2. L'effondrement économique de l'Allemagne.

On est fermement convaincu en Belgique que si même, contre toute prévision

raisonnable, l'Allemagne sortait militairement victorieuse de cette

guerre, sa ruine économique et financière la contraindrait à s'avouer

vaincue. Un tel dénouement, ajoute-t-on, serait le meilleur qu'on puisse

espérer. L'unique idéal des Alliés, n'est-il pas, en effet, d'abattre

définitivement le militarisme prussien? Or, supposez nos ennemis vaincus

sur le champ de bataille; leur caste militaire attribuera certainement la

défaite à une préparation insuffisante de la guerre: si l'Allemagne avait

consenti depuis vingt ans à des sacrifices encore plus prodigieux, elle

aurait remporté la victoire. Conclusion: une recrudescence du militarisme

en vue de la revanche prochaine. Imaginez au contraire que la victoire

militaire soit impuissante à assurer la victoire tout court: c'est

la démonstration lumineuse que dans notre civilisation actuelle la

supériorité militaire n'est plus une supériorité réelle; c'est la

condamnation de l'esprit militariste; c'est la fin de l'âge de guerre,

puisque la victoire ne suit plus les succès militaires.

Rien d'étonnant donc à ce que les feuilles non censurées insistent sur

l'affaiblissement profond et irrémédiable de l'Allemagne.

La dépréciation du change allemand est trop évidente pour qu'elle ait

pu être ignorée des Belges. Lire, par exemple, l'article intitulé

_Constatations_, dans _La Libre Belgique_, n° 45, septembre 1915.

_La Soupe_ a procédé autrement. Elle a publié des tableaux et des

graphiques montrant la dégringolade du mark à la bourse d'Amsterdam du 1er

octobre 1914 au 1er juillet 1915[26].

[Note 26: Voir _Comment les Belges résistent_..., fig. 30.]

Une question connexe est celle des emprunts de guerre. Voici l'avis d'un

prohibé belge sur le troisième emprunt allemand:

Un bluffeur.

Nous venons de dire ce qu'il faut penser des mensonges effrontés débités

par le chancelier impérial au Reichstag allemand dans le discours affiché

sur nos murs pour notre édification.

On aurait dû, pour compléter la démonstration, y ajouter le discours de M.

Helfferich, ministre des Finances. Les deux font la paire; c'est malheur

qu'on les ait séparés.

On sait qu'il fallait enlever le vote d'un emprunt de 10 milliards de

marks, le troisième, et qui porte le total emprunté à 25 milliards.

Demandant tant d'argent, M. Helfferich n'a pas hésité à promettre qu'il le

rendrait. Il le rendra à l'aide des indemnités que l'Allemagne recevra

des Alliés. Pas complètement peut-être, a-t-il dit, car leur situation

financière est aussi fâcheuse que celle de l'Allemagne est florissante.

Ils sont à bout de ressources et leur crédit épuisé. Chacun sait, a-t-il

affirmé, que l'Angleterre a échoué dans son dernier emprunt, et quant à la

France, il y a beau temps que son bas de laine est vide. Mais enfin, qu'on

rende l'argent ou qu'on ne le rende pas, l'Allemagne n'a cure de cette

misère. Et puis, ajoute M. Helfferich, tout ce que possèdent les citoyens

allemands n'appartient-il pas à l'État? Celui-ci reprend son bien où il le

trouve et il en dispose à sa guise. C'est la théorie du chiffon de papier,

appliquée aux bons de caisse et aux billets de banque.

On eût pu répondre à M. Helfferich en lui citant les articles plus sérieux

de quelques spécialistes allemands réprouvant ces procédés de discussion

et maintenant que la situation financière en Angleterre et en France est

solide et saine, et qu'il ne faut pas là-dessus se payer d'illusions; on

eût pu lui montrer aussi, par l'exemple de la Mittelrheinische Bank, où

mènent les prêts à jet continu sur les mêmes gages, fond de toute sa

science. Il eût confondu ses contradicteurs par quelques coups de grosse

caisse. La sienne résonne d'autant mieux qu'elle se vide.

Cependant, il met en chasse les écoliers; il leur accorde médailles et

diplômes pour qu'ils lui apportent tout l'or encore gardé dans leurs

familles. Il en a besoin pour ses paiements à l'étranger, puisque le mark

n'y est accepté qu'avec 35% de perte.

Et, à la Bourse de Berlin, des malheureux s'entassent, spéculent avec

frénésie pour gagner de quoi vivre dans les mouvements de hausse menés par

des aigrefins. Le jour où viendra la baisse, on fermera les portes et le

krach sera terrible.

Où sera alors l'impudent bluffeur?

(_Le Belge_, n° 3, septembre 1915, p. 3.)

