Suyvant la lettre de la Royne, mère du Roy, du IIIe avril 1571,
le Sr de La Mothe Fénélon a dict à la Royne d'Angleterre, le XIIe
du dict mois:
Que le bon desir de Leurs Majestez Très Chrestiennes s'estoit
desjà manifesté de longtemps envers elle, en ce que la Royne Très
Chrestienne luy avoit vollu pourchasser le Roy, son filz, en
mariage, en quoy la mère, et le filz, et toute la France, luy
avoient faict veoir en quel grand compte d'honneur et de respect
ilz tenoient son amytié et le party de son mariage;
Et, bien qu'il leur eust fallu délaysser ce propos par des
difficultez qui avoient esté faictes de son costé à cause de
l'eage, l'affection pourtant n'avoit diminué du leur, ains
aussitost qu'elle avoit monstré quelque résolution de se vouloir
maryer, la Royne Mère estoit tournée à sa première dellibération
de pourchasser pour Monseigneur, son filz, frère du Roy, le
mesmes party qu'elle avoit desiré pour le Roy, avec, possible,
plus de commodité et de correspondance de toutes choses, en ce
segond propos, qu'il n'y en eust heu au premier, et en avoit
desjà parlé au Roy en si bonne sorte qu'elle le luy avoit faict
vouloir et bien fort desirer; mais elle n'avoit heu grand peyne
de le persuader à Monsieur, parce que ses perfections et
vollontez estoient desjà de longtemps dédyées et consacrées à
l'honneur et service de la dicte Dame;
Et encor que, pour estre sorty voix de cella en France et en
Angleterre, premier quasi qu'on eust commancé d'en parler, il se
fût descouvert que les aultres princes seroient pour en prendre
une très grande jalouzie, et qu'ilz s'esforceroient d'y mettre
de grandz obtacles et empeschemens, jusques à s'esforcer d'y
employer les deffances et interdictz de l'esglize, et aultant
d'aultres escandalles qu'ilz y pourroient inventer;
Et que les subjectz des deux royaulmes seroient aussi pratiquez
de ne le vouloir point, et mesmes d'entreprendre d'y former,
comme d'eulx mesmes, des opositions, et que le Roy se fût desjà
aperceu que, sur ce prétexte, l'on avoit vollu traverser ses
affaires dedans et dehors son royaulme;
La Royne Mère pourtant ne s'en estoit descoragée, car avoit
estimé que, venant par ce moyen la grandeur des deux royaulmes à
se fortiffier l'une l'autre, les aultres dangiers seroient bien
aysez à évitter, mais elle s'estoit quelque temps arrestée sur
deux poinctz: l'ung estoit qu'il luy sembloit estre besoing
d'avoir l'asseurée cognoissance si la dicte Royne d'Angleterre,
estant si grande princesse et accomplye en tant de perfections
comme elle est, auroit agréable qu'ung tel propos luy fût miz en
avant, premier que d'entreprendre de luy en parler;
Le segond qu'elle vouloit bien obvier en ce pourchaz, d'amytié et
d'alliance, de ne rencontrer tout le contraire parce qu'on luy
persuadoit fermement que l'intention de la dicte Dame n'estoit,
en façon du monde, de se maryer, et que le semblant, qu'elle en
fezoit, n'estoit que pour servyr à ses affaires, et puys se
moquer de celluy qui y auroit prétandu; et advertissoit on le Roy
et elle de regarder à l'exemple des aultres, dont craignoient
grandement Leurs Majestez qu'ilz n'en demeurassent bien fort
offancez, et Monseigneur griefvement attristé et fort ulcéré en
son cueur;
Mais leur ayant semblé, à ceste heure, qu'ilz estoient bien
esclarcys de ces doubtes par la ferme persuasion, qu'ilz se sont
donnez avec très grand fondement de rayson, qu'il n'y avoit que
toute sincérité et candeur ez présentes démonstrations de la
dicte Dame, et qu'ilz ont estimé que leur bonne affection en cest
endroit, et celle de Monsieur ne pourroient estre que bien
prinses d'elle, ny que bien agréables à Dieu et très honnorables
devant la face de toutz les humains, ils s'estoient résoluz de la
luy faire entendre avec l'honneste respect qui estoit deu à sa
grandeur.
Et ainsy avoient dépesché le Sr C.....[4] avec lettres de créance
à la dicte Dame pour la supplier de trouver bon qu'ilz luy
peussent tretter Monsieur, leur filz et frère, en mariage; et
qu'elle eust agréable qu'ilz le luy offrissent, comme, dès à
présent, ilz le luy offroient, avec toute habondance d'amytié et
de bonne affection, et avec toutz les moyens, forces et
commoditez, qui pourront jamais estre en la couronne de France,
pour en orner, honnorer et establyr la grandeur de la sienne,
sellon les conditions qu'ilz luy avoient envoyées;
Qu'ilz ne vouloient user, en l'endroict d'une tant vertueuse et
tant accomplye princesse, d'aultres raysons ny persuasions de ce
party, sinon de la prier qu'elle le vollût mesurer pour tel,
comme sa prudence sçavoit bien juger qu'il estoit, et que, comme
au regard d'elle ilz l'estimoient très grand et très honnorable
pour Monsieur, ainsy s'esforceoient ilz, du costé de Monsieur, le
luy randre à elle le plus heureux et le plus accomply qu'il leur
seroit possible.
[4] Cavalcanti.
Cella desiroient ilz, à ceste heure, qu'ayantz parlé clairement
de leur part, elle leur vollût aussi randre sa responce bien
claire, et si, d'avanture, elle la leur fezoit conforme à leur
honneste desir, que tout ainsy qu'ilz se résolvoient de ne
cercher en rien à jamais que l'advancement de la grandeur, de
l'honneur et réputation de la dicte Dame, sa commodité et
contantement, ainsy la prioyent ilz d'avoir pareil esgard à la
conservation de leur honneur et réputation, de celle de Monsieur;
et que pour obvier à la malice de ceulx, qui vouldroient apporter
de l'empeschement, et, possible, de l'escandalle en ce propos,
qu'il luy pleust le conduyre secrectement et sans longueur, de
son costé, comme ilz le tiendroient secrect et le presseroient,
aultant qu'il leur seroit possible, du leur, pour le randre
plustost conclud que divulgué; et puys ilz y adjouxteroient toutz
les honneurs, respectz et aultres dignes observances, qu'ilz
cognoistroient bien estre deues à la grandeur de la dicte Dame.