venir nous aider à défendre Anvers.

«Du côté de l'Est nous devons aussi avoir nos frontières plus logiquement

dessinées. Notre pays est trop petit pour sa population.» Il ajoutait:

«Ceux que nous annexerons seront enchantés d'être Belges.»

Comme ce n'est pas la première fois que nous entendons de tels propos,

nous croyons utile de préciser à ce sujet ce que nous avons déjà dit dans

notre premier numéro-programme:

1° Nous n'avons vu nulle part que des populations voisines aient témoigné

le désir d'être Belges;

2° La Belgique a vécu heureuse et prospère depuis 1839. Elle ne peut et ne

doit vouloir à aucun prix et sous aucun prétexte s'annexer des territoires

occupés par des étrangers indifférents ou hostiles. Si nous avons fait

notre devoir et sauvé notre honneur en résistant à l'Allemagne qui, sous

de faux prétextes, voulait nous annexer, nous et notre Congo, afin de

nous imposer sa «Kultur» qu'elle estime supérieure à nos libertés

constitutionnelles, ce n'est pas une raison de nous laisser gagner par la

passion de la «Kilométrite», trop contagieuse, hélas! chez la plupart

des grandes et petites «puissances», de peur d'être amenés à devenir une

nuisance. Nous voulons rester neutres, perpétuellement neutres. Après

quatre-vingt-quatre ans de neutralité, nous venons de prouver à tous,

même à la nation douée de la «Kultur», que la neutralité n'est nullement

nuisible à la virilité. Cette preuve a généralement paru péremptoire

à tout le monde intelligent. Cela suffit à notre ambition, qui est

complètement étrangère à l'esprit et à toute envie de conquête.

Maîtres chez nous, nous entendons respecter la liberté d'autrui et n'avons

aucune envie de nous mêler de ses affaires, jugeant cette prétention

souverainement impertinente. A ceux qui voudraient nous faire adopter, en

la modifiant, la devise de nos voisins et nous faire dire: _Belgien über

Alles_, La Belgique au-dessus de tout, nous disons: Jamais; nous préférons

garder notre devise nationale. Nous voudrions seulement que «l'Union fait

la Force» devint la devise de toute l'Europe et même celle de l'univers.

Et nous croyons même que ce désir d'union internationale se réaliser

progressivement, et nous espérons fermement que le commencement de cette

réalisation aura lieu à la conclusion de la paix où justice nous sera

rendue.

La guerre actuelle, ses désastres et ses atrocités extraordinaires, auront

converti l'univers à l'union. L'excès du mal aura produit une fois de plus

le bien.

Ce qui précède ne veut pas dire que nous repousserions une rectification

de frontières régularisant le régime de l'Escaut ou élargissant

notre territoire à l'Est, mais à une double condition, c'est que ces

modifications seraient accomplies à l'amiable et avec l'assentiment de la

très grande majorité des populations intéressées.

Nous pensons, d'ailleurs, que pour ce qui concerne l'Escaut, une

convention avec nos anciens frères du Nord aboutirait au résultat désiré.

(_La Libre Belgique_, n° 10, mars 1915.)

Nous voilà renseignés sur les maigres avantages que la Belgique compte

retirer de la victoire. Quant aux profits qu'escompte l'Allemagne,

ils sont exposés dans un livre de M. J. Losch, _Der mitteleuropäische

Wirtschaftsblock und der Schicksal Belgiens (Le Bloc économique de

l'Europe centrale et le sort de la Belgique)_. C'est le volume 13 d'une

importante collection intitulée: _Zwischen Krieg und Frieden (Entre la

guerre et la paix)_, publiée chez Hirzel, à Leipzig. Dans cette même série

ont paru notamment des ouvrages de M. Lamprecht et de M. v. Liszt. Celui

de M. Losch est sorti de presse en décembre 1914, donc au début de la

guerre. Il est l'un des premiers qui aient posé nettement le problème de

l'annexion de la Belgique. _La Soupe_ a donné la traduction du chapitre V:

Le sort de la Belgique.

Le problème belge se présente tout autrement. La question de savoir qui a

violé la _neutralité_ de cet État doit être laissée au sentiment d'équité

des vrais neutres, et pour le reste abandonnée à la presse ennemie. Il

s'agit ici de faits réels, de considérations impartiales. Comme une

phraséologie onctueuse, pleine d'excuses et d'hypocrisies ne convient pas

aux Allemands, nous voulons déclarer sans détours: la guerre entre les

trois grandes puissances européennes ne se fait pas seulement en Belgique,

elle se fait aussi pour la Belgique.

I. Ce que l'Angleterre a toujours craint, et essayé d'éviter (avec raison

à son point de vue), c'est qu'un même État possédât la côte belge de la

mer du Nord et la côte française de Boulogne à l'embouchure de la Somme.

C'est à cette préoccupation surtout que la Belgique doit, depuis 1831, son

existence comme État neutre indépendant: dans l'intérêt de l'Angleterre la

côte de Dunkerque aux bouches de l'Escaut ne devait pas appartenir à la

France. Cette neutralisation était pour l'Angleterre moins coûteuse et

moins dangereuse qu'une occupation par ses propres forces. Pour la France

la perte du domaine des «alluvions des fleuves français», comme certains

écrivains français appellent la Belgique, était douloureuse; mais il y

avait à cette perte une importante compensation: La Belgique était ainsi

soustraite à l'autorité immédiate de l'Angleterre, et elle était le seul

État de l'Europe où la langue française fût encore la langue officielle et

prépondérante.

