MÉMOIRES[57]

(A PROPOS DE SON MARIAGE)

A cette époque, on employait cinquante ou soixante louis à faire une

corbeille très riche pour contenir les objets précieux donnés par

le mari, et cette corbeille, après être restée sur la commode de la

jeune femme pendant six mois ou un an, montait au garde-meuble, où

les rats la mangeaient malgré tous les symboles, tous les myrtes

brodés sur l'enveloppe.--Mlle l'Olive (la lingère) avait donc fait

faire un vase immensément grand, recouvert en velours blanc et

vert richement brodé d'or; le socle du vase était en bronze doré,

et le couvercle, brodé comme le reste, était surmonté d'une pomme

de pin de bronze noir, surmonté d'une flèche qui fixait également

deux couronnes ciselées en or bruni, l'une d'olivier, l'autre de

laurier. C'était dans cette corbeille que se trouvaient les châles de

cachemire, les voiles de point d'Angleterre, les garnitures de robes

en point à l'aiguille et en point de Bruxelles, ainsi qu'en blonde

pour l'été.

Il y avait aussi des robes de blonde blanche et de dentelle noire,

des pièces de mousseline de l'Inde, des pièces

de velours, des étoffes turques que le général avait rapportées

d'Égypte, des robes de bal pour une mariée; ma robe de présentation;

des robes de mousseline de l'Inde brodées en lames d'argent, et

puis des fleurs de chez Mme Roux; des rubans de toutes largeurs,

de toutes les couleurs; des sacs, des éventails, des gants, des

essences de Fargeon, de Riban, des sachets de peau d'Espagne et

d'herbes de Montpellier; enfin, rien n'avait été oublié. De chaque

côté de la corbeille étaient deux sultans. Dans le premier étaient

deux nécessaires: l'un renfermait tout ce qu'il faut pour la toilette

des dents et des mains, en objets en or émaillé de noir; l'autre

contenait tout ce dont une femme se sert pour travailler: un dé,

des ciseaux, un étui, un poinçon, tout cela en or également et

entouré de perles fines. Dans l'autre sultan était l'écrin et une

lorgnette en écaille blonde et or, avec deux rangées de diamants.

L'écrin renfermait une fort belle rivière de chatons, une paire de

boucles d'oreilles également en chatons montés en forme de roues,

six épis et un peigne moitié perles et moitié diamants, qui, en

raison de l'énorme quantité de cheveux que j'avais alors, était

presque aussi grand qu'on le ferait aujourd'hui. Dans le même écrin

était un médaillon carré entouré de perles fines, dans lequel était

le portrait du général Junot, peint par Isabey et admirablement

ressemblant, comme on peut le croire. Mais, en bonne foi, il était de

taille à être plutôt attaché dans une galerie que suspendu au cou.

Enfin, c'était la mode, et Mme Murat avait un portrait de son mari,

également peint par Isabey, et encore plus grand que le mien. Dans

le même sultan, et à côté de l'écrin, étaient de superbes topazes

que le général avait rapportées d'Égypte et dont la grosseur était

fabuleuse, des cornalines orientales à plusieurs couches et d'une

épaisseur extraordinaire, et des pierres gravées antiques.

Tout cela n'était pas monté. Le général Junot préférait que je le

fisse faire à mon goût. Dans ce même sultan, que le général avait

arrangé lui-même, était la bourse appelée bourse des épousailles;

elle était en chaînons d'or rattachés les uns aux autres par une

petite et très délicate étoile émaillée de vert. Le fermoir était

également émaillé. Comme la somme que Junot avait destinée à cette

bourse n'aurait pu y être contenue, elle y avait été placée en

billets de banque, moins cinquante louis en jolis petits sequins de

Venise, qui couvraient les billets de banque.

