LE PROPOS A ESTÉ OUY, AVEC GRAND DESIR ET ATTENTION,

De la dicte Dame auquel le dict Sr de La Mothe a estimé estre

besoing de n'obmettre rien des susdictes particullaritez; et

elle, d'une fort bonne et fort modeste façon, luy a respondu:

Qu'elle vouloit bien employer, en l'endroict du Roy et de la

Royne Très Chrestienne, toutes les sortes de grandz mercys, que

le bonheur et le grand honneur, qu'ilz luy pourchassoient, par

l'offre d'une chose si excellente et pleyne de toutes

perfections, et tant conjoincte à Leurs Majestez, comme estoit

Monsieur, leur filz et frère, l'avoient desjà obligée de leur

randre, et remercyoit Dieu qu'il eust miz de toutes partz une

bonne correspondance de vollontez, et le prioyt d'y adjouxter

aussi sa bénédiction et sa saincte faveur;

Que, quand feu monsieur le cardinal de Chatillon luy avoit ouvert

ce propos avec de grandes raysons et de bien honnestes

persuasions, lesquelles elle a récitées par le menu, mais

seroient longues à mettre icy, où toutesfois elle n'avoit veu

aultre fondement que de la bonne affection de ce seigneur et

d'une lettre de Telligny, elle ne s'estoit guières advancée; et,

encor que despuys il luy eust faict veoir aulcuns signes de la

bonne intention de la Royne Mère, et que le Sr de La Mothe luy en

eust aussi commancé de toucher quelque mot, non toutesfois que en

simples termes de bon desir qu'il y avoit, elle, pour son

honneur, n'avoit peust user de plus grande expression que de

donner entendre qu'elle estoit conseillée de se maryer, et

résolue que ce ne seroit jamais qu'avec un prince de sa qualité;

et puys, sur le rapport, que milord de Boucard luy avoit fait des

honnorables propos que la Royne Mère luy avoit tenuz, elle avoit

respondu un peu plus ouvertement à Sa Majesté par le Sr de

Valsingan.

A ceste heure, que le dict Sr de La Mothe luy avoit clairement

exposé la vollonté de Leurs Majestez Très Chrestiennes, et de Mon

dict Seigneur, conforme à ce que le Sr Cavalcanty, sur les

lettres de créance, luy en avoit dict, elle ne luy temporiseroit

guières la sienne, en laquelle elle prioyt Leurs dictes Majestez

de croyre que toute vérité et sincérité s'y trouveroit, comme

elle l'espéroit aussi trouver en la leur;

Et qu'on ne pouvoit dire qu'en l'endroict de nul prince, qui

l'eust faicte requérir, elle eust uzé de simulation; car au Roy

d'Espaigne, qui premier luy en avoit faict parler, elle s'estoit

incontinent excusée par l'escrupulle de sa consience, qui ne luy

permettoit d'espouser celluy qui avoit esté mary de sa sœur, et

aulx princes de Suède et de Dannemarc elle leur avoit, dans huict

jours, si expressément faict respondre qu'elle ne se vouloit

encores maryer, qu'ilz n'avoient heu, après cella, nulle occasion

de plus s'y attandre. Le propos du Roy estoit venu lorsqu'il

estoit encores bien jeune, et elle luy avoit tout aussitost faict

entendre sa rayson et response. Au regard de l'archiduc Charles,

elle confessoit qu'il luy avoit esté usé de longueur, à cause des

troubles et empeschemens qui estoient survenus au monde, mais il

s'apercevoit meintenant qu'il n'y avoit point heu de feintize;

Et s'estoit bien aperceue la dicte Dame que l'excuse, dont elle

avoit usé envers le Roy d'Espaigne, n'avoit esté prinse de bonne

part, car jamais despuys il ne l'avoit aymée; dont, au propos,

qui se offroit meintenant, elle se vouloit bien garder de

n'altérer en rien la bonne amytié qu'elle avoit avec Leurs

Majestez Très Chrestiennes,

Les priant de considérer, en ce qui concernoit les choses

d'Escoce, que, si Monsieur, leur filz et frère, avoit à estre son

seigneur et mary, le bien et l'utillité de l'Angleterre luy

seroient commiz, et que les dangiers, qui y pourroient advenir

par le moyen de la Royne d'Escoce, seroient plus facilles de

remédier pendant qu'elle seroit entre ses mains que si elle en

estoit dehors;

Qu'au reste elle n'avoit moindre soin qu'avoient Leurs Majestez

Très Chrestiennes de tenir l'affaire secrect, et pouvoit jurer de

ne l'avoir encores communiqué que au comte de Lestre et à milord

de Burlay, ausquelz elle avoit monstré les articles, que le dict

Cavalcanty luy avoit baillez; ès quelz la plus grande

[difficulté] se monstroit aulx deux premiers, parce qu'il

n'estoit expédiant qu'aulcune de toutes les cérémonies requises à

une nopce d'un roy et d'une royne héréditayre de ce royaulme y

fussent obmises;

Et, quant à ottroyer l'exercice de la religion catholique à

Monsieur et à ses domestiques, c'estoit ce où l'on avoit toutjour

le plus contradict à l'archiduc Charles, et qu'elle desiroit que

cella s'accommodât en quelque bonne sorte, priant le dict Sr de

La Mothe de ne s'y vouloir monstrer plus difficile que, possible,

Monsieur mesmes ne le vouldroit estre.

A CES DEUX DERNIERS POINCTZ le dict Sr de La Mothe a respondu:

Que le Roy et la Royne seroient très marrys qu'aulcune des

cérémonies accoustumées deffaillys en la cellébration de ce

mariage, lequel ilz desiroient veoir orné de toutes ses plus

dignes solennitez, pourveu que la religion et la conscience de

Monsieur n'y fussent offancées; mais, comme desjà plusieurs

aultres mariages avoient esté faictz en la Chrestienté entre

personnes de diverse religion, et le couronnement aussi de

l'Empereur avoit esté cellébré avec l'assistance des princes

ellecteurs, qui sont de l'une et de l'aultre, ainsy se pourroit

solemniser cestuy cy sans contraindre la conscience des espousez;

et qu'au reste le dict Sr de La Mothe croyoit qu'elle ne

vouldroit si mal tretter ce prince que de le priver de l'exercice

de sa religion, ny luy vivre un seul jour sans l'avoir, ains au

contraire qu'elle l'auroit en mauvaise estime, si, pour chose du

monde, il en vouloit rien quicter.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 58 / 362 题