A LA ROYNE.

(_Lettre à part._)

Madame, estant le propos des petites lettres parvenu au poinct que

Vostre Majesté verra par celle, que j'escriptz présentement au Roy,

non sans avoir miz tout le plus loyal et dilligent service, qu'il m'a

esté possible, pour faire qu'il allât mieulx sellon vostre intention,

j'ose bien à ceste heure, Madame, vous descouvrir librement aulcunes

choses que je puys desirer en cella, et vous suplier très humblement

d'avoir agréable que j'obtienne celles que je laysse bien à Vostre

Majesté de les juger si elles seront raysonnables:

C'est que Voz Majestez et Monseigneur veuillez ainsy estimer de cest

affaire comme de celluy qui a esté bien fort et est encores assés

plein de grandes difficultez, lesquelles on s'esforce de les tenir

toutjour en vigueur, et qu'il y a plusieurs ennemys, les ungs aparantz

et les aultres couvertz, personnaiges principaulx de ce royaulme, qui

l'ont contradict, et plusieurs de dehors qui l'ont traversé et le

traversent encores par pratiques, par promesses et par deniers

contantz; que pourtant il vous playse excuser si je n'ay peu et si ne

puys faire quadrer justement le tout au poinct que desireriez, mesmes

que je n'ay osé, ny ose encores; y faire courir de l'argent, affin que

ceste princesse n'en entre en souspeçon, et ay gaigné les

intelligences des dames et seigneurs sans aultre coust que de quelques

escuz à d'aultres moindres, que je leur ay donné comme de moy mesmes;

que vous jugiez néantmoins, Madame, qu'encores n'a esté peu de

conduyre les choses à ce que les condicions ne sont extraordinaires,

que Monsieur n'est recerché d'estre aultre que catholique, que Calais

n'est demandé, que la conférance est accordée avec voz depputez, non

sans parolle donnée qu'ilz ne s'en retourneront, pourveu qu'on ne

touche à la dicte religion, sinon avec une honneste conclusion de tout

le reste; que j'estime avoir pratiqué tant d'amys et serviteurs à

Monseigneur vostre filz, qu'il pourra venir en toute seurté par decà;

que desjà la valleur, la vertu, les grâces et les belles qualitez, qui

sont véritablement en luy, y sont si bien représantées qu'il y est

avec amour et affection desiré de l'univers du royaulme; que pourtant

il se veuille résouldre, avec le bon playsir de Voz Majestez, et avec

dispence, si besoing est du Pape, mais si secrecte qu'il ne s'en

puysse rien entendre de deçà, s'il dellibère donner meintenant

perfection à ce propos, lequel se monstre de tant plus honnorable et

grand pour luy et profitable pour la France, que ses ennemys et

envyeulx s'esforcent de l'empescher;

Que si, d'avanture, il s'y résoult, il playse à Vos Majestez envoyer

promptement voz depputez, pendant que le fer est chauld, et quelque

présent, si ainsy vous semble bon, par monsieur de Montmorency à ceste

princesse, et pareillement l'aultre pourtrect, car l'on commençoyt de

prandre à mal que, en ayant esté envoyé deux d'icy, l'on n'en avoit

peu encores recouvrer nul de dellà, (et celluy du créon a esté

merveilleusement bien veu et trouvé fort beau); qu'il vous playse

faire tout ce qu'il vous sera possible pour contanter le comte de

Lestre du mariage qu'il desire, ou de quelque aultre qui soit

honnorable, et avec huict ou dix mille escuz de rante pour le moins;

qu'il luy soit envoyé et à milord de Burlay une lettre à chacun

d'eulx, de la main de Mon dict Seigneur, et une aultre de sa mesme

main, s'il luy playt, à ung aultre seigneur, dont le nom soit layssé

en blanc, affin de les bien confirmer, et une aultre lettre à moy

pour en confirmer d'aultres, sans expéciffication de pas ung, sinon,

en général, de ceulx dont il présupposera que je luy auray escript;

qu'il vous playse pareillement m'envoyer des bagues ou monstres

exquises, pour faire présent à aulcunes dames et seigneurs de ceste

court; que donniez charge à monsieur de Montmorency de gratiffier de

parolle, et avec promesses, ceulx qu'il entendra par deçà estre bien

affectionnez à ce propos; qu'il ayt charge de recommander en bonne

sorte la Royne d'Escoce et ses affaires, et la liberté de son

ambassadeur; et, pour la fin, en ce qui me peult concerner, si

d'avanture je m'ose ramentevoir, que, suyvant ce que Vostre Majesté

m'a mandé que je seroys nommé en la procuration avec voz depputez,

qu'il vous playse, Madame, si d'avanture ilz viennent, m'y faire

comprandre, ainsy qu'il convient à ung ambassadeur de Voz Majestez, et

que, sur ceste très honnorable occasion, laquelle sera aussi pleyne de

despence, Vostre Majesté n'ayt mal agréable de me faire sentyr la

faveur, l'honneur et bienfaict que j'ay toutjour espéré de sa grâce;

et je suplieray le Créateur, etc.

Ce XIe jour de juillet 1571.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 109 / 362 题