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D'une immense corbeille, ou plutôt une malle en gros de Naples rose

brodée en chenille noire, portant mon chiffre et fortement parfumée

de peaux d'Espagne, malgré sa grandeur, étaient sortis une quantité

de petits paquets noués avec des faveurs roses ou bleues. C'étaient

des chemises à manches gaufrées, brodées comme brodait Mlle l'Olive;

des mouchoirs, des jupons, des canezous du matin, des peignoirs de

mousseline de l'Inde, des camisoles de nuit, des bonnets du matin

de toutes les couleurs et de toutes les formes, et tout cela brodé,

garni de valenciennes, ou de malines, ou de point d'Angleterre.

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Paris, en 1796-97, avait une physionomie singulière; les maisons

particulières craignaient de montrer du luxe en recevant

habituellement, et l'on se bornait à aller beaucoup dans les réunions

d'abonnés, où se trouvait alors la meilleure compagnie. Il en

était ainsi non seulement pour des concerts, mais pour des bals.

On n'imagine guère aujourd'hui que les femmes les plus élégantes

allaient danser au bal de Thélusson, au bal de Richelieu; toutes les

castes s'y trouvaient réunies et confondues, et s'entendaient fort

bien ensemble pour rire et chanter.

Un jour, au bal de Thélusson:

«Eh! mon Dieu! quelle est cette belle personne?» dit Mme de Da..s au

vieux marquis d'Hautefort, qui lui donnait le bras, en indiquant une

femme qui entrait et vers laquelle non seulement les regards, mais la

foule se portait.

Cette femme était d'une taille au-dessus de la moyenne; mais une

harmonie parfaite dans toute sa personne empêchait de s'apercevoir

de l'inconvénient de sa trop haute stature. C'était la Vénus

du Capitole, plus belle encore que l'œuvre de Phidias; on y

retrouvait la même pureté de traits, la même perfection dans les

bras, les mains, les pieds, et tout cela animé par une expression

bienveillante. Sa parure ne contribuait pas à ajouter à sa beauté,

car elle avait une simple robe de mousseline des Indes, drapée à

l'antique et rattachée sur les épaules avec deux camées; une ceinture

d'or serrait sa taille et était également fermée par un camée; un

large bracelet d'or arrêtait et fixait sa manche fort au-dessus du

coude. Ses cheveux, d'un noir de velours, étaient courts et frisés

tout autour de la tête, cette coiffure s'appelait alors à la Titus;

sur ses épaules était un superbe châle de cachemire rouge, parure à

cette époque fort rare et fort recherchée. Elle le drapait autour

d'elle d'une manière toujours gracieuse et pittoresque, formant ainsi

le plus ravissant tableau.

«C'est Mme Tallien», répondit M. d'Hautefort.

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L'une des plus belles fêtes, l'une des plus élégantes dans sa

magnificence, fut celle que donna M. de Talleyrand au ministère des

relations extérieures... Ma mère voulut absolument y aller... Je puis

affirmer que j'ai vu peu de femmes plus charmantes qu'elle.

Nous étions mises de même: une robe de crêpe blanc garnie avec deux

larges rubans d'argent, dont le bord était lui-même bordé avec un

bouillon gros comme le pouce, en gaze rose lamée argent, et sur la

tête une guirlande de feuilles de chêne dont les glands étaient en

argent. Ma mère avait des diamants et moi des perles, c'était la

seule différence qu'il y eût dans notre parure.

Un jour ma mère donnait un bal; elle avait réuni tout ce que Paris

avait alors de plus élégant dans le faubourg Saint-Germain. Quant à

l'autre parti, il était représenté par la famille Bonaparte, par des

hommes comme M. de Trénis et quelques autres, qui, en leur qualité de

beaux danseurs, étaient invités dans le peu de maisons particulières

qui recevaient.

