(A PROPOS DE SON MARIAGE)
A cette époque, on employait cinquante ou soixante louis à faire une
corbeille très riche pour contenir les objets précieux donnés par
le mari, et cette corbeille, après être restée sur la commode de la
jeune femme pendant six mois ou un an, montait au garde-meuble, où
les rats la mangeaient malgré tous les symboles, tous les myrtes
brodés sur l'enveloppe.--Mlle l'Olive (la lingère) avait donc fait
faire un vase immensément grand, recouvert en velours blanc et
vert richement brodé d'or; le socle du vase était en bronze doré,
et le couvercle, brodé comme le reste, était surmonté d'une pomme
de pin de bronze noir, surmonté d'une flèche qui fixait également
deux couronnes ciselées en or bruni, l'une d'olivier, l'autre de
laurier. C'était dans cette corbeille que se trouvaient les châles de
cachemire, les voiles de point d'Angleterre, les garnitures de robes
en point à l'aiguille et en point de Bruxelles, ainsi qu'en blonde
pour l'été.
Il y avait aussi des robes de blonde blanche et de dentelle noire,
des pièces de mousseline de l'Inde, des pièces
de velours, des étoffes turques que le général avait rapportées
d'Égypte, des robes de bal pour une mariée; ma robe de présentation;
des robes de mousseline de l'Inde brodées en lames d'argent, et
puis des fleurs de chez Mme Roux; des rubans de toutes largeurs,
de toutes les couleurs; des sacs, des éventails, des gants, des
essences de Fargeon, de Riban, des sachets de peau d'Espagne et
d'herbes de Montpellier; enfin, rien n'avait été oublié. De chaque
côté de la corbeille étaient deux sultans. Dans le premier étaient
deux nécessaires: l'un renfermait tout ce qu'il faut pour la toilette
des dents et des mains, en objets en or émaillé de noir; l'autre
contenait tout ce dont une femme se sert pour travailler: un dé,
des ciseaux, un étui, un poinçon, tout cela en or également et
entouré de perles fines. Dans l'autre sultan était l'écrin et une
lorgnette en écaille blonde et or, avec deux rangées de diamants.
L'écrin renfermait une fort belle rivière de chatons, une paire de
boucles d'oreilles également en chatons montés en forme de roues,
six épis et un peigne moitié perles et moitié diamants, qui, en
raison de l'énorme quantité de cheveux que j'avais alors, était
presque aussi grand qu'on le ferait aujourd'hui. Dans le même écrin
était un médaillon carré entouré de perles fines, dans lequel était
le portrait du général Junot, peint par Isabey et admirablement
ressemblant, comme on peut le croire. Mais, en bonne foi, il était de
taille à être plutôt attaché dans une galerie que suspendu au cou.
Enfin, c'était la mode, et Mme Murat avait un portrait de son mari,
également peint par Isabey, et encore plus grand que le mien. Dans
le même sultan, et à côté de l'écrin, étaient de superbes topazes
que le général avait rapportées d'Égypte et dont la grosseur était
fabuleuse, des cornalines orientales à plusieurs couches et d'une
épaisseur extraordinaire, et des pierres gravées antiques.
Tout cela n'était pas monté. Le général Junot préférait que je le
fisse faire à mon goût. Dans ce même sultan, que le général avait
arrangé lui-même, était la bourse appelée bourse des épousailles;
elle était en chaînons d'or rattachés les uns aux autres par une
petite et très délicate étoile émaillée de vert. Le fermoir était
également émaillé. Comme la somme que Junot avait destinée à cette
bourse n'aurait pu y être contenue, elle y avait été placée en
billets de banque, moins cinquante louis en jolis petits sequins de
Venise, qui couvraient les billets de banque.
