3. L'optimisme en Belgique.

Tous ceux qui ont été en contact avec les Belges de Belgique ont été

frappés de notre bonne humeur et de notre inaltérable confiance. Relisez

les correspondances bruxelloises de _Nieuwe Rotterdamsche Courant_ et des

quotidiens allemands: toutes indistinctement expriment la stupéfaction, ou

même l'indignation, devant l'incompréhensible attitude de la population:

ne voilà-t-il pas que, malgré leurs épreuves, les Belges gardent la foi

dans la victoire intégrale des Alliés! Légèreté, pense le correspondant de

_Nieuwe Rotterdamsche Courant_; aveuglement qui frise la bêtise, écrivent

les Allemands.

La même impression défavorable nous a été communiquée par des Hollandais

qui étaient venus en Belgique pendant l'occupation. «Comment pouvez-vous

rester gais et souriants; seriez-vous assez naïfs pour croire encore à

l'écrasement final des Allemands? Vous êtes donc incapables de mesurer la

formidable puissance militaire qui vous étreint!»

Qui plus est, des Belges réfugiés en Hollande, en Angleterre ou en France,

nous ont tenu à peu près le même langage. Eux aussi commençaient à douter

de la possibilité de réduire le militarisme allemand.

Quel est le secret de notre optimisme tenace? Est-il, comme le pensent

les observateurs superficiels, dans un manque de réflexion ou de saine

compréhension des circonstances présentes? Non pas. Il tient à nos

souffrances mêmes, à l'incessante tension qui nous est nécessaire pour

lutter pied à pied contre les exigences de l'Allemand,--à notre volonté de

ne pas nous laisser intimider par les menaces et les exécutions,--à

la claire notion que nous avons de ses faiblesses et de ses fureurs

impuissantes. En un mot, nous avons la foi, parce que nous agissons.

Celui qui risque journellement sa liberté et sa vie, n'a pas le temps

de s'abandonner au désespoir; et il n'y a plus en Belgique que des

conspirateurs qui se sentent guettés par la police allemande! Notre

mentalité est en somme la même que celle du soldat de première ligne

comparée à celle des troupiers qui se reposent à l'arrière: autant dans

la tranchée règnent la bonne humeur et la confiance, autant les réserves

broient du noir.

Cet état d'âme devait être esquissé pour faire saisir le ton des articles

sur notre optimisme; car la même mentalité imprégnant tous les Belges, nos

journaux n'en parlent naturellement pas.

Quelques mots pourtant aux rares hypocondriaques:

Aux esprits chagrins.

A tort ou à raison, vous avez des inquiétudes. Vous broyez du noir. Vos

affaires vont mal. Votre tranquillité en est troublée.

Je vous plains, mais je vous blâme d'aller pleurnichant. Souhaitez-vous

que les autres aussi deviennent inquiets, sombres et décourageants? Quel

avantage auriez-vous à ce résultat? Et quel profit y aurait-il pour la

nation?

Si vous ne trouvez pas en vous la confiance et la bonne humeur, souffrez

au moins que d'autres soient pleins d'optimisme. Le plus grand service que

vous puissiez rendre au pays, c'est de ne pas communiquer aux autres le

mal qui vous consume.

Avant d'agir, de parler, de geindre, de soupirer, posez-vous ces

questions: «A quoi bon répandre mon humeur chagrine? Cela n'améliorera pas

les choses. Est-il souhaitable que tout le monde soit soucieux comme moi?

L'optimisme, même si je le juge excessif, ne vaut-il pas mieux, pour

l'ensemble de la nation, que le doute et le renfrognement?» Votre réponse

sera: «Oui, pour supporter les épreuves présentes et futures, il vaut

mieux que les gens aient le coeur léger, même s'ils se nourrissent

d'illusions.» Eh bien, votre devoir est de vous taire et de vous isoler.

Car il y a en vous une contagion dangereuse pour votre prochain. Vous

n'avez pas le droit de troubler sa tranquillité et ce qui le soutient. Si

vous en usez autrement, vous faites acte de mauvais citoyen!

(_La Vérité_, n° 1, 2 mai 1915, p. 15.)

Voici maintenant un article de _La Libre Belgique_, où se reflète la

confiance générale:

Patience, endurance, persévérance et confiance.

