(_Aultre petite lettre à part pour luy estre mize en ses propres
mains._)
Madame, en lisant la petite lettre qu'il a pleu à Vostre Majesté
m'escripre, de sa main, par le Sr de Sabran, il m'a prins ung grand
regrect de voir que les choses ne succédoient, sellon que les aviez
proposées, et sellon que vous les desiriez, pour la grandeur du Roy et
de Monseigneur, voz enfans[1]; à quoy, de ma part, je commançoys de
travailler aultant qu'il m'estoit possible, de nettoier les
empeschemens, et pénétrer ez difficultez qui s'y pouvoient trouver de
ce costé, pour faire que Vostre Majesté y vît bientost et bien à clair
ce qu'elle en auroit à espérer. Mais, Madame, je vous suppplie très
humblement qu'entre plusieurs exellantz actes de la vertu de Mon dict
Seigneur, vous luy veuillez infinyement agréer cestuy cy, comme très
exellant et comme péculier à sa magnanimité et à la générosité de son
cueur, qu'il a plus grand que n'est la mesmes royalle grandeur, parce
qu'il la mesprise si elle n'est accomplye de ses aultres perfections
et ornemens, dont je l'en honnore et révère de tout mon cueur; et
m'asseure que Dieu le comblera de quelque aultre honneur et grandeur,
qui ne sera moins à propos et à vostre contantement que ceste cy. L'on
a peu diversement escripre et parler de ceste princesse sur l'oyr dire
des gens, qui quelquefoys ne pardonnent à ceulx mesmes qui sont les
meilleurs, mais, de tant qu'en sa court l'on ne voyt que ung bon
ordre, et elle y estre bien fort honnorée et ententive en ses
affaires, et que les plus grandz de son royaulme et toutz ses subjectz
la craignent et révèrent, et elle ordonne d'eulx et sur eulx avec
pleyne authorité, j'ay estimé que cella ne pouvoit procéder de
personne mal famée, et où il n'y eust de la vertu; et néantmoins ce
que je sçavois que vous en aviez ouy dire, et l'opinion qu'on a
qu'elle n'aura point d'enfans, les dures conditions qui se peuvent
proposer en telz contractz, les artiffices dont l'on a usé ez aultres
partys, et les contradictions qui se descouvrent desjà en cestuy cy,
me faisoient toutjours vous suplier très humblement qu'il vous pleust
y aller fort retenue.
[1] _Lettre du 2 mars 1571, escritte de la main de la Royne à
Monsieur de La Mothe Fénélon._ Voir _le Supplément à la
Correspondance Diplomatique de La Mothe Fénélon_, contenant les
lettres qui lui étalent écrites de la cour.
Et ayant despuys faict observer le secrétaire Cecille sur ce qu'il
diroit de cest affaire, il m'a esté rapporté, qu'encores qu'il n'en
ayt que fort honorablement parlé, qu'il a néantmoins monstré qu'il ne
le vouloit point, et que mesmes il ne l'espère: car a dict que Mr le
cardinal de Chatillon et le vydame de Chartres en ont bien tenuz de
grandz propos à sa Mestresse, et qu'elle les a escoutez, mais que
c'est à elle meintenant d'y respondre, et qu'il ne voit pas que cella
se puysse bientost accorder, ny estre encores de longtemps accomply;
et que, oultre le poinct de la religion et celluy de la jalouzie des
aultres princes, et encores d'aultres bien grandes difficultez, qui
s'y monstroient, celle là luy semble très grande, que Monsieur est
trop prochain successeur de la couronne de France, et que, le cas
advenant, l'Angleterre cesseroit d'estre royaulme, et viendroit estre
province des Françoys, comme est la Bretaigne, l'exemple de laquelle
les doibt admonester d'y prendre bien garde, et qu'ilz ont besoing
d'ung prince qui veuille renoncer à toutes aultres prétencions, fors à
estre Roy d'Angleterre, ainsy que l'archiduc Charles s'y estoit bien
condescendu; par ainsy, il leur en fauldroit ung qui fût plus esloigné
d'une telle et si grande succession comme celle de France, laquelle
enfin viendroit entièrement absorber la leur.
