L'affiche fut commentée par _La Libre Belgique:_

Un livre.

Il a paru un livre qui s'appelle: _La Guerre allemande et le

Catholicisme_.

Nous n'en savions rien.

C'est devant le mur que nous l'avons appris, vous savez le mur--chacun a

le sien dans son quartier--où le Gouvernement militaire, vraiment trop

bon, colle chaque matin des nouvelles savamment dosées à seule fin

d'épater les Allemands avant tout, les Flamands ensuite et les Wallons

enfin.

Donc, il a paru un livre qui a mis en colère deux kardinaux allemands et

le Kaiser par-dessus le marché.

J'aurais donné gros pour avoir ce bouquin. Les librairies aussi voudraient

l'avoir, mais ils ne l'ont pas, car nous vivons sous le régime délicieux

d'une liberté inkomparable.

Eh! qui sait! peut-être que cette vieille Excellence de von Bissing songe

à le mettre en vente, cet ouvrage qui a troublé Munich, Cologne et Berlin.

Notre gouverneur fait installer, à ses frais évidemment, à tous les

carrefours, dans tous les coins, sur toutes les places de Bruxelles des

aubettes d'une élégance toute teutonne, où s'étalent des karicatures d'une

finesse kolossale, des journaux austro-gothiques, des petits livres et des

cartes postales illustrées à l'usage d'un public spécial qui a beaucoup de

kulture et peu de marks.

Nous attendrons donc que le fameux livre nous arrive par la voie

hiérarchique; car chacun sait que nous ne pouvons, nous, recevoir ni

brochures ni journaux, pas même _Ma Jeannette_. Nous avons les Allemands,

et ça doit nous suffire.

Mais ce livre! ce livre!

Qu'est-ce qu'il a bien pu dire pour mettre sens dessus dessous les

cardinaux von Bettinger et von Hartmann qui se sont empressés de

télégraphier à sa très luthérienne Majesté que ce livre les plongeait dans

la désolation et qu'ils allaient se plaindre au Souverain Pontife?

Évidemment, les choses révélées doivent être énormes, énormes d'abord pour

avoir réussi à faire rougir des Allemands, énormes surtout pour avoir pu

indigner le sain des sains, le Kaiser.

Au fond, chacun le sait, l'Empereur se moque pas mal des catholiques et du

catholicisme, puisque étant l'inkarnation de _son_ dieu sur terre, il n'a

pas de comptes à régler avec _notre_ Dieu qu'il ignore. Mais, s'il se

soucie peu des catholiques, en tant que catholiques, il s'en occupe en

tant que chair à canon. Et comme il y en a pas mal de kilos dans l'Empire,

ça compte.

Or, tous les Allemands, pêle-mêle, sont à la guerre. L'auteur du livre en

question a des raisons de se plaindre de la façon dont cette soldatesque

fait la guerre non pas au point de vue de la technique, mais au point de

vue de la barbarie des procédés envers les catholiques. Si l'écrivain

a jeté à tous les vents sa protestation, c'est qu'il a eu de sérieuses

raisons de le faire.

Qu'a-t-il pu dire? Cherchons. Ne parlons pas de la France; nous avons,

hélas! assez et trop à dire de ce qu'ont fait en Belgique les doux sujets

du plus doux des souverains.

Systématiquement, ils ont essayé de démolir l'église métropolitaine de

Saint-Rombaud à Malines. Ce n'est pas de leur faute, si nous n'avons pas à

pleurer sur ses ruines. Une fois le coup fait, ils ont bien essayé de dire

que c'étaient les Belges qui avaient bombardé la cathédrale (_voyez

cliché Reims_). Ils ont depuis avoué leur bel exploit dans le n° 6 de

_l'Illustrirter Kriegskurier (encore un fameux spécimen de haute kulture,

celui-là!_). En effet ils y impriment ce charabia charmant: «Notre vue

montre la cathédrale de la côté de Bruxelles, donc la côté laquelle a

été exposée au bombardement des obus allemands. Comme on peut voir la

cathédrale est restée presque intacte.»

_Presque_ intacte! Est-ce regret? Est-ce ironie?

Hélas! elles ne sont pas _presque_ intactes la collégiale de Saint-Pierre

à Louvain, les nombreuses, les pauvres et jolies églises de nos campagnes.

La stratégie n'exigeait pas leur disparition. Elles étaient si humbles...

Elles furent cependant violées, souillées, spoliées, brûlées enfin par des

flammes dont la violence était décuplée par les essences incendiaires que

les soldats «à la conscience pure» lançaient sur les murailles. Qui dira

ce que sont devenus les vases sacrés dont certains servirent à boire du

champagne et d'autres à recevoir... hélas! n'insistons pas, car ce papier

rougirait?