La Belgique était acquise aux influences françaises, entre autres à

la politique financière, en même temps que les intérêts militaires de

l'Angleterre étaient saufs. La Prusse dut accepter cette solution. Il

valait mieux voir naître de l'époque post-napoléonienne un État-tampon

entre l'Angleterre et la France, qu'une forteresse anglaise sur le

continent, ou une absorption définitive de la région par la France. Cette

dernière alternative eût été d'autant plus vraisemblable que toute la

population de la Belgique, tant flamande que wallonne, était et est encore

catholique. Ainsi donc l'équilibre était établi et il subsista pendant et

après la guerre franco-allemande.

II. Pourtant, il est à remarquer que cet équilibre était au fond rompu,

dès avant le début de la guerre, par des changements survenus dans toutes

les parties.

En _Belgique_ même, c'était moins la fondation de l'État du Congo (1882)

par Léopold II et la proclamation de souveraineté et de neutralité de

cet État à Berlin (1885), que son annexion par l'État-tampon _neutre_

(1907-1908) qui préparait d'inévitables conflits extérieurs.

Le chiffre de sa population depuis sa création (3,5 millions) jusqu'en

1910 avait plus que doublé (7,4 millions), la fusion des Wallons et

des Flamands avait non seulement échoué, mais conduit à de profondes

oppositions et à une violente poussée de la partie non wallonne du

peuple. Étant donnés ces contrastes géographiques et aussi une négligence

incompréhensible pour tout ce qui concerne les écoles primaires et les

devoirs de la politique sociale, la division des partis était arrivée à un

antagonisme aigu.

Les _influences françaises_ qui se faisaient sentir par Bruxelles sur les

banques, la presse et le Gouvernement étaient néfastes au point de vue

économique, parce qu'elles entraînaient le pays dans le monde de la

spéculation internationale, tandis que l'Angleterre profitait du

développement extraordinaire du commerce étranger, surtout du manque de

flotte marchande belge. Mais les changements les plus importants vinrent

cependant de l'Allemagne, et, à la vérité (il faut appuyer là-dessus), non

avec intention, ni par politique, etc., mais uniquement par le fait des

changements économiques survenus de part et d'autre. Il est reconnu que

le port d'Anvers doit son fabuleux et récent développement surtout à son

hinterland et au mouvement des bateaux allemands; tout aussi incontestable

est l'importance des commerçants allemands établis dans la ville. Mais ce

qui est moins connu, c'est le changement survenu récemment dans les plus

importantes industries belges, l'industrie charbonnière et celle du fer et

de l'acier.

La Belgique possède deux grands gisements houillers dans la Sambre-Meuse;

c'est là que sont installés les plus grandes forges et les hauts

fourneaux. Ils sont devenus tellement nombreux, leur domaine s'est

tellement étendu, qu'il n'est plus en rapport avec la production du

combustible. Tandis que la production du fer brut s'est élevée de 1.216

millions de tonnes en 1903, à 2.301 millions en 1912, et a donc presque

doublé, la production du charbon tombe pendant la même période de 24

millions de tonnes à moins de 23 millions. La valeur totale de la

production monte en même temps de 247 à 304 millions de marks. Il est vrai

que les prix des charbons sont variables, les salaires et autres frais de

production constituent précisément, en Belgique, un pourcentage de plus en

plus considérable, qui augmente d'autant le prix de revient.

Qu'on examine la valeur commerciale en millions de marks:

IMPORTATION DE BELGIQUE EXPORTATION D'ALLEMAGNE

vers l'Allemagne vers la Belgique

1910 1911 1912 1913 1910 1911 1912 1913

Charbons . 5,7 5,6 5,4 4,7 49,3 59,4 79,3 90,9

Cokes. . . . . . . (Insignifiant) 6,5 8,7 15,6 19,8

Agglomérés . . . . (Insignifiant) 3,1 3,2 4,8 7,6

Rien que pour ces trois produits essentiels, les importations de la

Belgique ont monté, dans ces quatre dernière années de 59 millions de

marks à 118 millions, donc exactement au double. Malgré l'accès facile de

la Belgique aux charbons anglais par voie de mer et par canaux, malgré

un certain mouvement d'exportation vers l'Allemagne, il faut reconnaître

qu'il s'est préparé ici une dépendance économique de la Belgique qui déjà

en temps de paix aurait dû faire réfléchir les hommes d'État et les hommes

politiques, d'autant plus qu'aucune aide n'est possible de la part de

la France, qui se trouve dans une situation identique, et que les

importations des charbons anglais pendant les trois années 1910-1912 n'ont

été que d'une valeur de 14,14 à 15,15 millions de marks. Il semble que

dans les milieux dirigeants en Belgique on n'ait prêté aucune attention

à ces considérations. De tels états de choses deviennent d'autant plus

significatifs pendant la guerre et lorsqu'il s'agit du sort économique

futur de la Belgique. Le Gouvernement belge, ainsi que la famille royale,

ont quitté le pays en emportant le trésor de l'État, l'or de la Banque

nationale et les matrices des billets de banque. Pendant ce temps, les

deux tiers au moins de la population du pays vit de vivres importés. La

flotte anglaise défend ces importations et le Gouvernement anglais a donné

officiellement comme prétexte de guerre contre l'Allemagne la protection

de la Belgique; c'est aussi ce qu'il a persuadé à sa population. Ainsi

l'Europe assiste au spectacle extraordinaire de puissances neutres comme

les États-Unis intervenant comme intéressés parce que l'Angleterre ne peut

protéger le peuple belge ni ne veut le nourrir. Au point de vue du but à

atteindre dans cette guerre, le concours que prêta à cette intervention le

gouverneur général allemand von der Goltz ne peut pas être approuvé; il ne

s'explique que par cette considération que l'Allemagne ne fait la guerre

qu'à l'État belge et à son Gouvernement peu clairvoyant, mais non à la

population de ce malheureux pays.

La Presse Clandestine dans la Belgique Occupée · 第 54 / 112 题