Qui est ung poinct, Madame, qui ne quadre que bien en Monseigneur
d'Alançon, mais il n'est temps, en façon du monde, d'en parler, car
ayant esté trouvé que mesmes l'eage de Monseigneur ne correspondoit
assés bien, si sa taille et aulcunes aultres siennes qualitez
n'eussent suply, lesquelles seront (si Dieu playt) bientost en Mon
dict Seigneur d'Alençon, il y auroit dangier, si l'on le proposoit,
premier qu'il ne soit ung peu plus grand, qu'elle estimât qu'on se
mouquast d'elle; et s'esfoceroit, possible, de tourner la derrision
sur nous, et de nous nuyre là où elle en auroit le moyen. Mais la
nécessité de se maryer luy croyt, et luy croistra toutjours, de plus
en plus, et, devant deux ans, Mon dict Seigneur d'Alençon sera venu en
disposition de l'estre de son costé, et elle ne l'aura encores trop
passée du sien. Par ainsy, s'il vous semble bon, Madame, de ne rompre
trop court le propos de Mon dict Seigneur, et le laysser encores
courre, ainsy qu'il est commancé, non toutesfoys qu'entre peu de
personnes et fort secrectement, affin qu'il ne nous suscite des
deffiances ny des jalouzies d'ailleurs, ny donne moyen à ceulx cy de
trop s'en prévaloir, l'on le pourra, possible, conduyre peu à peu
jusques au dict poinct de la trop prochaine succession de la couronne
de France, qui est une difficulté, laquelle n'estant que bien
honnorable pour Mon dict Seigneur et aussi pour la dicte Dame, l'on
pourra lors transférer le propos sur Mon dict Seigneur d'Alençon, qui
en est ung degré plus loing; car, sellon le présent estat de la
Chrestienté, si elle demeure en sa résolution de n'espouser sinon ung
prince de qualité royalle, comme elle est, il fault par force que ce
soit ung de Noz Seigneurs, voz enfans, et non aultre, ou qu'elle s'en
passe du tout.
Mais, quant à l'aultre poinct, que Vostre Majesté m'escript, que la
dicte Dame veuille adoupter quelcune de ses parantes, elle n'en a
nulle du costé paternel; et quant au maternel, il n'est en sa
puyssance d'en advancer aulcune jusques là, joinct que ce propos
seroit fort mal prins, pendant qu'elle mesmes monstre de se vouloir
maryer. Tant y a que j'estime que le parlement qu'elle a convoqué ne
se passera sans qu'on la presse ou de prendre party à bon esciant, ou
de déclairer son successeur, car elle s'est desjà obligée, par
l'aultre précédent parlement, de faire l'ung ou l'aultre, dont je
mettray peyne d'en entendre ce qui s'en trettera. Sur ce, etc.
Ce VIe jour de mars 1571.
INSTRUCTION DE CE QUE JOZ AURA A FÈRE ENTENDRE à leurs Majestez,
oultre ce dessus:
Qu'après que le comte de Morthon a heu parlé à la Royne
d'Angleterre et aulx siens, elle a faict, en sa présence, dez le
XXIIIe du passé, mettre la matière en dellibération de son
conseil, où l'ung d'entre eulx, voyant qu'elle inclinoit à la
restitution de la Royne d'Escoce, luy a osé, avec grande
véhémence, remonstrer qu'elle ne le debvoit faire en façon du
monde, si elle ne se vouloit exposer à ung trop manifeste dangier
de perdre toute la seurté, où elle vit meintenant, et la faire
perdre à son royaulme, allégant que nul d'entre les princes
chrestiens, ny toutz ensemble, ne seront jamais conseillez de luy
mouvoir guerre en son pays pour leur particulier intérest, parce
qu'ilz jugeront bien que la conquête leur en seroit très
difficile, et encores plus impossible de la conserver; mais que
ce seroit la Royne d'Escoce qui, par ses prétencions à cestuy cy,
mettroit incontinent toutes choses en trouble, et attireroit les
armes estrangières en l'isle, et qu'il supplioit très humblement
la dicte Dame, et ceulx qui la conseilloient, de croyre que,
s'ilz commettent à ceste heure une si grand erreur que de la
restituer, qu'ilz luy verront, devant trois mois, allumer ung feu
si chauld en Escoce, qu'il ne sera en leur puyssance de
l'estaindre que l'Angleterre n'en soit embrasée, et leur présente
religion, possible, fort oppressée, et les deux royaulmes
réduictz soubz l'ancienne obéyssance, qu'il a appellée _tirannye
du Pape_.