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D'une immense corbeille, ou plutôt une malle en gros de Naples rose
brodée en chenille noire, portant mon chiffre et fortement parfumée
de peaux d'Espagne, malgré sa grandeur, étaient sortis une quantité
de petits paquets noués avec des faveurs roses ou bleues. C'étaient
des chemises à manches gaufrées, brodées comme brodait Mlle l'Olive;
des mouchoirs, des jupons, des canezous du matin, des peignoirs de
mousseline de l'Inde, des camisoles de nuit, des bonnets du matin
de toutes les couleurs et de toutes les formes, et tout cela brodé,
garni de valenciennes, ou de malines, ou de point d'Angleterre.
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Paris, en 1796-97, avait une physionomie singulière; les maisons
particulières craignaient de montrer du luxe en recevant
habituellement, et l'on se bornait à aller beaucoup dans les réunions
d'abonnés, où se trouvait alors la meilleure compagnie. Il en
était ainsi non seulement pour des concerts, mais pour des bals.
On n'imagine guère aujourd'hui que les femmes les plus élégantes
allaient danser au bal de Thélusson, au bal de Richelieu; toutes les
castes s'y trouvaient réunies et confondues, et s'entendaient fort
bien ensemble pour rire et chanter.
Un jour, au bal de Thélusson:
«Eh! mon Dieu! quelle est cette belle personne?» dit Mme de Da..s au
vieux marquis d'Hautefort, qui lui donnait le bras, en indiquant une
femme qui entrait et vers laquelle non seulement les regards, mais la
foule se portait.
Cette femme était d'une taille au-dessus de la moyenne; mais une
harmonie parfaite dans toute sa personne empêchait de s'apercevoir
de l'inconvénient de sa trop haute stature. C'était la Vénus
du Capitole, plus belle encore que l'œuvre de Phidias; on y
retrouvait la même pureté de traits, la même perfection dans les
bras, les mains, les pieds, et tout cela animé par une expression
bienveillante. Sa parure ne contribuait pas à ajouter à sa beauté,
car elle avait une simple robe de mousseline des Indes, drapée à
l'antique et rattachée sur les épaules avec deux camées; une ceinture
d'or serrait sa taille et était également fermée par un camée; un
large bracelet d'or arrêtait et fixait sa manche fort au-dessus du
coude. Ses cheveux, d'un noir de velours, étaient courts et frisés
tout autour de la tête, cette coiffure s'appelait alors à la Titus;
sur ses épaules était un superbe châle de cachemire rouge, parure à
cette époque fort rare et fort recherchée. Elle le drapait autour
d'elle d'une manière toujours gracieuse et pittoresque, formant ainsi
le plus ravissant tableau.
«C'est Mme Tallien», répondit M. d'Hautefort.
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L'une des plus belles fêtes, l'une des plus élégantes dans sa
magnificence, fut celle que donna M. de Talleyrand au ministère des
relations extérieures... Ma mère voulut absolument y aller... Je puis
affirmer que j'ai vu peu de femmes plus charmantes qu'elle.
Nous étions mises de même: une robe de crêpe blanc garnie avec deux
larges rubans d'argent, dont le bord était lui-même bordé avec un
bouillon gros comme le pouce, en gaze rose lamée argent, et sur la
tête une guirlande de feuilles de chêne dont les glands étaient en
argent. Ma mère avait des diamants et moi des perles, c'était la
seule différence qu'il y eût dans notre parure.
Un jour ma mère donnait un bal; elle avait réuni tout ce que Paris
avait alors de plus élégant dans le faubourg Saint-Germain. Quant à
l'autre parti, il était représenté par la famille Bonaparte, par des
hommes comme M. de Trénis et quelques autres, qui, en leur qualité de
beaux danseurs, étaient invités dans le peu de maisons particulières
qui recevaient.
