Madame, avant de recevoir vostre lettre du IIIe du présent, par le Sr
Cavalcanty, j'avois desjà respondu par le Sr de Sabran aulx deux
précédantes, que Vostre Majesté m'avoit escriptes de sa main; et a le
dict Cavalcanty trouvé, quant il a esté icy, que les choses estoient
en la mesmes disposition que je vous avois mandé, dont il vous
comptera meintenant, Madame, comme, en venant, il fut arresté à
Douvre, et conduit, soubz la garde d'ung guyde, jusques en la mayson
de mylord de Burlay; ce qui ne peult estre si secrectement que
quelques ungs ne l'entendissent, et, le soir mesmes, la Royne
d'Angleterre parla à luy; de laquelle les responses et démonstrations
vous seront par luy mesmes racomptées; et après, il vint conférer avec
moy sur la dépesche qu'il m'avoit apportée.
Dont j'allay, le lendemain, trouver la dicte Dame, laquelle se retira
en une gallerye à part, où, après luy avoir parlé d'aulcunes aultres
particullaritez, je lui tins le propos que Vostre Majesté trouvera icy
adjouxté, duquel je vous puys asseurer, Madame, qu'elle monstra
recepvoir ung très grand et très acomply contantement, et m'y
respondit en si bonne et modeste façon, et avec parolles tant pleynes
d'honneur et d'honneste desir, que je n'y peuz rien cognoistre qui ne
me semblât fort esloigné de simulation, et de feyntize, si toutes
choses despuys eussent suyvy de mesmes, et me pria d'en conférer avec
Mr le comte de Lestre et milord de Burlay, qui estoient les deux seulz
ausquelz elle disoit avoir confyé le propos. Je leur tins, incontinent
après, le mesmes langaige, que j'avois faict à la dicte Dame, avec les
offres en l'endroict de chacun à part, que me commandiez de leur
faire; qui les receurent avec très grand respect; et despuys, ilz
m'ont monstré d'aporter une très abondante affection à la conclusion
de ce faict, sur lequel toutesfoys nous n'avons, en trois conférances,
peu raporter aultre chose d'eulx que ce que Vostre Majesté verra par
les responces qu'ilz ont données à noz articles. Lesquelz responces
ilz se sont fort esforcez de les dresser en termes qui ne puyssent,
quant à la religion, estre cy après interprétez contre la leur, et,
quant au reste, qui portent réservation des mesmes choses pour la
dicte Dame, que le Roy Catholique accorda à la feu Royne Marie; et ont
allégué qu'ilz ne pouvoient, parce qu'ilz n'estoient que deux, faire
rien davantaige, sinon qu'ilz assemblassent le reste du conseil, et
qu'ilz croyoient fermement que Vostre Majesté s'en contanteroit.
Je ne suys, à la vérité, Madame, demeuré si satisfaict que je desiroys
de leurs responces, quant à la substance d'icelles, bien que les
parolles, les promesses et les interprétations, qu'ilz y ont
adjouxtées, ayent esté assés pleynes de contantement, et que,
plusieurs foys, ilz m'ayent déclairé que toutes les conditions, que la
Royne leur Mestresse vouloit demander oultre la religion, estoient
contenues au contract de la Royne Marie, une seule exceptée, qui
estoit de la succession de la couronne de France; auquel cas ilz
vouloient pourvoir que la couronne d'Angleterre eust toutjours son Roy
à part, qui seroit le puyné; mais il m'a semblé, Madame, qu'ilz
prenoient ung circuyt pour gaigner, avec le temps, des avantaiges, ou
bien pour, avec le mesmes temps, réfroydir la disposition de cest
affaire, auquel nul n'oze, à présent, sinon y segonder bien fort tout
ce que la dicte Dame en monstre desirer. Et m'a semblé aussi que le Sr
de Valsingan leur avoit faict ainsy espérer de vostre affection en
cest endroict, comme si Vostre Majesté estoit pour leur accorder tout
ce qu'ilz vouldroient; mais je leur ay monstré qu'ilz vous
trouveroient très fermement résolue à toutes les choses qui seroient
de l'honneur, dignité et réputation de Monsieur, vostre filz, sans en
vouloir quicter une seule. Dont, Madame, il sera bon, pour abréger la
matière, et pour voir bien clair dans icelle, que, la première foys
qu'on en confèrera avec le Sr de Valsingan, il luy soit demandé,
(premier que de luy débattre rien des responces qu'on nous a faictes
icy, ny monstrer en façon du monde qu'on les trouve mauvaises), qu'il
baille toutes les condicions entièrement que la Royne sa Mestresse
veult proposer de sa part; et puys sur les deux, après qu'on en aura
rabillé les durtez, l'estreindre à passer les articles, lesquelz me
pourront puys après estre envoyez, signez de Voz Majestez, pour les
délivrer icy, en m'en baillant aultant signez de la main de la dicte
Dame et non aultrement; et puys, Vostre Majesté pourra envoyer ung du
privé conseil, ainsy, qu'elle a sagement advisé de le faire, pour en
passer le contract; car je craindrois, si avant cella vous y faysiez
venir quelcun, qu'il ne fût, possible, contrainct de s'en retourner
sans aucune conclusion, avec peu de réputation des affaires de Voz
Majestez et de Monseigneur, ainsy que j'ay prié le Sr Cavalcanty de le
vous dire plus en particullier. Sur ce, etc. Ce XIXe jour d'apvril
1571.
Je vous envoye ung petit pourtraict que Mr le comte de Lestre m'a
donné. Il faict icy beaucoup de bons offices pour mériter
grandement de la bonne grâce de Voz Majestez. Je croy qu'il ne
sera que bon que le Sr de Valsingan ayt souspeçon que Monseigneur
soit recerché du costé d'Espaigne pour la Princesse de Portugal
avec ung très grand douaire; car c'est ce qu'on crainct icy
assés, et en hastera l'on davantaige la besoigne.