Qui dira ce que sont devenues les hosties consacrées, jetées sur le pavé

foulées et piétinées, _panis angelicus, non mittendus canibus_? Qui

dira le martyre des prêtres assassinés; de ce doux curé de Herent;

des ecclésiastiques de Surice, Latour, Étalle, etc.; de ce tranquille

scolastique de la Compagnie de Jésus, abattu parce qu'il avait écrit sur

son agenda: «Nous revoyons les invasions des barbares»; de mon meilleur

ami, un saint curé de campagne, mort des suites des brutalités que lui

infligèrent des bourreaux puant l'alcool...

Et ces prêtres promenés nus devant leurs ouailles qui devaient, sous peine

de mort, leur cracher au visage. Et ceux qu'on faisait galoper sur la

place portant des harnachements de cheval...

Et dominant ce clergé martyr, notre vénérable et bien-aimé archevêque

qu'on aurait bien voulu frapper au front; si on l'avait osé,--car tout

est préméditation et calcul chez l'Allemand,--si on n'avait craint que

la chute de ce vieillard n'ait un retentissement énorme dans les deux

mondes...

Outrager Dieu, _notre_ Dieu, qui est aussi le vôtre, Éminences de Munich

et de Cologne, salir des temples, assassiner ses ministres, ce sont choses

abominables, mais qui pâlissent presque, si j'ose dire, quand on songe

avec quelle rage sadique les soudards ont violenté des femmes, d'humbles

religieuses qui aujourd'hui lèvent vers le ciel, en baissant avec dégoût

leurs yeux de vierges profanées, le fruit vivant, l'horrible preuve d'une

bestialité qui déconcerte...

Est-ce de tout cela qu'ont rougi les cardinaux von Bettinger et von

Hartmann? Est-ce de cela qu'ils vont se plaindre au Père commun des

fidèles?

Ah! oui!

Ils font la roue devant Wilhelm II, I.R.!

Que veulent-ils donc? Qu'on mette à l'_index_ le livre _in odium

auctoris_?

Allons, un bon mouvement, Éminences.

Venez vous-mêmes, venez en Belgique, vous êtes chez vous. Les autos de

la «Kommandantur» vous conduiront. Notre grand cardinal ira à pied. Vous

daignerez bien l'attendre, n'est-il pas vrai, ce sage, ce saint, ce

savant, ce patriote ardent, qu'un gratte-papier prussien, installé au

ministère de la Justice, a osé appeler: _un gamin!_

Il vous mènera, pas à pas, là où il y eut des crimes sans nom, des stupres

sans précédents, il vous dira des noms, des dates, il vous en dira tant et

tant, et devant tant de témoins _--lapides clamabunt!_--qu'il vous faudra

finir par baisser le front et que vous vous surprendrez à murmurer, les

lèvres tremblantes, la prière que vous dites chaque matin au pied de

l'autel:

_Judica me, Deus, et discerne causam meam de gente non sancta ..ab homine

iniquo et doloso erue me!_

_Jugez-moi, Seigneur, et ne confondez pas ma cause avec celle des impies,

délivrez-moi de l'homme astucieux et injuste._

Hélas! _vérité avant tout_ se traduit en allemand par _Deutschland über

Alles!_

Si cependant vous vous décidiez à venir, Éminentissimes Seigneurs, ne

mettez pas vos robes rouges, c'est inutile. Une noire, sous votre manteau,

suffira. Quand vous aurez marché quelques heures, vos soutanes seront

rouges, trempées du sang de nos martyrs...

Au fait, vous viendrez peut-être en grand uniforme, casque en tête, le

revolver à la ceinture, comme vos aumôniers... C'est une idée. Mais alors,

Mgr Mercier ne voudra pas marcher à vos côtés... On ne fait pas les

enquêtes comme cela, _chez nous_.

FIDELIS.

(_La Libre Belgique_, n° 34, juillet 1915, p. 2, col. 2.)

Ils n'affichent pas seulement les produits de l'Agence Wolff. De temps

en temps ils essaient d'abattre notre courage par des inventions

personnelles.

Une calomnie.

Plusieurs milliers d'affichettes ont été placardées sur les murs de

Bruxelles. Ces affichettes ont dû être imprimées en Allemagne, étant donné

que les typos belges ne possèdent pas de caractères néo-gothiques du genre

de celui qui a servi à l'impression.

En voici le texte:

_Nous, mères et épouses belges, nous nous écrions: Assez de la tuerie,

assez de sang innocent versé de nos maris, de nos fils, pour des nations

étrangères. L'honneur belge est sauf. Nous, nous n'avons plus de larmes.

