Il serait intéressant de comparer les stances de Schiller sur la
perte de la jeunesse, intitulées l'_Idéal_, avec celles de Voltaire:
Si vous voulez que j'aime encore,
Rendez-moi l'âge des amours, etc.
On voit dans le poète français l'expression d'un regret aimable, dont
l'amour et les joies de la vie sont l'objet; le poète allemand pleure
la perte de l'enthousiasme et de l'innocente pureté des pensées du
premier âge; et c'est par la poésie et la pensée qu'il se flatte
d'embellir encore le déclin de ses ans. Il n'y a pas dans les stances
de Schiller cette clarté facile et brillante que permet un genre
d'esprit à la portée de tout le monde...
..... Nous fîmes une excursion sur l'un de ces lacs dans lesquels les
beautés de la nature se réfléchissent, et qui semblent placés aux
pieds des Alpes pour en multiplier les ravissants aspects. Un temps
orageux nous
dérobait la vue distincte des montagnes; mais, confondues avec
les nuages, elles n'en étaient que plus redoutables. La tempête
grossissait, et, bien qu'un sentiment de terreur s'emparât de mon
âme, j'aimais cette foudre du ciel qui confond l'orgueil de l'homme.
Nous nous reposâmes un moment dans une espèce de grotte avant de nous
hasarder à traverser la partie du lac de Thun qui est entourée de
rochers inabordables. C'est dans un lieu pareil que Guillaume Tell
sut braver les abîmes et s'attacher à des écueils pour échapper à
ses tyrans. Nous aperçûmes alors dans le lointain cette montagne qui
porte le nom de la Vierge (_Jungfrau_); aucun voyageur n'a jamais pu
gravir jusqu'à son sommet: elle est moins haute que le Mont-Blanc,
et cependant elle inspire plus de respect, parce qu'on la sait
inaccessible[54].
Nous arrivâmes à Unterseen, et le bruit de l'Aar, qui tombe en
cascades autour de cette petite ville, disposait l'âme à des
impressions rêveuses. Les étrangers, en grand nombre, étaient logés
dans des maisons de paysans, fort propres, mais rustiques. Il était
assez piquant de voir se promener dans la rue d'Unterseen de jeunes
Parisiens tout à coup transportés dans les vallées de la Suisse; ils
n'entendaient plus que le bruit des torrents, ils ne voyaient plus
que des montagnes, et cherchaient si dans ces lieux solitaires ils
pourraient s'ennuyer assez pour retourner avec plus de plaisir encore
dans le monde.
Le soir qui précéda la fête, on alluma des feux sur les montagnes;
c'est ainsi que jadis les libérateurs de la Suisse donnèrent le
signal de leur sainte conspiration. Ces feux, placés sur les sommets,
ressemblaient à la lune, lorsqu'elle se lève derrière les montagnes
et qu'elle se montre à la fois ardente et paisible. On eût dit que
des astres nouveaux venaient assister au plus touchant spectacle
que notre monde puisse encore offrir. L'un de ces signaux enflammés
semblait placé dans le ciel, d'où il éclairait les ruines du château
d'Unspunnen, autrefois possédé par Berthold, le fondateur de Berne,
en mémoire de qui se donnait la fête. Des ténèbres profondes
environnaient ce point lumineux, et les montagnes, qui pendant la
nuit ressemblent à de grands fantômes, apparaissaient comme l'ombre
gigantesque des morts qu'on voulait célébrer.
Le jour de la fête, le temps était doux, mais nébuleux; il fallait
que la nature répondît à l'attendrissement de tous les cœurs.
L'enceinte choisie pour les jeux est entourée de collines parsemées
d'arbres et des montagnes à perte de vue sont derrière ces collines.
Tous les spectateurs, au nombre de près de six mille, s'assirent
sur les hauteurs en pente, et les couleurs variées des habillements
ressemblaient dans l'éloignement à des fleurs répandues sur la
prairie. Jamais un aspect plus riant ne put annoncer une fête; mais
quand les regards s'élevaient, des rochers suspendus semblaient,
comme la destinée, menacer les humains au milieu de leurs plaisirs.
Lorsque la foule des spectateurs fut réunie, on entendit venir de
loin la procession de la fête, procession solennelle en effet,
puisqu'elle était consacrée au culte du passé. Une musique agréable
l'accompagnait; les magistrats paraissaient à la tête des paysans;
les jeunes paysannes étaient vêtues selon le costume ancien et
pittoresque de chaque canton; les hallebardes et les bannières de
chaque vallée étaient portées en avant de la marche par des hommes
à cheveux blancs, habillés précisément comme on l'était il y a cinq
siècles, lors de la conjuration de Grütli. Une émotion profonde
s'emparait de l'âme en voyant ces drapeaux si pacifiques qui avaient
pour gardiens des vieillards. Le vieux temps était représenté par ces
hommes, âgés pour nous, mais si jeunes en présence des siècles! Je
ne sais quel air de confiance, dans tous ces êtres faibles, touchait
profondément, parce que cette confiance ne leur était inspirée que
par la loyauté de leur âme. Les yeux se remplissaient de larmes au
milieu de la fête, comme dans ces jours heureux et mélancoliques où
l'on célèbre la convalescence de ce qu'on aime...
[53] La vue de cette femme célèbre remplit d'abord d'une excessive
timidité. La figure de Mme de Staël a été fort discutée. Mais un
superbe regard, un sourire doux, une expression habituelle de
bienveillance, l'absence de toute affectation minutieuse et de toute
réserve gênante, des mots flatteurs, des louanges un peu directes,
mais qui semblent échapper à l'enthousiasme, une variété inépuisable
de conversation, étonnent, attirent, et lui concilient presque tous
ceux qui l'approchent. Je ne connais aucune femme et même aucun homme
qui soit plus convaincu de son immense supériorité sur tout le monde,
et qui fasse moins peser cette supériorité. (BENJAMIN CONSTANT.)
[54] La Jungfrau fut escaladée pour la première fois, en 1841, par
les naturalistes suisses Agassiz, Desor, etc.