La terrible lutte imposée à l'Europe par l'aveugle fanatisme germain

continue à développer ses désastreuses et lamentables péripéties avec une

opiniâtreté monotone qui devient chaque jour plus obsédante et semble ne

laisser entrevoir aucun prochain espoir d'une solution quelconque. Chaque

jour, on apprend que des milliers d'existences humaines ont été immolées

sur terre et sur mer au Moloch de la guerre, que des millions ont été

engloutis et détruits, ou se sont évanouis en fumée; les deuils et les

regrets se succèdent et s'accumulent sans qu'apparaisse à l'horizon

l'aurore de jours meilleurs et l'espoir d'un avenir de délivrance et de

paix. Loin de s'atténuer et de restreindre ses ravages le fléau s'étend

sur les territoires de plus en plus grands, sans qu'on aperçoive chez ceux

qui ont déchaîné le simoun dévastateur le moindre signe de regret et de

remords. Impassibles et opiniâtres, ils continuent sans arrêt à envoyer

des milliers de victimes à la mort, à accumuler les ruines et les

désolations, qu'ils cachent d'ailleurs à leurs peuples, quand ils ne

peuvent les présenter comme des succès ou des victoires.

Nos compatriotes auraient cependant tort de tenir compte de cette

impassibilité des Allemands. Elle est plus apparente que réelle, elle est

surtout plus fausse que sincère, plus artificielle que fondée.

Nous ne voyons qu'une des faces de la situation, étant sous la tyrannie de

l'occupant qui nous interdit la connaissance de la vérité et ne permet que

la diffusion des informations qui lui plaisent et servent sa cause.

Nous n'apercevons rien des ruines commerciales et économiques de

l'Allemagne résultant de l'arrêt complet de sa navigation, dû au nombre

énorme des ouvriers envoyés au front, et du chiffre sans précédent des

morts et des blessés. Ceux qui ont été à Berlin et dans certaines grandes

villes de Prusse y ont été frappés par l'aspect lugubre des quartiers

ouvriers. La discipline militaire et l'orgueil germanique n'y permettent

pas la manifestation des sentiments populaires, mais, malgré la consigne,

la vérité se fait jour de plus en plus sur l'échec du plan allemand.

A part le côté russe où la victoire ne couronne pas encore le Tsar, mais

qui peut tenir presque indéfiniment à cause des réserves inépuisables en

hommes que l'Empire moscovite renferme, il est clair que la tactique de

Joffre et de French a, jusqu'à présent, été couronnée de succès et que

l'usure des forces teutonnes progresse incessamment. Il serait presque

impossible de calculer les pertes d'hommes et de capitaux que l'Empire a

subies depuis dix mois, mais il est certain qu'elles sont colossales et

inouïes dans l'histoire du monde. L'entrée en scène de l'Italie avec ses

2 millions de soldats n'est pas faite pour améliorer la situation des

empires austro-germains, et l'Italie sera très probablement suivie de près

par d'autres nations.

Il y a enfin à compter avec les «impondérables», c'est-à-dire avec la

conscience de l'univers qui chaque jour se prononce davantage contre

l'Allemagne, à cause de sa trahison envers la Belgique, de son mépris du

droit des gens et de sa façon abominable de faire la guerre. Les Allemands

eux-mêmes, en dépit de leur fanatisme chauvin, se rendront compte de cette

réprobation universelle. Leur folie collective ne résistera pas toujours à

l'évidence du sens commun. Pour eux aussi la vérité est en marche.

Nous devons donc avoir confiance. L'épreuve que nous subissons est longue

et douloureuse, mais nous avons le bon droit pour nous. Persévérons avec

patiente et dignité. La victoire est certaine. Nous avons cent fois plus

de raisons de dire comme le Kaiser: _Gott mit Uns--Dieu est avec nous_.

HELBÉ.

(_La Libre Belgique_, n° 27, juin 1915, p. 1, col. 1.)

Une seule chose pourrait à la longue ébranler notre courage, c'est la

durée imprévue de notre calvaire. Aussi est-il utile de rappeler de temps

en temps que, sous peine de voir recommencer la guerre dans peu d'années,

la lutte actuelle doit être continuée jusqu'à l'aplatissement définitif de

la puissance militariste allemande.

Voici, à titre d'exemple, la conclusion de l'article Guerre aux Huns

modernes (_La Libre Belgique_, n° 39, août 1915).

Les milliers de nos frères, de nos parents, qui sont tombés sur les champs

de bataille ou sous la rage de nos envahisseurs, se lèveraient de leurs

tombes si nous cessions la lutte avant d'avoir jugulé le monstre de la

guerre.

La Presse Clandestine dans la Belgique Occupée · 第 48 / 112 题