A quoy nul de la présence, pour ne tumber en souspeçon de la
religion, ou pour n'estre veu partial à la Royne d'Escoce, n'a
ozé rien contradire; et la Royne seule, bien qu'avec visaige
troublé, luy a respondu que les inconvéniantz, qu'il alléguoit,
estoient fort à craindre, mais qu'il y en avoit d'aultres non
moins, ains beaulcoup plus à doubter que ceulx cy, qui l'avoient
desjà faicte résouldre à la restitution de la Royne d'Escoce; et
que pourtant, elle les prioyt toutz de cesser désormais à
débattre si elle la debvoit restituer ou non, et seulement qu'ilz
regardassent de bien prez à quelles bonnes seuretez et conditions
elle la restitueroit.
Sur laquelle résolution ayant la dicte Dame depputé six
commissaires, pour procéder au tretté, le comte de Morthon a
desjà comparu deus foys par devant eulx, auquel ilz ont remonstré
que la Royne, leur Mestresse, estoit bien fort pressée par la
Royne d'Escoce et par les princes de son alliance, et encores par
les seigneurs escouçoys, qui tiennent son party, de la restituer;
et qu'y estant aussi elle mesmes par plusieurs considérations de
son propre intérest, et du repos de son royaulme, disposée, elle
avoit bien vollu, premier que de passer oultre, le faire
appeller, affin qu'il regardât qu'est ce qu'il desiroit obtenir
pour la seureté du petit Prince d'Escoce, pour la sienne, et de
tous ceulx qui ont suivy son party, car elle mettroit peyne d'y
pourvoir.
A quoy le dict de Morthon a respondu que la dicte Royne d'Escoce
estoit à juste titre depposée de son estat, et le Prince, son
filz, légitimement établi en icelluy, tant par la cession d'elle
mesmes, que par aprobation des Estatz, et qu'il estoit desjà en
actuelle possession d'estre Roy, par ainsy qu'il ne failloit
toucher à ce poinct; mais que, s'il grevoit à la Royne, leur
Mestresse, de tenir davantaige la dicte Dame en son royaulme,
qu'ilz la renvoyassent en Escoce, en quelque lieu où elle peult
s'entretenir, sans toutesfois oster l'authorité à son filz; et
que desjà la Royne d'Angleterre avoit bien esprouvé combien il
luy estoit utille à son royaulme que le gouvernement ne fût point
changé, lequel se pouvoit ayséement meintenir avec son ayde,
pourveu qu'elle leur continuast l'entretennement de trois mil
hommes, comme elle avoit faict jusques icy.
Il luy a esté répliqué que la Royne, leur Mestresse, n'avoit
forny à l'entretènement des gens de guerre en Escoce, ny n'avoit
tenu si longtemps son armée en la frontière, que à cause de ses
rebelles, qui s'étoient retirez par dellà, laquelle occasion
cessant à ceste heure, il y auroit trop de dangier que de quel
aultre mouvement d'armes qui s'y recommençât, les estrangiers
n'y fussent attirez; considérant mesmement que les quatre
principaulx seigneurs du pays, et toute la noblesse et le peuple,
estoient du party de la dicte Royne d'Escoce, laquelle,
d'abondant, offroit, de son costé, pour sa restitution, de bien
honnorables condicions à leur Mestresse, et pourtant elle estoit
toute résolue de passer oultre au dict tretté.
Icelluy de Morthon leur ayant remémoré là dessus plusieurs grandz
inconvéniens, si elle la restituoit, leur a, de rechef, proposé
le premier expédient, de la remettre en quelque lieu en Escoce,
où elle se puysse entretenir, sans changer rien du présent estat
du gouvernement, et si, d'avanture, elle ne se veult passer d'y
vivre en privée, qu'on luy baille quelque petit lieu où elle soit
mestresse; et a requiz, au reste, que, pour conduyre les choses à
bonne fin, ilz veuillent faire proroger l'abstinence de guerre
encores pour deux mois, affin de mettre leur pays en quelque
repos, et que pareillement leurs merchandz, qui ont desjà leurs
navyres chargés de bledz, d'aranc, de saulmon sallé, et aultres
denrées, et toutz prestz à faire voille, ne soient poinct
arrestez en France.
