A LA ROYNE.

(_Lettre à part._)

Madame, despuys que j'ay eu remonstré à Mr le comte de Lestre que le

propos de la petite lettre me sembloit estre trop divulgué par decà,

l'on l'a mené bien fort secrectement, et ne s'en parle plus, ny à la

court, ny à la ville, sinon en termes fort réservez et retenuz, mesmes

qu'ung bruict sourd, qui a couru, l'a assez restrainct, qu'on a dict

que le peuple murmuroit de ne se vouloir laysser tromper de ce nouvel

artiffice, ainsy comme l'on l'avoit desjà mené par ung aultre,

l'espace de douze ans; et que, quant bien la résolution de leur Royne

seroit, à ceste heure, de prendre party, qu'ilz vouloient qu'elle

déclairast son successeur à ceste couronne premier que d'y introduyre

ung prince si puyssant comme celluy dont on parloit, affin qu'il n'y

peust prétandre ny droict ny possession, au cas qu'elle vînt à

décéder, premier qu'ilz eussent des enfans. Néantmoins deux du conseil

de la dicte Dame ont dict, despuys trois jours, qu'ilz sçavoient très

bien que, si l'archiduc eust attandu jusques à ceste heure de se

maryer, que indubitablement elle l'eust accepté, et que, si Monsieur

la faisoit requérir, qu'il en auroit bonne responce. Et, à ce propos,

Madame, le comte de Lestre m'a mandé qu'elle a fort curieusement

examiné le Sr de Norrys, à son retour de France, touchant Mon dict

Seigneur, et que luy, tant pour la vérité que par instruction du dict

comte, et pour sa propre affection, l'a miz jusques au ciel,

racomptant qu'avec les excitantes vertuz de son esprit, il habondoit

d'aultres si belles qualitez de taille, de vigueur, maintien, bonne

grâce et beaulté, qu'il se monstroit très accomply en toutes

perfections d'ung prince de trente ans; chose que le dict comte

m'asseuroit qui avoit miz la dicte Dame en ung très grand desir de le

voir, dont me pryoit de luy mander s'il y auroit moyen, qu'allant

elle, cest esté, en son progrès vers la coste de France, Mon dict

Seigneur, soubz colleur de visiter la frontière, vollût s'aprocher de

celle d'Angleterre, et par une marée du matin se laysser veoir de decà

pour s'en retourner, puys après, si ainsy luy playsoit, à la marée du

soir, sans que nulz autres que ceulx qu'il vouldroit le peussent

sçavoir; et que j'entendois bien que les dames vouloient estre

requises, et veoir qu'on fît des dilligences et des démonstrations de

les aymer; et qu'il se trouvoit en ce royaulme beaucoup de

contradisans à ce propos, mais qu'il sçavoit qu'ilz travailloient en

vain, et que une seule présence de Mon dict Seigneur veincroit

ayséement toutes leurs difficultez.

Je ne me suys advancé de rien respondre sinon touchant les dictes

difficultez, que Mon dict Seigneur estoit tel qu'en tout et par tout

il estoit très desirable, et n'y avoit rien en luy qui peult estre

subject à contradiction; et que, touchant passer deçà devant la

parfaicte conclusion des choses, que je n'estimois pas qu'il le vollût

faire, ny que Voz Majestez le luy peussent conseiller, et que je le

supplioys de considérer si, attandu les choses du passé et les

difficultez présentes, que luy mesmes alléguoit, Mon dict Seigneur ne

debvoit aller bien retenu en cest affaire. Le dict comte ne m'a

encores répliqué sinon qu'il desire meintenant une peincture de

Monseigneur fort naïfve, et qui soit de son grand. Sur ce, etc. Ce VIe

jour de mars 1571.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 35 / 362 题