Bonaparte venait de partir pour l'Égypte; Mme Leclerc
n'était encore que dame de beauté, et sa principauté n'avait rien de
réel; elle sentait la nécessité de faire beaucoup de frais; elle y
réussissait complètement. Prévenue par ma mère, elle avait préparé
pour ce bal une toilette qui devait, dit-elle, l'immortaliser; elle
fit de cette toilette l'affaire sérieuse d'une semaine entière;
elle recommanda le secret le plus complet, et qui fut effectivement
gardé par MM. Germon et Charbonnier. Elle avait demandé à ma mère de
s'habiller chez elle pour que sa parure fût de toute sa fraîcheur
au moment de son entrée au bal. Il faudrait avoir connu Mme Leclerc
à cette époque pour se faire une idée juste de l'impression qu'elle
produisit dans le salon lorsqu'elle y parut. Elle était coiffée ce
jour-là avec des bandelettes de fourrure très précieuse dont j'ignore
le nom, mais d'un poil très ras, d'une peau très souple et parsemée
de petites taches tigrées. Ces bandelettes étaient surmontées
de grappes de raisin en or. C'était la copie fidèle d'un camée
représentant une bacchante.
Une robe de mousseline de l'Inde, d'une excessive finesse, avait
au bas une broderie en lames d'or de la hauteur de quatre ou cinq
doigts, représentant une guirlande de pampox. Une tunique, de la
forme grecque la plus pure, se drapait sur sa jolie taille, en ayant
également au bord une broderie semblable à celle de la robe; sa
tunique était arrêtée sur ses épaules par des camées du plus grand
prix. Les manches, extrêmement courtes et légèrement plissées,
avaient un petit poignet et étaient également retenues par des
camées. La ceinture, mise au-dessous du sein, comme nous le voyons
dans les statues, était fermée par une bande d'or bruni, dont le
cadenas était une superbe pierre gravée antique. Comme Mme Leclerc
s'était habillée dans la maison, elle n'avait pas mis ses gants
et laissait voir ses jolis bras si blancs et si ronds, ornés de
bracelets d'or et de camées. Rien ne peut donner une idée juste de
cette ravissante figure.
Elle éclairait vraiment le salon dans lequel elle entrait. Un murmure
de louanges l'accueillit aussitôt qu'elle parut, et se prolongea sans
égard pour celles qui étaient présentes, sans doute fort peu tentées
de joindre leurs voix à celles de MM. Juste de Noailles, Charles de
Noailles, de Montcalm, de Montbreton, de Montargis, de Rastignac,
de l'Aigle, de la Feuillade, etc. Mme de Contades, dont la belle
tournure et le charme avaient produit son effet accoutumé à son
entrée, fut vivement choquée de se voir abandonnée.
Prenant le bras d'un de ces messieurs, elle se rendit, avec cette
démarche exquise qu'elle avait, dans le boudoir où Mme Leclerc
s'était établie de manière à recevoir le plus de lumière possible.
Après l'avoir admirée, elle s'écria:
«Ah! mon Dieu, quel malheur! une si jolie personne, que c'est
malheureux!
--Quoi donc?... Que voyez-vous?
--Comment!... Mais ces deux oreilles!... Si j'en avais de pareilles,
je me les ferais ôter.»
Dans une pièce aussi petite, chacune de ces paroles retentit... En
effet, jamais plus drôles d'oreilles. C'était
un morceau de cartilage blanc, même tout uni et sans être aucunement
ourlé... Mme Leclerc se troubla, se trouva mal et finit par aller se
coucher avant minuit.
--Autre costume de Mme Tallien: habit d'amazone en casimir gros
bleu avec des boutons jaunes et le collet et les parements en
velours rouge; sur ses beaux cheveux noirs, alors coupés à la Titus
et bouclés tout autour de sa tête, dont la forme était parfaite,
était posé, un peu de côté, un bonnet en velours écarlate bordé de
fourrure. Elle était admirable de beauté dans ce costume.
[57] Ollendorff, éditeur. Nouvelle édition, 1892, par Mme Carette,
née Bouver. L'ancienne édition datait de 1837, coûtait une
soixantaine de francs, et était devenue difficile à se procurer.