Bonaparte venait de partir pour l'Égypte; Mme Leclerc

n'était encore que dame de beauté, et sa principauté n'avait rien de

réel; elle sentait la nécessité de faire beaucoup de frais; elle y

réussissait complètement. Prévenue par ma mère, elle avait préparé

pour ce bal une toilette qui devait, dit-elle, l'immortaliser; elle

fit de cette toilette l'affaire sérieuse d'une semaine entière;

elle recommanda le secret le plus complet, et qui fut effectivement

gardé par MM. Germon et Charbonnier. Elle avait demandé à ma mère de

s'habiller chez elle pour que sa parure fût de toute sa fraîcheur

au moment de son entrée au bal. Il faudrait avoir connu Mme Leclerc

à cette époque pour se faire une idée juste de l'impression qu'elle

produisit dans le salon lorsqu'elle y parut. Elle était coiffée ce

jour-là avec des bandelettes de fourrure très précieuse dont j'ignore

le nom, mais d'un poil très ras, d'une peau très souple et parsemée

de petites taches tigrées. Ces bandelettes étaient surmontées

de grappes de raisin en or. C'était la copie fidèle d'un camée

représentant une bacchante.

Une robe de mousseline de l'Inde, d'une excessive finesse, avait

au bas une broderie en lames d'or de la hauteur de quatre ou cinq

doigts, représentant une guirlande de pampox. Une tunique, de la

forme grecque la plus pure, se drapait sur sa jolie taille, en ayant

également au bord une broderie semblable à celle de la robe; sa

tunique était arrêtée sur ses épaules par des camées du plus grand

prix. Les manches, extrêmement courtes et légèrement plissées,

avaient un petit poignet et étaient également retenues par des

camées. La ceinture, mise au-dessous du sein, comme nous le voyons

dans les statues, était fermée par une bande d'or bruni, dont le

cadenas était une superbe pierre gravée antique. Comme Mme Leclerc

s'était habillée dans la maison, elle n'avait pas mis ses gants

et laissait voir ses jolis bras si blancs et si ronds, ornés de

bracelets d'or et de camées. Rien ne peut donner une idée juste de

cette ravissante figure.

Elle éclairait vraiment le salon dans lequel elle entrait. Un murmure

de louanges l'accueillit aussitôt qu'elle parut, et se prolongea sans

égard pour celles qui étaient présentes, sans doute fort peu tentées

de joindre leurs voix à celles de MM. Juste de Noailles, Charles de

Noailles, de Montcalm, de Montbreton, de Montargis, de Rastignac,

de l'Aigle, de la Feuillade, etc. Mme de Contades, dont la belle

tournure et le charme avaient produit son effet accoutumé à son

entrée, fut vivement choquée de se voir abandonnée.

Prenant le bras d'un de ces messieurs, elle se rendit, avec cette

démarche exquise qu'elle avait, dans le boudoir où Mme Leclerc

s'était établie de manière à recevoir le plus de lumière possible.

Après l'avoir admirée, elle s'écria:

«Ah! mon Dieu, quel malheur! une si jolie personne, que c'est

malheureux!

--Quoi donc?... Que voyez-vous?

--Comment!... Mais ces deux oreilles!... Si j'en avais de pareilles,

je me les ferais ôter.»

Dans une pièce aussi petite, chacune de ces paroles retentit... En

effet, jamais plus drôles d'oreilles. C'était

un morceau de cartilage blanc, même tout uni et sans être aucunement

ourlé... Mme Leclerc se troubla, se trouva mal et finit par aller se

coucher avant minuit.

--Autre costume de Mme Tallien: habit d'amazone en casimir gros

bleu avec des boutons jaunes et le collet et les parements en

velours rouge; sur ses beaux cheveux noirs, alors coupés à la Titus

et bouclés tout autour de sa tête, dont la forme était parfaite,

était posé, un peu de côté, un bonnet en velours écarlate bordé de

fourrure. Elle était admirable de beauté dans ce costume.

[57] Ollendorff, éditeur. Nouvelle édition, 1892, par Mme Carette,

née Bouver. L'ancienne édition datait de 1837, coûtait une

soixantaine de francs, et était devenue difficile à se procurer.

Anthologie féminine · 第 249 / 537 题