Autre grosse difficulté, contre laquelle l'Allemagne se débat en pure

perte: le blocus maritime où l'enserre la flotte anglaise. _La Libre

Belgique_ commente à ce propos des articles autrichiens et allemands:

L'armée de la disette.

La _Nouvelle Presse libre_, de Vienne, consacre un long article au

discours de M. Asquith, annonçant le blocus de la faim. Le journal

autrichien fait un tableau tragique des conséquences du blocus pour

l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie. Il demande si des milliers d'innocents

doivent périr parce que l'Angleterre a décrété contre eux une loi

impitoyable; si les fabriques doivent être fermées, les ouvriers

congédiés, les familles en proie à de nouveaux soucis parce que

l'Angleterre possède la maîtrise des mers et empêche l'arrivage des

matières premières.

La presse allemande consacre aussi de nombreux articles dans le même sens

au blocus de disette et proteste en déclarant que la mesure est contraire

au droit de la guerre. Berlin oublie et le langage de ses hommes d'État et

de ses chefs militaires, et le précédent capital, celui de Paris en 1870.

Le _Vorwärts_, avec droiture et courage, rappelle la théorie et les faits:

«Les militaires allemands ont dit souvent que «la guerre la plus

«impitoyable serait la plus humaine, car elle abrégerait les terribles

souffrances «de la guerre».

«En réalité, le moyen de guerre qui consiste à affamer est le plus ancien

et, jusqu'ici, le plus privilégié par le droit des gens. Autrement, il n'y

aurait ni siège de la guerre sur terre, ni droit de prise, de visite et de

blocus dans la guerre maritime.»

Et l'organe socialiste ajoute:

«Des places assiégées peuvent être forcées à se rendre par le fait qu'on

les a coupées de tout moyen de communication. C'est ainsi--c'est l'exemple

le plus considérable de ce genre--que les millions d'habitants de Paris

furent, en 1870-1871, amenés au bord de la famine--femmes, enfants,

vieillards, malades, blessés--et contraints par là à la capitulation.»

L'Allemagne à son tour peut méditer l'ordonnance humoristique de son

premier chancelier refusant le ravitaillement à Paris à moins de

capitulation sans condition. «Un peu de diète, avait dit Bismarck à nos

négociateurs, fera plutôt du bien à la santé de Paris.» On sait, au reste,

que les hygiénistes allemands eux-mêmes blâment leurs compatriotes de trop

manger.

(_La Libre Belgique_, n° 8, mars 1915, p. 4, col 1.)

_La Libre Belgique_ a aussi consacré un bon article général à l'épuisement

économique de l'Allemagne.

Le ventre, le sang, les nerfs.

«Nous avons des vivres à suffisance.»

(Bethmann-Hollweg.)

«La situation financière est excellente.»

(Helfferich.)

«La force de résistance de notre peuple est inépuisable.»

(Journaux allemands.)

On a comparé la vie d'un peuple à la vie de l'homme. L'assimilation

est juste. Comme l'individu, une nation possède sa digestion: c'est

l'abondance de la nourriture; elle possède sa circulation: ce sont ses

finances; elle possède son innervation: c'est sa force de résistance.

La première condition de la santé consiste dans l'alimentation. Où en est

la nation allemande à cet égard? Quelle est sa situation économique? La

_Kölnische Volkszeitung_ du 24 décembre y répond d'une façon intéressante.

Le froment, dit-elle, ne manque pas, ce qui n'empêche que la portion de

pain accordée aux habitants est rudement congrue. Les pommes de terre

sont en quantité assez abondante, pour qu'on en fasse une... équitable

répartition; mais, précisément, c'est là le hic; cette juste répartition

est impossible, et de là provient la disette en tubercules dans les

milieux besogneux; de là aussi les énormes prélèvements de pommes de terre

en Belgique, expédiées en Allemagne et enlevées à la nourriture du peuple

belge. Le lait est suffisant, poursuit le journal, pour les besoins...

des enfants et des malades; quant aux adultes, il leur conseille de s'en

abstenir. Le fromage n'existe plus qu'à l'état de souvenir! La viande est

en pénurie, avoue la feuille de Cologne (malgré l'expédition du bétail

belge), et son insuffisance provoque des «plaintes justifiées», mais elle

fait remarquer qu'il est très hygiénique de n'en consommer que fort peu.

Le bon billet! La graisse: «nous ne nageons pas dans la graisse»; les

provisions en sont très limitées et il importe de se les partager

parcimonieusement; «celui qui épargne une livre de beurre ou de graisse

contribue à servir la cause patriotique; celui qui, volontairement, y

renonce, se conforme à une nécessité de la situation». C'est bien dit,

mais...