Sur laquelle dernière proposition ayant l'évesque de Roz esté
appellé, et estant premièrement venu consulter de l'affaire
avecques moy, il a, en leur présence et moy, par sollicitation
fort vifvement incisté que nulle aultre prorogation debvoit estre
faicte que de passer oultre, tout présentement, au dict tretté,
attandu que, dans vingt quatre heures, toutes difficultez
pouvoient estre vuydées, et les affaires demeurer entièrement
bien accommodez. Mais parce qu'ilz luy ont remonstré qu'encor y
courroit il toutjour quelque temps, il s'est enfin condescendu de
leur accorder le dict renouvellement d'abstinence, encores pour
tout ce mois, soubz promesse toutesfois qu'ilz luy ont faicte
que, dans le premier jour d'apvril, les choses seront si
advancées qu'on ne doubtera plus du succez qu'elles debvront
avoir. Et semble, à la vérité, qu'aulcuns des commissaires
procèdent droictement et en bonne sorte à l'expédition de cest
affaire, mais les aultres s'esforcent bien fort de le traverser.
Le lundy de caresme prenant, estant l'ambassadeur d'Espaigne, qui
est icy, venu prandre son disner en mon logis, il m'a dict que,
le jour précédent, le cappitaine Orsay, gouverneur de l'isle
d'Ouyc, luy estoit venu dire, de la part de la Royne
d'Angleterre, touchant plusieurs ourques fort riches, qu'on a
nouvellement prinses sur les subjectz de son Maistre, qu'elle
estoit contante de jetter aulcuns de ses grandz navyres dehors
pour chastier les pirates, et mesmement ceulx qui s'advouhent au
prince d'Orange, si les merchans luy vouloient accorder quelque
petite contribution pour les frais de l'armement, parce qu'il
n'estoit raysonnable qu'elle le fit à ses despens; et qu'avec la
colleur de ce propos le dict Oursay luy avoit aussi demandé s'il
vouloit point parler à la Royne, sa Mestresse, s'asseurant
qu'elle l'oirroit fort vollontiers.
A quoy le dict sieur ambassadeur luy avoit respondu qu'il luy
sembloit que les merchans ne vouldroient jamais consentyr à nul
nouveau subcide, et luy aussi ne le leur vouldroit conseiller,
pour la conséquence qui s'en pourroit ensuyvre, laquelle il
pensoit bien que le Roy, son Maistre, ne vouldroit oncques
aprouver, joinct qu'il avoit toutjour estimé estre du desir et
intention, et encores du proffict de la Royne d'Angleterre, que
la mer fût nette; et elle la pouvoit nettoyer par une seulle
parolle, parce que les pirates n'armoient, ny s'équipoient, ny
avoient leur retrette qu'en son royaulme; mais, si luy, qui avoit
charge en l'isle d'Ouyc, et les aultres cappitaines de la dicte
Dame se vouloient employer de bonne sorte contre les dicts
pirates, il procureroit que les merchans leur en fissent une bien
honneste recognoissance;
Et, au regard de parler à la dicte Dame, que, toutes les foys
qu'elle luy feroit entendre d'avoir agréable qu'il exerceât son
office vers elle, comme il faisoit auparavant les prinses, qu'il
le feroit très vollontiers, et luy demanderoit audience, et luy
yroit toutjour faire entendre les bonnes intentions et vollontez
du Roy, son Maistre. Et a opinion, le dict sieur ambassadeur, que
la dicte Dame l'avoit plus envoyé pour ce dernier poinct, affin
d'atacher une nouvelle pratique de s'accommoder avec le dict Roy,
son Maistre, sur les choses passées, que non pour ces nouvelles
prinses des pirates.
Cependant le dict ambassadeur et moy avons esté advertys que,
dans ceste rivière de Londres, et en la coste d'Ouest, aulcuns
particulliers équippent huict ou dix fort bons navyres de guerre
avec semblant qu'ilz veulent aller aulx Indes, mais le dict
ambassadeur publie et faict publier tout haut que Pero Melendes
les attand au passaige.