Nous réclamons la paix ou l'armistice._

Au nom des femmes belges nous protestons. Pas une d'entre elles ne

regrette les sacrifices qu'elle a faits. Celles qui pleurent, pleurent

l'être cher disparu à jamais, mais à leurs larmes ne se mêle aucun honteux

regret comme celui que voudrait leur prêter l'auteur de cette infâme

affichette, aucun regret comme celui qu'il voudrait pouvoir glisser dans

leur coeur. Non, les femmes belges savent que leurs époux, leurs fils et

leurs fiancés ne se sont pas battus pour l'étranger. Le premier élan, le

premier cri de tous les Belges a été celui-ci: «L'honneur le veut, nous

devons opposer notre faiblesse à la force brutale du traître qui nous

attaque, alors qu'il avait juré de nous protéger. Nous savons tenir un

serment, nous, dût-il nous en coûter la vie.»

Mais, si à ce moment-là il était possible de se faire illusion, si l'on

pouvait croire alors que seul l'honneur était en jeu et nous commandait

d'héroïques sacrifices, comment peut-on maintenant encore parler de se

«battre pour l'étranger», maintenant que tout le pays est envahi et que,

sauf sur quelques arpents de terre, l'envahisseur barbare nous opprime et

nous prive de toute liberté? Oui, nos soldats se battent pour leur pays,

mais comme ce qui doublait leur force et leur courage aux premiers mois

de la lutte c'était le sentiment de l'honneur à garder intact et de

l'injustice à venger, ce qui les anime à l'heure actuelle c'est un

sentiment aussi noble que celui-là et plus noble si possible que le

patriotisme, c'est la conviction qu'ils servent, avec les peuples dont ils

sont les Alliés, la cause sublime du Droit et de la Civilisation.

Répétons encore ce que nous avons déjà dit: il n'y a plus ni Belges, ni

Français, ni Anglais, ni Russes, ni Serbes, ni Italiens; il n'y a plus

que des Alliés. Les Belges qui se sont incorporés dans les contingents

canadiens ou australiens, ceux qui sont au service de l'armée anglaise ou

française, ceux qui travaillent dans les usines de munitions, ceux qui

ont voulu prendre part à l'expédition dans les Dardanelles, l'ont bien

compris. Ils ont compris que, sans ces alliés, il y a longtemps que notre

pauvre pays eût été écrasé. Quant aux promesses faites par l'Allemagne

dans son ultimatum, nul ne voudrait avoir la honte même d'y songer. On ne

discute pas avec l'honneur; il commande, on obéit.

LIBER,

(_La Libre Belgique_, n° 35, juillet 1915, p. 3, col. 1.)

Craignant que les affiches ne suffisent pas à nous convaincre, l'Allemagne

nous éclaire encore gratuitement de trois autres façons.

a) Le Gouvernement impérial fait distribuer des fascicules, en allemand,

flamand et français, imprimés à Bruxelles sur les presses du _Moniteur

belge_, entre autres: _Conventions anglo-belges_ et le _Discours du

chancelier à la séance du Reichstag, le 2 décembre 1914_.

b) Il n'y a pas que les publications officielles. Plusieurs organismes

d'outre-Rhin éditent en plusieurs langues des feuillets de propagande qui

sont glissés dans les lettres d'affaires. Les maisons belges ont surtout

reçu des feuillets en français de _Bureau des deutschen Handelstages,

Berlin_ et de _Kriegs-Ausschuss der deutschen Industrie, Berlin_. Dans la

plupart de ceux qui nous ont été envoyés pendant les douze premiers mois

de la guerre, il était question de la violation de la neutralité belge et

de l'incendie de Louvain. On voit tout de suite où le bât les blesse.

c) Enfin, il n'est pas un Belge ayant en Allemagne des relations de

famille, ou simplement d'affaires, qui ne reçoive de nombreuses lettres

destinées à apporter la conviction dans son esprit. Toutes ces missives

répètent les mêmes choses, comme une leçon apprise; mais précisément

afin d'effacer toute suspicion sur ce point, les correspondants ont soin

d'indiquer qu'ils expriment leur sentiment personnel:

Leczyza, 8 janvier 1915.

Cher R...,

Quel changement depuis que nous nous sommes vus la dernière fois!

Les Allemands en Belgique; moi, comme soldat, en Pologne! Comment te

trouves-tu sous la domination allemande? J'espère que tu te plais sous le

nouveau régime. Nous sommes certains de vaincre et que la Belgique restera

allemande...

Cher R., écris-moi vite à l'adresse ci-dessus. Je me réjouirais tant de

recevoir de bonnes nouvelles. Quel dommage que ton pauvre et beau pays ait

tant souffert de la guerre! Louvain, Malines, Anvers, Bruges, ont tant

souffert, dommage! Si la Belgique avait suivi l'exemple du Luxembourg!

J'espère que tu vas bien ainsi que tes chers parents.

Lettre d'une nièce allemande à son oncle belge.

La Presse Clandestine dans la Belgique Occupée · 第 33 / 112 题