Mais, que diable! de quoi doit donc se nourrir ce peuple allemand si

goulu! Rationné pour le pain (le fameux K. K.!) et pour les pommes de

terre, presque sevré de viande, privé de graisse, de beurre, de lait,

de fromage, sans compter le reste! Quel paradis, mes frères! et quelle

perspective de félicités futures! Il est vrai qu'il peut se gaver des

belles paroles de Bethmann: «Nous avons des vivres à suffisance», et de la

littérature des journaux; mais, substantiellement, c'est plutôt maigre! Le

proverbe ancien reste vrai: ventre affamé n'a point d'oreilles...

On n'accusera pas la _Volkszeitung_ d'avoir assombri son tableau. On peut

affirmer qu'en réalité la situation économique est des plus graves en

Allemagne, plus grave qu'on ne le soupçonne et qu'on n'ose l'avouer. Le

prix des denrées alimentaires y est inabordable, gémit le _Vorwärts_;

c'est la disette! Mais que doit être alors la situation en Autriche où

le prix des aliments atteint presque le double de celui de Berlin? On

comprend dès lors les plaintes, les lamentations, les appels à la paix,

les colères populaires dans ces deux empires: combien de temps pareille

situation est-elle encore tolérable?

* * * * *

Si la digestion souffre, la circulation n'est pas en meilleur état; le

sang qui contient précisément les globules nummulaires, c'est-à-dire

l'argent, perd de sa valeur et de sa force; c'est à la Bourse que les

argentiers tâtent le pouls d'un pays et reconnaissent sa faiblesse ou sa

vigueur. Or, voici quelques données intéressantes des Bourses d'Amsterdam

et Rotterdam (pays neutre) qui diagnostiquent exactement l'état financier

de l'Allemagne et de l'Autriche. Le _Wisselkoers_ (le change) y indique la

valeur qu'on attribue à l'argent de ces deux pays. La valeur nominale du

mark allemand est de 1f25, celle de la couronne autrichienne de 1f02;

avant la guerre, la valeur réelle correspondait à la valeur nominale.

Examinons la dépréciation, c'est-à-dire la perte de ces monnaies durant

la guerre; le tableau suivant est suggestif:

MARK KRONE

Janvier 1915 54,35 cents 42,50 cents

Février 52,90 41,50

Mars 51,20 41,50

Avril 52,25 39,25

Mai 52,22 39,35

Juin 50,85 38,10

Juillet 50,67 37,50

Août 50,32 37,40

Septembre 50,62 36,85

Octobre 50,62 35,15

Novembre 47,00 34,65

Décembre 44,l0 30,50

Le cent vaut 2c08. Le mark vaut donc, en décembre 1915, 91c53;

perte: 33c47, soit plus de 37%!

La couronne vaut, en décembre 1915, 63c44; perte: 38c56, soit environ 40%!

Quelle chute lamentable! Plus les victoires des Austro-Allemands se

multiplient en 1915, plus leur dégringolade financière s'accentue:

bizarre! C'est l'appauvrissement du sang de la nation, c'est la ruine.

Et la transfusion du sang belge (les 40 millions mensuels soustraits aux

provinces) n'a pu empêcher le dépérissement! Après cela, que Helfferich

vienne clamer que «la situation est excellente», la Bourse indépendante

lui répond par des faits précis inattaquables.

* * * * *

La physiologie enseigne que, lorsque la nutrition est insuffisante et que

le sang s'anémie, le système nerveux se trouble, se déprime et se révolte;

la résistance organique s'effondre, et, quand le médecin se trouve devant

pareille déchéance vitale, il hoche la tête et jette un regard découragé

sur l'entourage du malade.

Chez l'Allemagne aussi les nerfs ont des dépressions et des soubresauts.

Gretchen a beau fermer hermétiquement les fenêtres de la chambre où elle

languit, la censure a beau museler la presse, l'autorité a beau empêcher

l'arrivée en Belgique de certains numéros des feuilles germanophiles

de Hollande, la vérité n'en finit pas moins par filtrer à travers les

interstices. La vérité, la voici: en Allemagne, le découragement confine

au désespoir; l'ère des émeutes y débute, avant-coureur de l'insurrection.

La Germanie s'étiole, sa force de résistance décline, elle se sent à bout

de forces. Quel encouragement pour ses soldats épuisés!

* * * * *

Hallali! la bête est atteinte, la bête est en train d'agoniser!

Réjouis-toi, Belgique, innocente victime, si longtemps torturée par la

bête! Ta délivrance est proche....

Ego.

(_La Libre Belgique_, d'après _L'Écho belge_, 16 mars 1916.)

La Presse Clandestine dans la Belgique Occupée · 第 47 / 112 题